À l’approche de l’élection, les partis rivalisent de promesses pour réduire l’itinérance. Le Parti québécois veut diminuer de moitié le nombre de personnes en situation d’itinérance d’ici 2030. De son côté, le Parti libéral du Québec propose d’investir 60 millions de dollars supplémentaires par année et parle d’un premier pas vers l’itinérance zéro. Le gouvernement sortant mise quant à lui sur de nouveaux suppléments au loyer et davantage de ressources.
Mais pour comparer ces promesses, encore faut-il savoir ce que les chiffres mesurent réellement et ce que « sortir de l’itinérance » signifie.
Le 7 mai, à Lauberivière, la première ministre Christine Fréchette a annoncé que l’objectif du gouvernement pour 2026-2027 était de sortir 4000 personnes de l’itinérance. Peu après, le gouvernement a précisé que ce chiffre correspondait au résultat attribué à l’année précédente et que la cible demeurait 5000 pour 2026-2027. Au-delà des aléas de la communication politique, l’épisode montre avec quelle facilité les notions de résultat, de cible et de sortie de l’itinérance peuvent se confondre.
Si les partis veulent faire de la réduction de l’itinérance un indicateur de leur bilan, ils devront donc préciser ce qu’ils comptent, à quel moment et pendant combien de temps. Une sortie n’est pas nécessairement une sortie durable.
Le premier problème : savoir ce qu’on mesure
Avant même de mesurer les sorties, il faut savoir de qui l’on parle. Le dénombrement du 15 avril 2025 a estimé à 12 077 le nombre de personnes en situation d’itinérance visible, soit 1873 de plus qu’en 2022. Près de 80 % d’entre elles avaient passé la nuit dans une ressource temporaire et 16 % dans un lieu extérieur.
Pour la majorité des personnes comptées, « sortir de la rue » ne décrit même pas la situation de départ. Un passage au refuge, une entrée en logement transitoire et la signature d’un bail ne sont pas la même chose. Tant qu’on ne dira pas laquelle de ces situations constitue une sortie — ni combien de temps celle-ci doit durer —, les résultats annoncés pendant la campagne ne seront ni comparables ni vérifiables.
Trois questions suffisent pour établir une grille de comparaison. Qu’est-ce qui est chiffré ? Qu’est-ce qui est mesuré ? Et à quel moment la mesure est-elle prise ?
Des moyens chiffrés, mais peu d’indicateurs de suivi
Les partis savent chiffrer le logement. Le Parti libéral vise 100 000 mises en chantier annuelles à terme, le Parti québécois promet 5000 logements sociaux par année, Québec solidaire propose 50 000 logements sociaux et communautaires sur un mandat après un débat serré en congrès. Le Parti conservateur mise de son côté sur la déréglementation de la construction, et le gouvernement sortant sur un plan national et l’élargissement du supplément au loyer.
Ils commencent aussi à chiffrer l’accompagnement, mais surtout par enveloppes globales. Le Parti québécois propose des gestionnaires de dossier pour soutenir la stabilité en logement. Québec solidaire veut un superministre de la Lutte à l’itinérance, doté d’un ministère consacré, d’une enveloppe budgétaire pérenne et de pouvoirs réglementaires élargis. Le Parti libéral prévoit 60 millions supplémentaires par année pour un ensemble de mesures comprenant le financement des ressources, la pérennisation de PRISMD, l’hébergement de transition et les services d’accompagnement.
Des progrès, mais pas d’enveloppe dédiée
L’équipe Fréchette annonce près de 100 millions pour l’aide et l’accompagnement au logement, dont 1 000 nouveaux suppléments au loyer en prévention et 1 000 suppléments au loyer avec accompagnement. Dans le cas du PSL-Prévention, le logement d’un ménage à risque imminent de le perdre est converti en logement subventionné et sa part de loyer est limitée à 25 % de son revenu. Le PRISMD, lui, offre huit à douze semaines de soins avant d’accompagner la personne vers un logement.
Le gouvernement vient par ailleurs de franchir une étape. Québec a publié, le 17 août 2026, un cadre de référence pour les projets de logement permanent avec accompagnement. C’est un progrès : les balises et les responsabilités sont enfin posées, et la reconnaissance de ce modèle est réelle. Mais aucune nouvelle enveloppe dédiée n’a été annoncée pour le déployer.
Le cadre existe. Les annonces récentes chiffrent désormais des enveloppes globales et le nombre de ménages visés. Elles ne précisent toujours pas la part réservée au suivi, le ratio de dossiers par intervenante, la fréquence et la durée de l’accompagnement, ni ce qu’il en advient après un déménagement ou une perte de logement.
Une sortie n’est pas nécessairement durable
À elle seule, une cible annuelle de sorties ne renseigne ni sur les entrées ni sur les retours. Sans indicateur public de retour, le relogement d’avril et le retour en hébergement d’octobre apparaissent comme deux événements distincts, sans lien apparent.
La lacune est documentée, et elle l’est avec des fonds publics. Une étude dirigée par le sociologue Roch Hurtubise et financée par le Fonds de recherche du Québec — Société et culture, en partenariat notamment avec la Société d’habitation du Québec, critique la vision statique produite par les dénombrements et recommande de suivre à la fois les stocks et les flux, donc les entrées autant que les sorties. Autrement dit, l’État a déjà payé pour savoir quoi compter. À ce jour, aucun engagement recensé n’en a fait un indicateur public.
Cet angle mort touche particulièrement les femmes, dont j’étudie l’expérience du logement après l’itinérance. Leurs trajectoires passent fréquemment par l’hébergement chez des tiers, des colocations contraintes ou le maintien dans une relation dangereuse. Ces formes d’itinérance cachée n’apparaissent pas dans un dénombrement de l’itinérance visible. Mesurer les sorties revient donc à évaluer une population déjà mal comptée à l’entrée. Suivre les retours suppose aussi de relier les trajectoires d’un organisme à l’autre, avec le consentement des personnes. Sinon, chaque changement de ressource fait disparaître la continuité que l’on cherche justement à mesurer.
Six mois ne suffisent pas pour mesurer la stabilité
Même une bonne mesure peut être prise trop tôt. Une étude pilote menée à Montréal par une équipe du Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas a suivi dix femmes passées d’un logement transitoire à un logement permanent avec accompagnement. Après six mois, huit occupaient toujours le même logement, mais l’étude n’avait détecté aucune évolution significative de leur intégration communautaire.
Dans cette étude, l’intégration communautaire regroupait notamment le sentiment d’appartenance, les liens sociaux, l’emploi, la qualité de vie et le recours aux services. Les auteurs rappellent, en s’appuyant sur des travaux antérieurs, qu’une période de douze à dix-huit mois est généralement nécessaire avant que des changements positifs apparaissent. À six mois, on peut voir si le logement est toujours occupé, mais il est souvent trop tôt pour savoir si l’intégration suit.
Deux horloges se superposent ainsi : celle de la stabilisation clinique (huit à douze semaines) et celle de l’évaluation (douze à dix-huit mois). Elles ne mesurent pas la même chose, mais leur décalage montre ce que les politiques publiques doivent parvenir à articuler. Or, le nouveau cadre porte sur le logement permanent et renvoie à l’examen des modèles transitoires, comme celui d’où sortaient les femmes de l’étude montréalaise, à des travaux ultérieurs.
Le statu quo a lui aussi un coût
L’objection budgétaire viendra vite. Elle doit être comparée au coût du statu quo. L’Observatoire québécois des inégalités évalue à 776,2 millions les coûts associés aux personnes en situation d’itinérance visible pour la seule année 2022-2023. Québec ne récupérerait pas cette somme intégralement, puisque plusieurs dépenses de santé, de justice et de soutien subsisteraient. Ce chiffre rappelle néanmoins que le statu quo n’est pas une absence de dépense. Les coûts sont déjà répartis entre les organismes communautaires, la santé, les services sociaux, la police et la justice.
Trois données devraient donc accompagner chaque engagement de campagne : le financement annuel du soutien après l’emménagement, par ménage; la proportion de personnes toujours logées à douze et vingt-quatre mois, retours en hébergement inclus; et l’évolution des indicateurs de sécurité, d’isolement et d’accès aux services, ventilés selon le genre.
Le cadre du 17 août donne enfin une forme commune au soutien en logement permanent. Reste à lui donner des moyens et des mesures. En 2027, le sommet promis sur l’itinérance héritera des chiffres que nous aurons choisi de produire. Compter les sorties ne suffira pas. Il faudra savoir combien s’y maintiennent.

