Quand le filet social cède, les villes héritent de ce qui devient visible. Montréal peut soutenir les organismes, appuyer les arrondissements, coordonner l’urgence et intervenir quand des campements apparaissent. Elle ne peut toutefois pas remplacer les politiques de logement, de santé et de revenu qui auraient dû prévenir la situation en amont. L’itinérance devient municipale lorsqu’elle s’exprime dans l’espace public ; elle se construit pourtant bien avant.
« On ne peut plus détourner le regard », reconnaît la mairesse Soraya Martinez Ferrada. Elle a raison. Mais encore faut-il ne pas confondre le lieu où la crise surgit avec celui où elle se fabrique.
Une tente dans un parc n’est pas d’abord un enjeu de parc. Elle raconte souvent une histoire de ruptures : un loyer devenu inaccessible, une sortie d’hôpital ou de détention sans adresse de rechange, un passage par la protection de la jeunesse sans relais durable, un suivi interrompu au moment critique. Puis le dossier change de registre. Il ne s’agit plus de logement, de pauvreté ou de continuité des soins. Il devient campement, cohabitation, propreté ou sécurité. Ce qui s’est défait dans les réseaux publics finit par être géré dans l’espace municipal.
Ce déplacement n’est pas neutre. Il transforme une crise de prévention en problème de gestion locale. La question n’est plus pourquoi une personne s’est retrouvée sans domicile, mais comment organiser sa présence dans l’espace public.
Il serait toutefois réducteur de renvoyer les causes à Québec et Ottawa, puis les conséquences aux villes. Montréal n’est pas un simple décor passif de la crise. Avec les organismes communautaires et les arrondissements, elle en absorbe la part la plus visible. Elle doit donc agir, et elle a raison de le faire. Mais elle agit dans une architecture publique incomplète : les responsabilités sont partagées, les leviers beaucoup moins.
Quand les villes héritent de la crise
Les chiffres illustrent l’ampleur du phénomène. Les premiers résultats du dénombrement québécois du 15 avril 2025 estiment à 12 077 le nombre de personnes en situation d’itinérance visible dans les 15 régions participantes, soit 1 873 de plus qu’en 2022. Ce portrait demeure toutefois partiel. Il ne capture qu’un moment précis et laisse de côté une partie de l’itinérance cachée, faite d’arrangements précaires. Malgré ses limites, ce portrait confirme une tendance lourde.
C’est dans ce contexte que Montréal a présenté ses investissements 2026-2027 en itinérance. L’enveloppe annuelle atteindra 29,8 millions de dollars en 2026, soit 20 millions de plus qu’en 2025. Ces sommes financeront notamment une cellule de crise, un soutien accru aux arrondissements et des fonds pour les organismes communautaires de première ligne.
Ces investissements sont nécessaires : les organismes ont besoin de stabilité et les personnes en situation d’itinérance ne peuvent pas attendre. Mais ils révèlent aussi la limite structurelle : l’action municipale intervient au moment où la rupture est déjà là. Ces réponses sont utiles, urgentes, parfois indispensables, mais elles demeurent des réponses d’après-coup.
La municipalisation de l’échec social
C’est ce qu’on pourrait appeler la municipalisation de l’échec social. Non pas parce que les villes en feraient trop, mais parce qu’on leur demande de gérer une crise dont les causes leur échappent en partie.
Montréal peut intervenir dans un campement, mais elle ne fixe pas le niveau de l’aide sociale. En 2026, une personne seule sans contraintes reconnues reçoit 845 dollars par mois. Elle ne peut pas non plus produire seule les logements qui manquent. Au 1er avril 2026, l’Office municipal d’habitation de Montréal comptait 12 424 ménages en attente d’un logement subventionné. Ces données illustrent l’écart entre les lieux où les besoins apparaissent et ceux où se trouvent les principaux leviers.
Le marché locatif a accentué cet écart. Selon Statistique Canada, le loyer moyen demandé pour un appartement de deux chambres à Montréal est passé de 1130 dollars en 2019 à 1930 dollars au premier trimestre de 2025, soit une hausse de 70,8 %. Le CIRANO rappelait également en 2026 que le coût du logement constitue l’un des principaux prédicteurs structurels de l’itinérance. Le logement n’est donc pas seulement une sortie possible de la rue ; il est une politique de prévention.
Fermer le robinet plutôt que gérer le débordement
« Fermer le robinet de l’itinérance », comme le rappelle Jérémie Lamarche, organisateur communautaire au RAPSIM, ne consiste pas à mieux gérer les débordements. Cela suppose d’agir en amont, là où les trajectoires basculent avant de devenir des urgences visibles.
Québec reconnaît une partie de ce diagnostic. Le Plan d’action interministériel en itinérance 2021-2026 prévoit de mieux définir les rôles et responsabilités du gouvernement afin de prévenir et réduire l’itinérance. Les tables de concertation et les cadres existent. Ce qui manque, c’est une chaîne d’imputabilité suffisamment claire pour éviter que chaque système se retire au moment critique, laissant la rue devenir l’ultime lieu d’accueil.
Cette chaîne devrait commencer par un principe simple : aucune sortie d’institution à haut risque ne devrait mener directement à la rue. Chaque dossier devrait pouvoir répondre à trois questions fondamentales : où la personne dormira-t-elle ce soir ? Qui assurera son suivi demain ? Qui interviendra si le plan échoue ?
Des travaux sur la prévention des sorties vers l’itinérance montrent que la planification des transitions, combinant accès au logement et soutien social, peut produire des résultats concrets. Dans l’évaluation du programme ontarien Preventing Discharge to No Fixed Address, 80 % des participants étaient logés et le demeuraient 12 mois après leur sortie.
Mesurer ce qui évite la rue, pas seulement ce qui la gère
Il faut aussi changer ce que l’on mesure. Les campements démantelés, les lits ouverts, les équipes déployées et les appels traités témoignent de l’effort. Ils ne disent pas si quelqu’un a évité la rue, en est sorti durablement ou a conservé son logement. Ce sont pourtant ces résultats qu’il faudrait rendre publics.
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Le programme fédéral Vers un chez-soi encourage déjà certaines communautés à développer l’accès coordonné, le partage de données et la mesure des résultats. Cette orientation est utile. Mais une base de données ne crée pas un logement, n’augmente pas un revenu et ne remplace pas un suivi clinique. Elle peut rendre le système plus lisible ; elle ne le rend pas responsable à elle seule.
Au-delà de la cohabitation sociale
La cohabitation sociale n’est pas un faux problème. Dans certains quartiers, les tensions sont réelles. Les ignorer reviendrait à nier les conditions de vie des personnes en situation d’itinérance autant que celles des résidents autour. Mais le concept peut aussi servir à détourner la question. Il transforme une crise de droits, de revenus et de logement en problème de voisinage.
Il ne s’agit plus alors de réduire les causes de l’itinérance, mais d’en atténuer les effets visibles. Après chaque intervention liée à un campement, la reddition de comptes devrait dépasser le simple retour à l’ordre rétabli. Elle devrait aussi documenter qui a été relogé, qui a été déplacé, quels services connaissaient déjà la situation et qui demeure responsable en cas de rechute.
Regarder avant que la rue n’apparaisse
Une politique cohérente doit tenir ensemble trois objectifs : protéger les personnes en situation d’itinérance, préserver la qualité de vie des quartiers et prévenir les ruptures en amont. Sacrifier la prévention au profit de la gestion de crise revient à fabriquer une urgence permanente.
Montréal ne peut pas être le service après-vente du filet social québécois et canadien.
« On ne peut plus détourner le regard. » La formule est juste. Mais regarder l’itinérance seulement lorsqu’elle devient visible dans la rue, c’est encore regarder trop tard. Ce n’est pas là qu’elle commence; c’est là où nous perdons le privilège de ne pas la voir.

