La naissance des bébés chinois génétiquement modifiés (les bébés CRISPR) devrait faire réfléchir nos décideurs. La CEST a formulé des directives à cet égard.

(Ce texte a été traduit de l’anglais.)

En novembre 2018, on apprenait qu’un chercheur chinois, He Jiankui, avait conçu des bébés génétiquement modifiés en ayant recours à l’ingénierie ciblée du génome, souvent appelée « édition génomique ». Il prétendait avoir modifié le gène CCR5 afin de rendre les bébés — des jumelles — résistantes au VIH. Selon la technologie utilisée par le chercheur, ces bébés sont communément appelées maintenant « bébés CRISPR ».

Quelques jours plus tard, He a présenté son expérience au Sommet international sur l’édition du génome humain à l’Université de Hong Kong, en plus d’annoncer qu’une deuxième grossesse était en cours. La nouvelle a été reçue avec consternation et indignation dans la communauté scientifique internationale. Le 13 mars, la revue Nature publiait un article signé par des chercheurs en sciences de la nature et en éthique demandant l’adoption d’un moratoire international sur la modification génétique transmissible à la descendance.

Au Canada, la modification des cellules reproductrices et des embryons humains (lignée germinale) est actuellement interdite, tant pour la recherche préclinique qu’en contexte clinique (Loi sur la procréation assistée, alinéa 5(1)f). Toutefois, la loi pourrait un jour changer. La Commission de l’éthique en science et en technologie (CEST) du Québec travaille depuis plus de 18 mois sur les enjeux soulevés par cette pratique de modification génétique. Elle a adopté une posture prospective et pragmatique qui consiste à définir les conditions dans lesquelles la modification génétique des cellules reproductrices et des embryons pourrait être éthiquement justifiée. Dans un avis paru le 21 mars, elle formule un ensemble de recommandations pour le Québec et le Canada. Comment ces recommandations nous aident-elles à comprendre et à évaluer le cas du chercheur chinois ?

Les risques pour la santé

L’édition du génome consiste à modifier intentionnellement l’ADN dans le but de changer des caractéristiques structurelles ou fonctionnelles précises dans un organisme. Elle permet d’inactiver, de modifier, de supprimer ou de remplacer des gènes. Les technologies comme CRISPR-Cas9 utilisent des nucléases (enzymes) pour couper l’ADN et des ARN guides pour orienter les nucléases vers les sites ciblés.

Appliquée aux cellules reproductives et aux embryons précoces, l’édition génomique pourrait permettre à des personnes porteuses de mutations délétères de donner naissance à des enfants non atteints par la maladie. La technologie n’est pas encore tout à fait au point et est associée à des risques pour la santé du futur enfant.

  • Premièrement, les modifications ciblées peuvent entraîner des effets phénotypiques inattendus (effets concernant des caractères morphologiques, anatomiques et physiologiques d’un individu, comme la couleur des cheveux, la forme du visage, la taille, etc.) parce qu’un même gène peut jouer un rôle dans plusieurs caractères phénotypiques différents.
  • Deuxièmement, l’intervention peut provoquer des modifications génétiques non intentionnelles qui ont le potentiel d’entraîner de graves problèmes de santé (un cancer par exemple).
  • Troisièmement, l’embryon peut présenter un mosaïcisme cellulaire, c’est-à-dire que les cellules de l’embryon ne sont pas toutes génétiquement identiques. En effet, il se peut que certaines cellules soient modifiées alors que d’autres ne le sont pas.

Qui plus est, les modifications génétiques des cellules germinales et des embryons précoces sont transmissibles à la descendance. Par conséquent, les risques associés à ces modifications touchent non seulement l’embryon ciblé, mais aussi les générations futures et le patrimoine génétique de l’humanité.

Concernant l’expérience d’He Jiankui, nous n’avons pas d’information sur de possibles mutations hors cible. Cependant, le chercheur a révélé que la moitié des gènes CCR5 d’une des jumelles n’était pas modifiée et des analyses de placenta ont démontré des signes de mosaïcisme. Cela peut réduire considérablement, voire totalement, l’effet protecteur qui était recherché.

De plus, la version de CCR5 dont l’effet protecteur contre le VIH est connu est CCR5Δ32. He a tenté de muter le CCR5 normal en CCR5Δ32, mais il a échoué et a ainsi créé de nouvelles mutations de CCR5 dont les effets sont inconnus.

C’est pour éviter ce type de situation que la CEST recommande de maintenir l’interdiction de toute application clinique de cette technologie, c’est-à-dire de toute application pouvant mener à une grossesse. Elle recommande de n’envisager aucune application clinique avant qu’un ensemble d’éléments techniques ne soient validés dans un contexte de recherche préclinique (par exemple par des tests sur plusieurs modèles animaux) et selon des standards scientifiques stricts. Pour chaque combinaison nucléase-guide-cible, il faut évaluer le succès de la modification ciblée, l’absence de mutations involontaires, l’absence de mosaïcisme, l’absence de modification épigénétique involontaire, etc.

Le caractère éthiquement justifié de l’objectif de l’intervention

Suivant les principes éthiques de bienfaisance et de non-malfaisance, les bénéfices apportés par une intervention doivent être supérieurs aux risques qui lui sont associés. Comme l’édition du génome des cellules reproductrices et des embryons est une intervention nouvelle et radicale qui comporte des risques importants, ceux-ci doivent se justifier par des bénéfices considérables pour l’enfant à naître.

La CEST a ainsi formulé des recommandations quant aux interventions qui seraient éthiquement justifiées si Santé Canada décidait un jour de permettre des applications cliniques de l’édition du génome. Selon elle, ce type d’intervention devrait être réservée aux maladies génétiques sévères, qui ont une forte probabilité de se manifester, et lorsqu’il n’y a pas d’autre option reproductive ou thérapeutique (un diagnostic préimplantatoire par exemple). Or, dans le cas d’He, plusieurs observateurs ont dénoncé le caractère futile de l’intervention. D’une part, le VIH n’est pas une maladie qui peut être transmise génétiquement. Il s’agit d’une maladie infectieuse, et bien que le père était porteur du rétrovirus, les cas de transmission père-enfant sont très rares. D’autre part, il existe des options qui permettent de prévenir et de contrôler le VIH.

Le chercheur chinois en biophysique He Jiankui présente son expérience au Sommet international sur l’édition du génome à Hong Kong, le 28 novembre 2018. Photo : Voice of America.

Une autre distinction utile à faire est celle entre les modifications génétiques qui visent à rétablir la santé et celles qui cherchent à augmenter les capacités humaines (enhancement). Dans le cas qui nous occupe, l’augmentation renvoie à l’application des biotechnologies afin d’améliorer les capacités de l’enfant au-delà de ce qui est nécessaire pour être en santé, voire au-delà des limites actuelles du corps humain. Ce type d’application soulève des enjeux philosophiques et éthiques sérieux sur lesquels il n’y a pas de consensus social. Par conséquent, la CEST recommande de ne procéder qu’à des modifications ramenant une mutation délétère à un gène normal, c’est-à-dire à un gène dominant dans la population.

Or, He a tenté de modifier un gène normal et sain (CCR5) pour le remplacer par une version très rare (CCR5Δ32), ce qui peut être conçu comme une forme d’augmentation des capacités. Si l’édition génomique de la lignée germinale s’avérait un jour souhaitable, elle devrait être entièrement vouée à l’égalisation des conditions et des chances de ceux et celles qui ont été très malchanceux à la loterie génétique.

La nécessité d’une délibération publique

L’élaboration des politiques publiques touchant les sciences et technologies devrait s’appuyer sur un certain consensus social et une participation citoyenne. Cela permet de rendre le processus plus légitime aux yeux de la population et plus démocratique. Il faut donc engager la population et susciter une discussion démocratique sur les questions soulevées par la modification des cellules germinales et des embryons. Afin de favoriser un véritable dialogue, on doit privilégier des approches participatives et abandonner celles qui cherchent simplement à transmettre de l’information ou à « vendre » la technologie.

Transmettre de l’information est un préalable, mais il faut aller plus loin en donnant l’occasion aux citoyens de s’exprimer et en incluant un maximum de points de vue différents. C’est pourquoi la CEST recommande aux gouvernements de soutenir les organisations qui ont une expertise dans l’éducation et la consultation du public afin qu’ils puissent organiser des activités citoyennes sur la modification génétique des cellules germinales et des embryons (par exemple des expositions scientifiques, des consultations et délibérations publiques, des pièces de théâtre).

Pour plus amples informations, consultez le résumé ou l’avis complet de la CEST intitulé Bébés génétiquement modifiés : enjeux éthiques soulevés par la modification génétique des cellules germinales et des embryons.

Cet article fait partie du dossier Lacunes de notre politique de procréation assistée.

Photo : Shutterstock / Blackboard


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