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D’ici 2027, la banquise recouvrant l’océan Arctique pourrait complètement disparaître pendant certaines périodes de l’année.  Le cercle arctique, autrefois gelé en permanence, deviendrait alors accessible à une grande variété de navires de surface, et non plus seulement aux brise-glaces ou aux sous-marins.

Le passage du Nord-Ouest canadien s’imposerait dès lors comme une voie maritime hautement convoitée. Son ouverture permettrait de contourner les canaux de Panama et de Suez, réduisant d’environ 7 000 kilomètres le trajet entre l’Asie et l’Europe. Pour les compagnies maritimes et les États dépendants du commerce international, il s’agirait d’une opportunité économique majeure.

Donald Trump a clairement exprimé sa position : les États-Unis doivent réaffirmer leur présence dans l’Arctique, même au détriment de la souveraineté de leurs alliés de longue date, afin de sécuriser l’accès aux voies maritimes et aux ressources minières de la région. Une posture qui marque une rupture notable avec la politique américaine traditionnelle.

Depuis des décennies, le Canada et les États-Unis sont en désaccord sur le statut juridique du passage du Nord-Ouest. Ottawa soutient qu’il s’agit d’une voie navigable intérieure relevant de sa souveraineté, tandis que Washington affirme qu’il s’agit d’un détroit international où les navires étrangers peuvent circuler librement, sans contrôle canadien. Cette position s’inscrit dans une conception plus large de la politique étrangère américaine, selon laquelle les États-Unis se voient comme les garants de la liberté de navigation et du commerce mondial, appuyés sur leur supériorité navale.

Washington fonde ce rôle sur la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), qui encadre l’utilisation des océans et de leurs ressources, et garantit la liberté de passage dans les détroits internationaux répondant à certains critères.

Les intérêts américains

La liberté des mers est au cœur des intérêts américains. L’économie des États-Unis — et leur niveau de vie — dépend du transport maritime de volumes colossaux de marchandises. De même, leur puissance militaire repose sur la capacité de déployer rapidement et légalement des forces navales à l’échelle mondiale.

Dans cette perspective, les responsables américains ont longtemps relégué les revendications canadiennes au second plan, les jugeant incompatibles avec l’impératif du libre-échange mondial et la légitimation des opérations navales américaines.

Au-delà de ces considérations, Washington considère également l’Arctique comme vital pour ses propres « intérêts essentiels de sécurité ».  Cette conviction s’est traduite par plusieurs transits non autorisés de navires américains dans le passage du Nord-Ouest, en 1969, en 1985 et de nouveau en 2005. Ce dernier épisode, impliquant des sous-marins nucléaires, a ravivé les tensions sur la souveraineté, malgré l’accord de coopération arctique de 1988, par lequel les États-Unis acceptaient de demander l’autorisation du Canada pour leurs brise-glaces — autorisation que le Canada s’engageait à ne pas refuser.

La politique américaine est cohérente dans sa logique stratégique et libérale. Elle place toutefois Washington dans une position paradoxale : l’acteur qui est le mieux placé pour profiter concrètement de la fonte de la calotte glaciaire n’est ni les États-Unis, ni l’Europe, ni le Canada.

Il s’agit plutôt de la Chine.

L’avantage chinois dans l’Arctique

Pékin a fait de l’Arctique une priorité stratégique. Bien qu’elle ne possède aucun territoire dans la région et se situe à des milliers de kilomètres des pôles, la Chine se définit comme un « État proche de l’Arctique ». Cette auto-désignation lui a permis obtenir un statut d’observateur permanent au Conseil de l’Arctique et d’intégrer la région à ses ambitions stratégiques.

Les autorités chinoises ont clairement exprimé leurs intentions. L’Arctique occupe une place centrale dans la vision d’une « route de la soie polaire », prolongement de l’initiative Belt and Road destinée à étendre l’influence économique et politique de la Chine à l’échelle mondiale.

Cette stratégie dépasse largement le cadre rhétorique. La Chine a envoyé de nombreux navires de recherche et commerciaux dans la région, y compris dans le passage du Nord-Ouest, et a investi massivement dans les infrastructures scientifiques. Elle maintient également l’une de ses plus grandes ambassades en Islande, anticipant que Reykjavik puisse devenir une plaque tournante du commerciale transatlantique.

Ces investissements répondent à des objectifs commerciaux et géopolitiques clairs. Les routes polaires permettraient de réduire considérablement les délais d’expédition vers l’Europe et l’Arctique regorge de ressources, notamment du gaz naturel, dont la Chine est de plus en plus dépendante. Un accès accru à la région renforcerait de manière significative sa croissance économique et son influence internationale.

En défendant la liberté de navigation dans l’Arctique, Washington complique paradoxalement sa propre position stratégique. En consacrant ce principe pour les navires de tous les pays, les États-Unis légitiment aussi l’accès chinois à ces voies, au bénéfice direct de Pékin.

Cette politique ne profite pas de manière égale à tous les États. Même un Arctique partiellement libre de glace demeure dangereux et exige des capacités avancés  de brise-glace. Peu de pays disposent de telles infrastructures. La Chine est l’un de ceux-là, ayant développé ces dernières années une flotte de brise-glaces à la fine pointe de la technologie.

Par ailleurs, peu de régions sont aussi bien placées géographiquement pour tirer parti de ces nouvelles routes. Les économies exportatrices d’Asie du Sud-Est, d’Afrique ou d’Amérique latine restent mieux desservies par Suez et Panama. Les gains potentiels du transit arctique bénéficient avant tout à Pékin.

Ainsi, le différend sur le passage du Nord-Ouest oppose les États-Unis à un allié de l’OTAN — le Canada — dans un contexte où la Chine apparaît comme la principale gagnante. Le Canada ne dispose pas, à lui seul, des moyens de bloquer militairement l’accès américain ou européen au passage. La Russie, pour sa part, contrôle déjà ses propres routes polaires.

Une fois ces paramètres pris en compte, il ne reste qu’un acteur à avantager : la Chine.

Vers une réévaluation stratégique

Les États-Unis ne sont pourtant pas condamnés à choisir entre la défense de l’ordre international libéral et la volonté de contenir Pékin. La revendication canadienne sur le passage du Nord-Ouest ne relève pas d’un révisionnisme maritime opportuniste.

Le passage traverse un archipel arctique complexe que le Canada administre, habite et gouverne historiquement. Avant le XXIe siècle, il avait été emprunté moins de 100 fois, ce qui ne justifiait guère qu’il soit considéré comme un « détroit international » au moment de l’entrée en vigueur de la CNUDM, en 1994.

Si les débats juridiques demeurent ouverts, la revendication du Canada sur le passage est défendable, contrairement à celui du Panama. Pour les États-Unis, soutenir la souveraineté canadienne ne signifierait pas bafouer complètement le droit international. Les États-Unis pourraient soutenir la souveraineté canadienne dans l’Arctique tout en continuant de rejeter, par exemple, les prétentions iraniennes sur le détroit d’Ormuz, que la CNUDM reconnaît clairement comme international.

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Front chaud dans l’Arctique

Intégrer le Groenland à l’Amérique du Nord doit être une priorité pour le Canada

Adoptée dans une perspective stratégique élargie, la reconnaissance du contrôle canadien sur le passage du Nord-Ouest servirait les intérêts américains. Elle permettrait de limiter l’accès de la Chine à un corridor clé sans remettre en cause les doctrines maritimes américaines ailleurs dans le monde, tout en maintenant la région sous l’autorité d’un allié fiable.

Certes, une inconnue persiste : le mépris affiché de l’administration Trump pour les normes et institutions internationales. Sa volonté déclarée de s’approprier le Groenland illustre cette contradiction. Ironiquement, les États-Unis s’apprêtent ainsi à remettre en cause la souveraineté d’alliés proches pour contrôler l’Arctique, après avoir pendant des décennies incité le Canada à relâcher son emprise sur ces mêmes eaux.

Cette incohérence appelle une clarification. Soit l’accès chinois et russe à l’Arctique occidental est garanti par le droit international, soit Washington doit assumer des choix beaucoup plus radicaux pour l’empêcher. Les deux approches ne peuvent coexister.

Dans ce contexte, une question s’impose : si la présence chinoise dans l’Arctique constitue bel et bien une menace stratégique majeure pour les États-Unis, pourquoi Washington continue-t-il d’adopter une position qui, en pratique, sert avant tout les intérêts de Pékin?

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Gabrielle Sorensen

Gabrielle Sorensen est une journaliste indépendante qui couvre l'économie et les affaires publiques. Elle a signé des articles pour The Hub et a récemment obtenu une maîtrise en économie de l'Université de Colombie-Britannique.

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