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Au Canada, les hommes âgés de 20 à 39 ans représentent 61 % des personnes incarcérées dans les établissements fédéraux et 58 % dans les établissements provinciaux. Pourtant, ils ne représentent que 17 % de la population canadienne.

On observe aussi, depuis quelques années, que la « courbe de la criminalité » – découverte il y a près de 300 ans –  commence à se modifier : les jeunes ne cessent plus de commettre des délits lorsqu’ils atteignent la majorité, mais persistent dans la criminalité jusqu’à la mi-vingtaine. C’est à partir de ces constats que nous avons réalisé une étude portant sur l’ensemble des jeunes adultes ayant été incarcérés au moins six mois au Québec entre 2010 et 2011, soit 1770 jeunes adultes en tout. Ceux-ci ont été suivis pendant une période supplémentaire de cinq ans par la suite.

La Figure 1 relève l’âge des détenus lors de leur admission dans un établissement carcéral entre 2017 et 2022, d’après des données de Statistique Canada.

L’étude a révélé qu‘après une première incarcération, il est très difficile pour les jeunes de 18 à 34 ans de reprendre un statut de citoyen respectueux des lois : seulement 36,8 % d’entre eux y parviennent. En moyenne, les jeunes hommes demeureront en liberté pendant 1099 jours (environ trois ans) après leur sortie de prison.

Le célibat est un facteur de risque important : les célibataires retournent en prison presque un an plus tôt (1091 jours de liberté) que les ex-détenus qui sont en couple (1350 jours de liberté). Les personnes moins éduquées, pour leur part, restent libres en moyenne 807 jours alors que ceux qui ont au moins un diplôme d’études secondaires ne sont réincarcérés qu’après 1297 jours.

Les membres des Premières Nations passent en moyenne 766 jours en liberté, contre 1120 pour les non-Autochtones. Ceux qui ont commis un crime plus violent sont aussi plus à risque de retourner en prison, et devancent les autres en moyenne par 200 jours (1103).

Les problèmes de consommation d’alcool et de drogue augmentent aussi le risque de retourner en prison :  chaque point de plus à l’échelle de mesure des dépendances augmente de 6% le risque de récidiver.

La figure 2 illustre ici la durée moyenne de la période de liberté des jeunes contrevenants selon les caractéristiques mentionnées ci-dessus.

Les effets pervers d’une liberté surveillée

Finalement, nous avons été étonnés de découvrir que les jeunes adultes supervisés après leur remise en liberté retournent plus rapidement derrière les barreaux que ceux qui ne sont soumis à aucune surveillance. En fait, la supervision augmente de près deux fois (187 %) le risque de retourner derrière les barreaux.

Ce constat est très préoccupant, car on s’attendrait à ce que les agents de probation et de libération conditionnelle soient des tuteurs de résilience pour faciliter la réinsertion du détenu :  nos résultats tendent à démontrer qu’ils semblent surtout s’assurer que la personne respecte l’ensemble des conditions qui lui ont été imposées.

Comme le nombre de conditions à respecter est généralement élevé et que la durée de libération conditionnelle est longue – elle peut durer jusqu’aux deux tiers de la peine –, il n’est guère surprenant de constater des manquements. Toutefois, si chaque manquement entraîne une nouvelle incarcération, le processus de libération surveillée ne devient qu’un système de portes tournantes ayant pour effet de fragiliser davantage les jeunes à chaque sortie de prison, tant sur les plans personnel que social.

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We must decarcerate across the country, then fix the prison system

La prison est-elle toujours la solution?

Le recours à l’incarcération comme réponse sociale aux crimes repose sur l’idée que les criminels sont des personnes rationnelles qui calculent le « coût » des infractions qu’ils commettent et que, par conséquent, plus les peines de prison sont longues et nombreuses, moins les personnes qui y sont assujetties seront tentées de commettre des délits.

Or, une étude récente, menée sur un échantillon de 4,5 millions de participants provenant de 15 pays différents (dont le Canada), montre que les personnes qui sont maintenues dans la communauté ne récidivent pas plus que celles qui demeurent incarcérées. La prison confère donc un « faux » sentiment de sécurité aux citoyens tout en leur coûtant près de dix fois plus cher que les sanctions alternatives offertes dans la communauté.

Considérant, en outre, que le taux de criminalité a chuté de près de 70 % depuis 1991 (le sommet atteint au Canada, comme en témoigne la Figure 3) et que la gravité des délits a également dégringolé de près de 30% depuis 2010, on peut se demander s’il n’y aurait pas eu d’autres alternatives à considérer avant d’incarcérer les jeunes adultes.

Par exemple, lorsque le Canada présentait un taux d’incarcération des adolescents plus élevé que les États-Unis, des modifications importantes ont été apportées au système de justice pénale par l’adoption de la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents (LSJPA), si bien que l’incarcération des jeunes ne peut désormais être ordonnée qu’en dernier recours. Depuis, le taux d’incarcération des adolescents a diminué de près de la moitié en l’espace d’une dizaine d’années.

Une refonte du système de justice pénale pour les adultes pourrait aussi être envisagée afin de réduire aussi, leur taux d’incarcération.

La Finlande, dont le taux d’incarcération était similaire au nôtre (environ 100 par 100 000 habitants) a déjà fait ce choix. Après la révision de son code criminel, entre autres mesures, le taux d’incarcération de sa population a diminué de moitié entre 1975 et 2020.  Avec les sommes épargnées, le gouvernement finlandais a mis en place des prisons intelligentes qui permettent aux personnes détenues de maintenir des liens numériques avec leurs proches et de faire du télétravail.

La Finlande a aussi étoffé les services thérapeutiques offerts aux personnes incarcérées, diminuant ainsi significativement la récidive post incarcération. Ces services incluent, par exemple, la scolarisation ou la formation professionnelle, des interventions visant l’abandon ou la réduction de la consommation de drogues ou d’alcool, des interventions visant une meilleure gestion de la colère ou du stress, de même que des stratégies pour améliorer les habiletés relationnelles ou les habiletés parentales.

De telles interventions sont également offertes au Canada, mais nos études ont montré que l’accessibilité à ces programmes correctionnels diffère d’un établissement à l’autre et d’une région à l’autre au Canada. De nombreuses personnes interrogées dans le cadre de nos recherches ont aussi indiqué qu’il y avait une grande disparité dans l’offre de programmes. De nombreux détenus se sont également plaints d’être fréquemment transférés d’un établissement à l’autre, de sorte qu’ils ne restent jamais assez longtemps au même endroit pour bénéficier de ces services. En réduisant le nombre d’admissions, on pourrait s’assurer que chaque personne détenue puisse obtenir l’aide dont elle a besoin pour pouvoir se réinsérer socialement.

Une autre solution simple au problème de la surreprésentation des jeunes adultes dans les prisons canadiennes serait de limiter la détention à ceux qui ont commis des crimes violents et de transférer les ressources ainsi économisées aux services communautaires. Cela permettrait d’éviter de réincarcérer des jeunes adultes pour des bris de conditions, par exemple, ce qui les fragilise davantage (perte de biens et de lieux de résidence, perte de liens significatifs, etc.) et les expose à un risque accru de récidive, la très courte durée de leur incarcération ne leur permettant pas d’accéder aux interventions qui pourraient leur être bénéfiques.

Dans une moindre mesure, nous pourrions aussi mesurer le taux de maturation des cerveaux des jeunes adultes – qui se poursuit bien au-delà de 18 ans selon les études de neuroscience – pour en tenir compte dans la détermination de la peine. En général, toutes les théories soulignent le rôle central des nombreux changements d’identité qui se produisent au cours de cette phase de développement, ainsi que le rôle important que jouent ces changements dans désistance de la criminalité de ces jeunes.

Il semble injuste de juger un très jeune adulte comme une personne pleinement responsable de ses actes, sachant que cette personne aura, par la suite, beaucoup de difficulté à demeurer dans la communauté.

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Isabelle F.-Dufour est professeure titulaire au programme de psychoéducation de l’Université Laval. Elle est également chercheuse régulière à l'Institut universitaire Jeunes en difficulté et au Centre international de criminologie comparée

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