Les enjeux alimentaires actuels à l’échelle mondiale sont profondément liés aux héritages coloniaux et aux dynamiques néocoloniales qui continuent de limiter la souveraineté alimentaire de nombreuses populations. Si les crises alimentaires sont souvent analysées sous l’angle de la production agricole, des changements climatiques ou des conflits, elles demeurent aussi le résultat de choix politiques et économiques hérités de rapports de domination historiques.

La souveraineté alimentaire désigne le droit des peuples, des communautés et des nations de définir leurs propres systèmes alimentaires, en fonction de leurs besoins, de leurs cultures et de leurs territoires, notamment à travers des politiques et des lois fondées sur les droits de la personne.

Dans plusieurs pays anciennement colonisés ou marqués par un colonialisme interne, comme celui des peuples autochtones au Canada, le colonialisme alimentaire se perpétue, entretenant des dépendances économiques et agricoles, et contribuant à l’insécurité alimentaire. Ces dynamiques montrent que le colonialisme alimentaire ne relève pas uniquement du passé : il continue d’influencer les politiques agricoles, les modes d’occupation des territoires et les rapports entre institutions publiques et communautés.

L’analyse du colonialisme alimentaire permet de mettre en lumière la manière dont ces rapports de domination hérités continuent de structurer la production, la distribution et la consommation alimentaires d’aujourd’hui, et reproduisent des systèmes économiques et territoriaux inégalitaires. Elle permet ainsi de comprendre pourquoi certaines réponses politiques aux crises alimentaires échouent lorsqu’elles ignorent les dimensions historiques, culturelles et territoriales de ces enjeux.

Une domination qui s’est réinventée

Le colonialisme alimentaire désigne les transformations imposées aux systèmes et cultures alimentaires des peuples colonisés. Il entraîne l’effacement des savoirs locaux liés à l’alimentation, à la santé et à la longévité. Si ces savoirs étaient autrefois effacés par la force, l’esclavage, et la conversion religieuse, ils le sont aujourd’hui par des mécanismes plus subtils, à travers une structure politico-économique néocoloniale qui entretient la dépendance des populations locales aux systèmes alimentaires et économiques dominants.

En Afrique, de nombreux territoires ont vu leurs systèmes alimentaires bouleversés par l’orientation des productions vers l’exportation. La Côte d’Ivoire et le Ghana, par exemple, représentent près des deux tiers de la production mondiale de cacao, une spécialisation héritée de la période coloniale. Cette spécialisation illustre une logique encore présente dans plusieurs économies postcoloniales : l’intégration des territoires aux marchés mondiaux demeure souvent organisée autour de cultures destinées à l’exportation plutôt qu’autour des besoins alimentaires des populations locales.

Cette orientation mobilise une part importante des terres agricoles au détriment des cultures vivrières, ce qui renforce la dépendance aux importations alimentaires. Ces changements ont entraîné l’appauvrissement, la malnutrition et des pénuries alimentaires chroniques, ainsi qu’un remodelage des régimes alimentaires locaux.

Aujourd’hui, cette domination se manifeste par le néocolonialisme alimentaire, c’est-à-dire la reconfiguration contemporaine des rapports de domination coloniaux, notamment à travers la diffusion de normes alimentaires dominantes, l’imposition de semences certifiées, la standardisation des cultures et l’intégration forcée aux marchés mondiaux.

Les trois mécanismes du colonialisme

Concrètement, le colonialisme alimentaire opère selon trois mécanismes principaux : la substitution et l’effacement des pratiques alimentaires locales, l’usage de la famine comme arme de guerre et la perpétuation de rapports de pouvoir inégalitaires.

Au Canada, les politiques coloniales, comme la Loi sur les Indiens (1876), les déplacements forcés et les restrictions à l’accès aux territoires illustrent bien le premier mécanisme. Ces politiques ont profondément transformé les systèmes alimentaires autochtones fondés sur la chasse, la pêche et la cueillette. Ces héritages se traduisent aujourd’hui par des inégalités marquées : près de 48 % des ménages des Premières Nations vivant dans les réserves connaissent l’insécurité alimentaire, comparativement à environ 12 % dans l’ensemble de la population canadienne. Dans plusieurs régions d’Afrique, les cultures de rente ont remplacé les cultures vivrières, réduisant les terres disponibles et le cheptel.

Dans ces contextes différents, le point commun réside dans la perte de contrôle des communautés sur les conditions qui permettent d’assurer leur autonomie alimentaire.

Puis, près de 70 % des personnes confrontées à une insécurité alimentaire aiguë dans le monde vivent dans des zones touchées par des conflits. En 2024, les attaques israéliennes ont détruit 70 % des serres à Gaza, plongeant 95 % de la population dans une insécurité alimentaire sévère, et ont entraîné la perte de 800 hectares de cultures et de 340 000 têtes de bétail au Liban. Ces situations rappellent que l’alimentation n’est pas seulement une ressource humanitaire : elle peut également devenir un instrument de contrôle politique et territorial dans les contextes de conflit. La protection des systèmes alimentaires constitue donc aussi un enjeu de droits de la personne et de gouvernance internationale.

Enfin, la perpétuation de rapports de pouvoir inégalitaires se manifeste aussi au Canada par la marginalisation des savoirs autochtones dans les décisions gouvernementales, notamment dans la gestion des ressources naturelles, comme la gestion des pêches. Cette marginalisation illustre une tension persistante entre la reconnaissance officielle des savoirs autochtones et leur intégration réelle dans les processus décisionnels. En Afrique, notamment à Madagascar, l’influence des multinationales, l’accaparement des terres et la restitution incomplète des terres coloniales fragilisent les communautés agricoles locales.

Ces exemples montrent que les systèmes alimentaires ne sont jamais neutres : ils reflètent des rapports de pouvoir concernant l’accès aux ressources, la définition des priorités agricoles et la reconnaissance des savoirs considérés comme légitimes.

Des mouvements de résistance émergent

Face à ces dynamiques, des mouvements de résistance émergent à travers le monde pour reprendre le contrôle alimentaire et territorial. Ces initiatives ne visent pas uniquement à préserver des traditions alimentaires : elles constituent aussi des revendications politiques portant sur l’autodétermination, la justice territoriale et la reconnaissance de savoirs longtemps marginalisés.

Au Canada, plusieurs communautés autochtones restaurent leurs pratiques alimentaires traditionnelles en favorisant les échanges des semences traditionnelles et la transmission des Savoirs entre les générations. Dans certaines communautés nordiques, les aliments traditionnels occupent encore une place centrale, témoignant de leur importance culturelle et nutritionnelle.

À Madagascar, la résistance s’exprime par la mobilisation contre l’accaparement des terres agricoles par les multinationales et par l’opposition aux projets augmentant l’insécurité alimentaire, notamment le mégaprojet minier « Base Toliara ». Au Liban et en Palestine, la poursuite des activités agricoles malgré les crises et les conflits constitue également une forme de résistance, affirmant le lien entre territoire, identité et dignité.

Décoloniser la recherche est aussi nécessaire

Surmonter le colonialisme alimentaire exige de transformer profondément les espaces de production des savoirs, notamment universitaires. Les politiques publiques reposent en grande partie sur les connaissances produites par la recherche ; la manière dont les problèmes alimentaires sont définis influence donc directement les solutions qui sont envisagées.

Les résultats de nos travaux sur les systèmes alimentaires territoriaux permettent d’identifier trois recommandations principales en matière de décolonisation de la recherche :

  1. Intégrer le colonialisme alimentaire comme cadre d’analyse

Intégrer le colonialisme alimentaire comme cadre d’analyse permet de mieux comprendre comment les systèmes alimentaires contemporains demeurent structurés par des rapports de pouvoir coloniaux. Son intégration dans les cursus universitaires liés à l’alimentation permet de transformer des savoirs et des pratiques encore façonnés par des perspectives dominantes. Pour les décideurs publics, cette approche permet également de mieux identifier les causes structurelles des inégalités alimentaires et d’éviter que les interventions se limitent à des réponses ponctuelles centrées uniquement sur l’accès à la nourriture.

Cela implique notamment l’enseignement de l’histoire des systèmes alimentaires coloniaux et l’utilisation d’outils analytiques, tels que la justice alimentaire, l’intersectionnalité ou les méthodes de recherche autochtones.

  1. Soutenir les recherches participatives

Décoloniser la recherche implique de rompre les approches où les communautés sont réduites à des sources de données. Les méthodologies participatives, notamment la recherche participative communautaire, visent à redistribuer le pouvoir décisionnel, la propriété des données et l’interprétation des résultats.

Ces approches devraient être davantage reconnues et soutenues par les organismes subventionnaires, qui jouent un rôle déterminant dans la définition des priorités de recherche et dans les modèles de collaboration privilégiés. Elles soutiennent la coconstruction des savoirs à visée émancipatrice, ancrée dans la réciprocité et la reconnaissance des savoirs locaux et situés.

  1. Renforcer des approches ancrées dans les réalités autochtones

Dans les contextes autochtones, la décolonisation de la recherche nécessite des approches adaptées, respectueuses des protocoles culturels et de la souveraineté des savoirs. Cela implique de collaborer avec les personnes aînées détentrices de savoirs, de privilégier des modèles d’apprentissage territoriaux et expérientiels, d’adopter des cadres de recherche autochtones, et de soutenir le leadership des chercheurs et chercheuses autochtones. Bien que certaines universités canadiennes amorcent cette transition, ces initiatives demeurent insuffisantes et doivent être renforcées.

Le colonialisme alimentaire permet de mieux comprendre pourquoi les crises alimentaires contemporaines ne peuvent être réduites à des enjeux de production, d’approvisionnement ou d’accès. Elles sont également le résultat de rapports historiques et contemporains de pouvoir qui influencent encore aujourd’hui la manière dont les territoires, les ressources et les savoirs sont gouvernés.

Pour bâtir des systèmes alimentaires plus justes et fondés sur l’autodétermination des peuples et la reconnaissance des savoirs marginalisés, les milieux de la recherche, la population et les responsables des politiques publiques doivent se mobiliser contre le colonialisme alimentaire. En documentant ses mécanismes et ses effets et en les traduisant en politiques publiques, ils peuvent faire progresser une véritable souveraineté alimentaire.

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Fatima El-Mousawi

Fatima El-Mousawi est doctorante en santé communautaire à l’Université Laval. Ses travaux portent sur l’agentivité environnementale, le bien-être psychosocial et l’écocitoyenneté des jeunes face aux crise socioécologiques, dans une perspective de justice environnementale et de promotion de politiques plus justes, notamment en matière d’alimentation et de santé.

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Elsie Harb

Elsie Harb est professionnelle de recherche à l'Institut sur la nutrition et les aliments fonctionnels (INAF) de l'Université Laval. Elle coordonne des projets de recherche sur les systèmes alimentaires territoriaux, leur gouvernance, les conditions favorisant leur déploiement et leur contribution à la transition socioécologique.

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Antsatiana Vaoharimirana Rabialahy

Médecin de formation, Antsatiana Jésuelle Rabialahy est doctorante à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval. Elle s’intéresse à la promotion de la santé durable, en mettant l’accent sur les enjeux d’inégalités sociales liés à l’alimentation durable.

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Willy Tshonda Onema

Willy Tshonda Onema est doctorant en santé communautaire à l’Université Laval. Ses travaux portent sur les systèmes alimentaires autochtones, notamment au sein des communautés du Québec. Il a travaillé en République démocratique du Congo dans l’évaluation des programmes de santé, notamment avec Save the Children International et l’Association de santé familiale.

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Kossivi Fabrice Dossa

Kossivi Fabrice Dossa est doctorant en géographie à la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique de l’Université Laval. Économiste de l’environnement, il mène des recherches sur les systèmes alimentaires territoriaux, les changements climatiques, la gouvernance foncière et les politiques de développement durable.

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