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Lorsque le principal employeur d’une communauté vacille, les répercussions ne s’arrêtent pas aux portes de l’usine. Dans les petites villes et régions du pays, les licenciements collectifs et les fermetures majeures touchent également les entrepreneurs et les fournisseurs, les services locaux, les budgets municipaux et le marché immobilier.

Peu importe le secteur et le lieu, le scénario est prévisible.

Au Cap-Breton, par exemple, le déclin industriel a contribué à l’exode rural et au taux élevé de pauvreté infantile. La fermeture d’une usine de pâtes et papiers de Chandler, en Gaspésie, au Québec, a été associée à des problèmes de santé mentale et à des difficultés familiales dans la population.

À Hanna, en Alberta, les prix de l’immobilier se sont effondrés immédiatement après que le gouvernement eut annoncé la fin de l’exploitation du charbon dans la province d’ici 2030.

À Houston, municipalité de district de la Colombie-Britannique, la fermeture de la scierie Canfor en 2023 a creusé un déficit budgétaire de 1,2 million de dollars cette année-là, soit environ 20 % des recettes fiscales annuelles de cette municipalité.

Les programmes de soutien au Canada se concentrent principalement sur les besoins immédiats des travailleurs et des employeurs directement touchés, mais les communautés dans leur ensemble ont aussi besoin d’être soutenues lorsqu’une perturbation de la main-d’œuvre bouleverse le tissu économique local.

Ce que la fermeture d’une usine nous apprend sur la résilience des communautés

Réalignement mondial : les petites communautés dans l’angle mort

Avec l’évolution des relations commerciales, la transition énergétique mondiale et d’autres tendances structurelles qui augmentent le risque de perturbations de la main-d’œuvre, trouver de meilleurs moyens de soutenir les communautés vulnérables est un défi politique de plus en plus urgent.

Plus de quatre millions de Canadiens vivent dans des communautés identifiées comme étant vulnérables dans le cadre du projet de transformations communautaires  mené actuellement par l’IRPP. Ils sont confrontés au risque de perturbations de la main-d’œuvre liées à la transition vers la carboneutralité et/ou aux changements dans la politique commerciale américaine.

Les préoccupations relatives aux droits de douane américains sont actuellement au premier plan. Mais il est essentiel de se préparer aux changements structurels de l’économie mondiale qui se produiront au cours des prochaines décennies, tels que l’expansion de l’électrification et des énergies propres.

Dans une nouvelle, nous présentons un ensemble de protocoles et de mesures de soutien clairs et adaptés aux besoins des communautés, qui doivent être mis en place en amont afin de pouvoir être enclenchés rapidement. L’approche que nous proposons contribuerait à assurer la stabilité de l’ensemble de la communauté, et non seulement des travailleurs et des entreprises directement touchés, pendant la phase aiguë d’une fermeture majeure ou d’un licenciement collectif. Ce cadre peut aider à prévenir le déclin de la communauté tout en renforçant sa résilience à long terme.

Les licenciements collectifs touchent toute la communauté

La plupart des communautés les plus vulnérables sont petites, isolées et peu diversifiées sur le plan économique. Certaines sont déjà confrontées à de grands défis sociaux et économiques, comme le vieillissement de la population, les besoins impérieux en matière de logement et la pauvreté. Dans ces communautés, l’impact d’un licenciement collectif ou d’une fermeture majeure tend à être encore plus difficile à absorber.

Les recherches montrent que les licenciements collectifs et les fermetures majeures dans les zones rurales ont tendance à avoir des répercussions régionales plus importantes et plus durables que ceux qui touchent les centres urbains plus diversifiés.

Lorsqu’un employeur dominant ferme ses portes, le choc peut se répercuter sur une communauté en trois vagues successives.

Tout d’abord, il y a les répercussions directes sur les travailleurs et l’entreprise. Viennent ensuite les répercussions indirectes sur la chaîne d’approvisionnement locale, les entrepreneurs et autres entreprises connexes voyant leurs carnets de commandes se vider. Enfin, les répercussions induites s’ajoutent lorsque les ménages de la communauté commencent à réduire leurs dépenses et que l’écosystème commercial commence à en ressentir les effets (voir figure 1).

Figure 1. Les fermetures majeures et les licenciements collectifs ont des impacts directs, indirects et induits sur des communautés entières

Source : Institut de recherche en politiques publiques, tiré de Dallaire-Fortier (2024).

Si rien n’est fait, ces répercussions peuvent créer une « tempête parfaite » : les recettes fiscales municipales chutent alors même que la demande augmente fortement en matière d’aide au logement, de soins en santé mentale, de conseils financiers et autres services sociaux.

Soutiens disparates

Les programmes et les plans de transition sont souvent répartis entre différents prestataires de services, sans point d’accès unique. Seuls quelques modèles existants vont plus loin pour combler cette lacune. Il s’agit notamment des Community Transition Services de la Colombie-Britannique et des centres Protect Ontario Workers Employment Response (POWER), en Ontario, qui combinent partenariat local, activation rapide et point de service unique.

L’obtention de prestations d’assurance-emploi peut être complexe et limitée : à l’été 2025, seuls environ 35 % des chômeurs y ont eu accès, l’un des taux les plus bas de l’histoire récente, mis à part en période de pandémie.

D’autres transferts en argent comptant offrent un soutien important et continu par le biais du système fiscal. Mais ils sont versés selon des calendriers fixes et sont généralement calculés en fonction des revenus de l’année précédente, ce qui peut retarder le début des versements.

Et il y a peu de soutien pour une communauté qui subit un effondrement du marché immobilier, certaines personnes se retrouvant avec une dette supérieure à la valeur de leur maison.

Une approche globale

Pour renforcer et soutenir la résilience des communautés, il faut mettre en place un ensemble de politiques combinant développement économique, développement des compétences et soutien social.

En nous appuyant sur des données nationales et internationales, nous proposons un cadre global à trois niveaux, avec des seuils déclencheurs clairs pour que les réponses correspondent aux besoins des communautés et au degré de perturbation.

Bien se préparer en amont

Des accords de transformation communautaire devraient être conclus avec les communautés les plus vulnérables afin que les gouvernements et les partenaires locaux puissent harmoniser leurs rôles, leurs investissements et leurs calendriers avant que la perturbation ne survienne.

Ces accords devraient être rédigés dans le cadre d’un effort conjoint entre les gouvernements fédéral, provinciaux, territoriaux, municipaux et autochtones, en collaboration avec les organismes d’aide au développement des collectivités, les agences de développement régional, les parties prenantes locales et les détenteurs de droits.

Réagir immédiatement en cas de fermeture

Déployer des centres de soutien communautaire à intervention rapide qui serviront de « guichet unique » pendant et immédiatement après une fermeture importante ou un licenciement collectif. Ces centres pourraient être financés par un fonds conjoint fédéral-provincial-territorial pour la transformation communautaire.

Le modèle de centre devrait être mis en place avant toute perturbation, avec une capacité permanente pouvant être rapidement enclenchée lorsqu’un seuil est atteint. Des protocoles pourraient être établis à l’avance, ainsi qu’une liste de mesures de soutien et de services locaux que les centres pourraient mobiliser en quelques jours. Les seuils déclencheurs devraient être transparents, par exemple dès qu’une fermeture annoncée touche 5 % de la main-d’œuvre d’une communauté dans un court délai.

Stabiliser les difficultés financières graves

Fournir un soutien financier ciblé et temporaire aux communautés les plus durement touchées, notamment sous forme d’un supplément au revenu, d’un fonds de stabilisation pour les services locaux et de reports de paiements pour les ménages et les entreprises. L’ensemble de ces mesures peut contribuer à maintenir la stabilité pendant l’élaboration de plans de relance à plus long terme.

Certaines fermetures d’usines seront inévitables. Mais les communautés touchées ne doivent pas être laissées seules face aux conséquences. Pour renforcer la résilience du Canada dans un monde en rapide évolution, il faut commencer par s’assurer que les communautés bénéficient d’un soutien leur permettant de se remettre rapidement et durablement sur pied.

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Shaimaa Yassin

Shaimaa Yassin est directrice principale de recherche à lInstitut de recherche en politiques publiques. Elle est titulaire dun doctorat en économie et a précédemment occupé le poste de directrice principale au CEDEC à Montréal. Elle a été chargée de recherche à lUniversité McGill et dautres universités et consultante pour la Banque mondiale, le Forum de recherche économique en Égypte, et la Chaire Sécurisation des Parcours Professionnels, en France. 

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