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Le débat climatique est souvent présenté comme une question de solutions technologiques, économiques ou réglementaires. Or, il est désormais confronté à une tension plus fondamentale, qui relève d’abord du politique.

Les trajectoires actuelles d’émissions ne sont pas alignées avec les objectifs que se sont fixés les États, tandis que les transformations nécessaires pour y parvenir suscitent des résistances croissantes au sein des populations.

Cette tension redéfinit les conditions mêmes de l’action climatique. Elle oblige à poser une question centrale : comment accélérer la transition sans fragiliser l’adhésion sociale sur laquelle elle repose ? Pour y répondre, il faut d’abord reconnaître deux vérités dérangeantes.

Première vérité : nous combattons mal la crise climatique

L’Accord de Paris, signé en 2015, fixe un objectif clair : limiter le réchauffement à 1,5 degré Celsius au-dessus de l’ère préindustrielle, ou, à défaut, ne pas dépasser 2 degrés.

Or, depuis 2015, le réchauffement s’accélère. Depuis le début des années 1970, la planète se réchauffait en moyenne de 0,2 degrés par décennie, mais depuis 2015, le rythme du réchauffement s’est accéléré à 0,35 degrés par décennie. À ce rythme, le seuil de 1,5 degré pourrait être franchi dès 2029.

Les projections actuelles indiquent que nous pourrions atteindre, voire dépasser, 3 degrés Celsius au-dessus des niveaux préindustriels d’ici la fin du siècle, avec un réchauffement qui se poursuivrait ensuite. Un monde avec une augmentation de 3 degrés Celsius ou plus n’est pas souhaitable pour les prochaines générations.

Environ 70 pays se sont engagés à atteindre un objectif de zéro émission nette d’ici 2050, soit dans seulement 24 ans ! La Chine, le plus grand émetteur, promet de le faire d’ici 2060. Mais les plans de réduction des émissions de gaz à effet de serre – appelés Contributions Déterminées au Niveau National (CDN) – annoncés par ces gouvernements sont loin d’être conformes à ces objectifs.

Prenons le cas du Canada, qui s’est engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 40 à 45 % par rapport au niveau de 2005 d’ici 2030, et de 45 à 50 % d’ici 2035. Dans les faits, entre 2005 et 2023, la réduction n’a été que de 8,5 %.

Puisque nous savons que le problème vient principalement de la combustion des hydrocarbures (pétrole, gaz naturel, charbon), pourquoi ne pas simplement cesser de les utiliser? La réalité est autrement plus complexe.

Cesser brutalement d’utiliser les hydrocarbures comme source d’énergie paralyserait l’économie mondiale. Parvenir à se passer du charbon, du pétrole et du gaz naturel tout en maintenant la croissance économique exige une véritable révolution technologique, industrielle et énergétique. La tâche est colossale, car nous utilisons les combustibles fossiles au quotidien.

Lorsque les gouvernements ont commencé à agir contre les changements climatiques au début des années 1990, le pétrole, le gaz et le charbon représentaient en moyenne plus de 80 % de l’énergie utilisée dans le monde. Malgré trois décennies de politiques climatiques, cette proportion reste inchangée.

Certes, les énergies renouvelables ont établi de nouveaux records de déploiement en 2024 pour la 23e année consécutive, mais la consommation de pétrole, de gaz naturel et de charbon a également atteint des niveaux records, selon le World Energy Outlook 2025 de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Nous n’assistons pas à une substitution, mais à une addition des sources d’énergie.

Les politiques de lutte contre les changements climatiques étaient relativement populaires lorsqu’il s’agissait de fixer des objectifs ambitieux de réduction pour des échéances considérées comme lointaines. Mais à mesure que les politiques environnementales passent d’objectifs abstraits à des mesures réglementaires concrètes, les lobbys agricoles, industriels, du type « pas dans ma cour » et d’autres formes de résistance s’organisent. Ils se mobilisent contre les impacts redoutés des politiques climatiques sur leur entreprise, leur emploi, leurs factures d’électricité, le prix de l’essence, le prix des aliments, le fardeau fiscal, en somme, leur mode de vie.

En particulier, les partis populistes d’extrême droite s’identifient au mode de vie traditionnel, fortement lié à l’utilisation des hydrocarbures et à la voiture individuelle. Souvent, ils dénoncent les politiques environnementales et climatiques comme les caprices d’une élite urbaine déconnectée des « vraies gens ». Cela fait écho au slogan républicain repris par Donald Trump : « Drill, baby, drill ».

Les gouvernements réagissent en reculant sur leurs objectifs environnementaux. Dans de nombreux parlements nationaux, on vote des réductions budgétaires dans les programmes environnementaux, des objectifs climatiques sont décalés et des projets reportés (comme l’interdiction des voitures à essence) ou même abandonnés. Les politiques climatiques sont affaiblies sous le prétexte d’une déréglementation saine. Dans le monde financier, la croissance des parts de marché de l’investissement responsable, qui repose sur les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), a ralenti.

Au Canada, le gouvernement Carney a suspendu la tarification du carbone pour les particuliers, reporté les réglementations visant à augmenter la vente de véhicules électriques, annulé le quota minimum de voitures électriques pour les fabricants, supprimé le plafond des émissions du secteur pétrolier et gazier et dispensé l’Alberta du Règlement sur l’électricité propre…

Le constat est brutal : nos sociétés peinent à se libérer de leur dépendance aux hydrocarbures.

Les États se donnent d’autres priorités, y compris, malheureusement, la guerre. À la suite de l’agression de la Russie contre l’Ukraine, un réarmement à grande échelle a été lancé. Selon l’ONU, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2700 milliards de dollars US en 2024, tandis que le Climate Policy Initiative estime le financement mondial pour le climat en 2023 entre 1500 et 1600 milliards de dollars US. Le contraste est frappant : l’humanité investit davantage pour se protéger d’elle-même que pour stabiliser le climat.

Deuxième vérité : abandonner n’est pas une option

Trois contraintes structurent l’action climatique : l’urgence, l’immensité de la tâche et l’adhésion de la population. Pour maintenir le soutien populaire à cette transition, celle-ci ne doit pas être perçue comme aventureuse, brutale, coûteuse ou injuste. Ceux qui craignent la fin du monde doivent s’allier à ceux qui s’inquiètent de ne pas pouvoir payer leurs factures à la fin du mois.

Nous ne voulons pas que des politiciens climatosceptiques, qui refusent de faire quoi que ce soit — et s’en vantent — remportent leurs élections. C’est pourquoi nous en sommes réduits à nous réjouir lorsque ceux qui font peu l’emportent sur ceux qui ne font rien, même si nous savons très bien que les scientifiques du climat nous demandent de faire beaucoup plus.

Accélérer le rythme de la décarbonisation grâce à des mécanismes de tarification du carbone efficaces et à d’autres mesures est indispensable, mais cette transition doit rester économiquement viable. Nous devons nous assurer que les entreprises, les travailleurs, les syndicats et les communautés locales trouvent le soutien nécessaire à toutes les étapes de cette grande transformation économique.

La guerre dans le Golfe ne fera qu’accélérer le déclin du pétrole

Baisser le coût du logement en réduisant les émissions de GES

De la confrontation à la coopération : la médiation pour lutter contre la crise climatique

Sur le plan technologique, la transition écologique vers des sources d’énergie renouvelables est déjà bien engagée. Les panneaux solaires, les éoliennes et les batteries pour compenser leur intermittence s’imposent de plus en plus comme le moyen le moins coûteux de produire de l’électricité. Les économies d’échelle liées à la production de masse rendront les prix encore plus compétitifs. De la même manière, nous devons accélérer le remplacement du moteur à combustion par le moteur électrique dans les automobiles, au lieu de le ralentir. L’objectif est de décarboner la production d’électricité et d’électrifier l’économie.

La présidence de Donald Trump est un désastre pour la lutte contre les changements climatiques. Pourtant, même lui n’a pas réussi à contrer le désinvestissement américain du charbon, qui a commencé au milieu des années 2000.

Tout cela ne sera pas suffisant, mais nous pouvons construire sur ces bases. Et le Canada peut montrer la voie, grâce à son leadership technologique, sa main-d’œuvre qualifiée et ses vastes ressources en minéraux et en métaux essentiels à la transition vers des sources d’énergie décarbonées.

Pour mettre en marché ces ressources critiques, il faudra une coopération sans précédent dans les secteurs de l’énergie et des mines. Cela passera par des partenariats commerciaux, des contrats à long terme, des investissements massifs et des accords sur les normes d’extraction minière socialement et écologiquement exigeantes et respectueuses des peuples autochtones.

Les États européens cherchent à se libérer de leur dépendance au pétrole russe et aux minerais critiques venant de Chine. Il existe donc un réel intérêt pour une démocratie alliée stable, forte en technologie et en recherche et développement, et dotée de ressources naturelles critiques, comme le Canada.

Il y a aussi le secteur de l’énergie nucléaire, où le Canada joue un rôle majeur. Pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, l’un des objectifs du scénario de l’AIE exige une augmentation de 80 % de la production mondiale d’énergie nucléaire d’ici 2040.

Le Canada cumule des décennies d’expertise dans le développement, l’exploitation et la modernisation du réacteur CANDU, une technologie à uranium naturel et eau lourde. Les petits réacteurs modulaires (PRM) offrent l’occasion de prolonger ce leadership dans la prochaine génération nucléaire. Par ailleurs, le pays figure parmi les principaux exportateurs d’uranium. Il compte pour 18 % de la production mondiale.

Nous faisons face à l’un des plus grands défis de l’histoire moderne. Cette tâche colossale devra être accomplie avec détermination et pragmatisme. Il s’agit de réconcilier l’humanité avec la planète, tout en veillant à ce que ceux qui craignent la fin du monde et ceux qui s’inquiètent de la fin du mois restent unis.

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Stéphane Dion

Stéphane Dion est diplomate en résidence à la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal. Ex-ambassadeur du Canada en Allemagne, en France et à Monaco, il a occupé les fonctions d’envoyé spécial du Premier ministre du Canada auprès de l'Union européenne et de l’Europe de 2017 à 2025. De 2006 à 2008, il a été chef de l‘opposition et chef du Parti libéral du Canada. Il a été ministre des Affaires étrangères, de l’Environnement et des Affaires intergouvernementales. Il a représenté la circonscription de Saint-Laurent à la Chambre des communes de 1996 à 2017.

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