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Depuis sa seconde investiture, Donald Trump a fragilisé les relations entre le Canada et les États-Unis à un point tel que notre voisin du sud, autrefois un allié, est désormais perçu comme un adversaire.

Ses menaces répétées d’imposer des droits de douane de 25 % sur toutes les exportations canadiennes, ainsi que des tarifs distincts sur l’acier et l’aluminium, risquent de déclencher une guerre commerciale en Amérique du Nord.

En parallèle, ses déclarations affirmant vouloir intégrer le Canada comme 51e État, qualifiées d’abord de « blague » par le ministre des Finances Dominic LeBlanc et d’autres, remettent directement en cause notre souveraineté. Le premier ministre Justin Trudeau et plusieurs observateurs prennent cette menace au sérieux.

Ces attaques rhétoriques et économiques ont ravivé un sentiment de fierté nationale et suscité des discussions sur la réduction des barrières commerciales internes, la diversification des marchés d’exportation et l’augmentation des dépenses militaires pour atteindre plus rapidement l’objectif de l’OTAN de 2 % du PIB.

Mais il faut aller plus loin. Le Canada doit dénoncer les faussetés propagées par l’administration Trump, chercher une coopération accrue avec ses alliés européens en matière d’économie et de sécurité, et s’engager aux côtés des pays européens pour envoyer des troupes de maintien de la paix en Ukraine lorsqu’un accord sera conclu.

L’alliance États-Unis-Russie et ses conséquences mondiales

Le Canada n’est pas seul à être menacé. Du Mexique à l’Allemagne en passant par le Groenland et le Danemark, la Maison-Blanche transforme ses alliés en adversaires, affaiblissant l’ordre international et l’alliance des pays de l’OTAN. Lors de la conférence de Munich sur la sécurité, le vice-président américain JD Vance a choqué l’Europe en affirmant que leurs gouvernements, et non la Russie, représentaient la principale menace pour la démocratie. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, a aggravé l’inquiétude en suggérant le retrait de certaines troupes américaines d’Europe dans le cadre d’un accord avec Moscou, mettant en péril la sécurité des pays baltes et de la Pologne. Un autre haut responsable, le général Keith Kellogg, a évoqué une politique visant à détacher la Russie de ses alliés, la Chine et l’Iran, en lui offrant des concessions en Ukraine et en Europe.

Dans le cas de la guerre en Ukraine, Trump a adopté une approche étonnamment amicale à l’égard du régime russe de Vladimir Poutine. Il mène des négociations directes avec la Russie, sans inclure Kiev, et ne croit pas que l’Ukraine devrait voir son intégrité territoriale restaurée ou adhérer à l’OTAN. Ces actions vont toutes dans le même sens : en faveur des exigences impérialistes de la Russie. Pire encore, Washington a exigé que l’Ukraine rembourse l’aide reçue depuis trois ans en cédant une grande partie de ses réserves de minerais rares aux États-Unis.

Ainsi, au lieu d’une négociation visant à convaincre la Russie de faire des compromis et de mettre fin à son invasion de l’Ukraine, nous assistons à une relance des relations entre les États-Unis et la Russie, voire à l’émergence d’un partenariat. Quand le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy a initialement rejeté toute entente sur les minerais et affirmé qu’aucun accord ne serait signé sans lui, Trump a multiplié les attaques personnelles, le qualifiant de dictateur et citant de faux chiffres sur sa popularité. (Pour connaître les vrais chiffres, consultez les travaux de politologues du Kyiv International Institute of Sociology, de l’Université de Manchester, de l’Université George Washington et de l’Université Humboldt).

Sur les réseaux sociaux et dans des entrevues, Trump a réprimandé Zelenskyy avec une menace digne d’un film de mafia : l’Ukraine pourrait cesser d’exister si son président ne réagissait pas rapidement pour approuver tout accord issu des négociations entre les États-Unis et la Russie.

Un partenariat des États-Unis avec la Russie est de mauvais augure pour le Canada

L’approche erronée et révoltante de Trump à l’égard de cette guerre et son alignement sur la Russie se sont confirmées le 24 février, jour du troisième anniversaire de l’invasion russe. Ce jour-là, les États-Unis, aux côtés de la Russie, de la Biélorussie, de la Corée du Nord et d’autres régimes autoritaires, ont refusé de soutenir une résolution européenne condamnant Moscou et réaffirmant l’intégrité territoriale de l’Ukraine.

Au moment de publier cet article, la visite de M. Zelenskyy à Washington est imminente et le ton du président Trump s’est adouci, mais les termes exacts d’un éventuel accord ne sont guère clairs. Chose certaine, M. Zelenskyy travaille fort pour obtenir des garanties de sécurité de la part des États-Unis et pour éviter un scénario cauchemardesque dans lequel les États-Unis se rangeraient du côté de la Russie contre l’Ukraine.

Bien que certains puissent penser que le Canada n’est plus dans la mire de l’administration Trump, concentrée pour le moment sur l’Ukraine et l’Europe, la réalité est que l’émergence d’un partenariat des États-Unis avec la Russie est de mauvais augure pour le Canada.

La fascination visible du président américain pour les exploits expansionnistes de son homologue russe, ainsi que sa déférence à son égard, suggèrent qu’il pourrait être animé par une véritable ambition d’ébranler les fondements de la souveraineté du Canada. Les analogies entre les relations États-Unis-Canada et Russie-Ukraine sont nombreuses, et nous les ignorons à nos risques et périls.

Trump a repris ou adapté plusieurs des arguments de Poutine sur l’Ukraine pour les appliquer au Canada, notamment en affirmant que la frontière entre les États-Unis et le Canada est une ligne artificielle et que des peuples similaires accueilleraient favorablement leur unification au sein d’un même État.

Il évoque également le prétendu besoin pour un État plus grand (les États-Unis et la Russie) de garantir la souveraineté et la sécurité de son plus petit voisin (le Canada et l’Ukraine). Trump et Poutine ont refusé de considérer les résultats de sondages montrant que ni les Canadiens ni les Ukrainiens ne souhaitent renoncer à l’indépendance de leur pays.

Le Canada doit renforcer ses alliances

Devant la menace américaine, le Canada doit resserrer ses liens avec l’Europe. Nous devons préparer une riposte collective pour protéger notre économie, notre souveraineté et la survie de l’Ukraine en tant qu’État indépendant.

Le Canada doit jouer un rôle clé en soutenant l’Ukraine et en dénonçant la position de Trump. Nos dirigeants doivent rappeler inlassablement que la Russie est l’agresseur et que Zelenskyy, élu légitimement, ne peut organiser d’élections en pleine guerre.

Accuser Zelenskyy de « dictateur » est tout aussi faux, absurde et inconscient que de qualifier le premier ministre canadien de « gouverneur ».

Les mots ont un poids dans la lutte contre le populisme autoritaire. Comme l’écrivait George Orwell dans son essai  Politics and the English Language : « Le langage politique est conçu pour donner aux mensonges des airs de vérité, rendre le meurtre respectable et faire passer pour solide ce qui n’est que du vent. »

Le Canada doit aussi renforcer ses liens économiques et en matière de sécurité avec l’Europe. Cela signifie augmenter nos dépenses militaires au-delà des 2 % du PIB exigés par l’OTAN, moderniser nos forces armées et investir dans notre industrie de la défense.

Nous devons aussi nous engager, aux côtés de la France, de la Grande-Bretagne, de la Suède et de l’Allemagne, pour envoyer des troupes en Ukraine pour garantir le respect d’un accord de paix et prévenir toute nouvelle agression russe. M. Zelenskyy a lancé un appel aux partenaires européens pour qu’ils fournissent 100 000 soldats afin de dissuader la Russie de manière réaliste à l’avenir.

Enfin, nous devons approfondir nos liens commerciaux avec l’Union européenne et renforcer l’OTAN pour former un front commun contre l’administration Trump.

Les États-Unis deviennent un partenaire de plus en plus imprévisible, et le Canada doit s’entourer d’alliés solides pour dissuader toute tentative d’intimidation économique ou militaire. Le Canada doit être clair : il restera fort et libre, quelles que soient les ambitions de Washington.

 

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Daniel Béland
Daniel Béland est directeur de l’Institut d’études canadiennes de McGill depuis janvier 2019 et professeur titulaire de science politique à l’Université McGill. De 2012 à 2018, il a été professeur à l’Université de la Saskatchewan où il détenait la Chaire de recherche du Canada en politiques publiques de la Johnson Shoyama Graduate School of Public Policy. Ses recherches portent principalement sur les politiques sociales, la réforme des soins de santé et la relation entre politiques fiscales et développement de l’État-providence.
Maria Popova
Maria Popova est professeure agrégée de sciences politiques à l'Université McGill et codirectrice du Centre Jean Monnet de Montréal. Avec Oxana Shevel, elle a récemment publié le livre Russia and Ukraine: Entangled Histories, Diverging States.

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