Entre 1990 et 2020, les Canadiens ont vécu dans un environnement où l’inflation était relativement faible et prévisible. Cette période de stabilité a pris fin avec la pandémie de COVID-19, lorsque l’inflation a atteint un pic de 8.1%, en juin 2022. Même si le taux d’inflation a diminué depuis, il est encore supérieur aux moyennes des trente dernières années et demeure un enjeu central dans le débat public.

Des interventions ponctuelles, comme la Prestation canadienne d’urgence (PCU), ont réussi à protéger le pouvoir d’achat de certains ménages durant la pandémie. Elles n’ont cependant pas empêché la montée de l’inflation qui a mené à une hausse de l’insécurité alimentaire et à la crise du logement pour les ménages à faibles revenus.

C’est précisément pour protéger ces ménages contre l’augmentation du coût de la vie que les programmes sociaux ont tendance à être indexés. Ainsi, si le coût de la vie augmente de 5 %, les prestations devraient théoriquement augmenter avec un peu de retard dans une proportion comparable afin de préserver le niveau de vie des prestataires.

Cette procédure repose sur l’hypothèse que l’indice utilisé pour mesurer l’inflation reflète adéquatement l’expérience réelle des ménages à faibles revenus. Or si une prestation augmente de 3 % alors que les dépenses réelles d’un ménage augmentent de 6 %, cet écart entraîne une perte de pouvoir d’achat de 3 %, rendant l’indexation des prestations insuffisante. Répétée année après année, cette situation produit un appauvrissement progressif et systémique. Autrement dit, bien mesurer l’inflation n’est pas uniquement une question statistique, c’est aussi une question d’équité sociale.

Une inflation variable selon les ménages

L’inflation est mesurée par Statistique Canada en fonction de l’évolution de l’Indice des prix à la consommation (IPC) qui repose sur le panier de consommation d’un ménage canadien moyen. Cette approche est utile pour suivre l’évolution générale des prix dans une économie donnée. Toutefois, elle comporte une limite importante: les habitudes de consommation des ménages à faibles revenus se distinguent de celles du ménage moyen comme le démontre l’Enquête sur les dépenses des ménages.

Les ménages à faibles revenus consacrent une part beaucoup plus importante de leur budget à des dépenses essentielles, telles que l’alimentation, le logement, le chauffage et le transport. En guise de comparaison, les ménages plus aisés disposent d’une plus grande marge de manœuvre et consacrent une proportion plus importante de leurs dépenses à des fins autres, comme les loisirs, les voyages ou l’épargne.

Ainsi, lorsque les prix des biens essentiels augmentent plus rapidement que les autres dépenses, les ménages à faibles revenus subissent une inflation plus élevée que celle reflétée par l’indice global. Selon le tableau 2, ce phénomène se produit depuis la pandémie. Les catégories qui ont connu les plus fortes augmentations de prix sont précisément celles qui occupent une place prépondérante dans le budget des ménages à faible revenu : l’alimentation, le logement et le transport. Les ménages à faibles revenus font donc face à une inflation plus élevée que celle à laquelle font face les ménages à revenus élevés.

Un panier d’épicerie plus coûteux

De plus, pour déterminer l’inflation réelle à laquelle font face les ménages à faibles revenus, il faut aussi tenir compte de deux autres éléments importants qui influencent l’inflation vécue par les ménages à faibles revenus.

D’abord, les biens et services consommés varient en fonction du niveau de revenu. Prenons l’exemple de l’alimentation. Les ménages à revenus élevés tendent à acheter des produits spécialisés, biologiques ou importés, alors que la consommation des ménages à faible revenu se limite aux aliments de base. Ainsi, si le prix des aliments importés augmente peu, alors que celui des aliments de base augmente beaucoup, l’inflation moyenne de l’alimentation sous-estimera l’inflation vécue par les ménages à faibles revenus.

Ensuite, les prix payés par les ménages varient aussi en fonction de leurs revenus. Cette variation s’explique par le fait que différents ménages s’approvisionnent auprès de différents types de commerces qui affichent des prix différents. Par exemple, un dépanneur offre des biens à un prix plus élevé qu’un magasin grande surface. Ainsi, le prix unique d’un bien/service utilisé pour calculer l’IPC cache des variations pertinentes entre les groupes socio-économiques.

Un indice d’inflation contextuel

Tous ces éléments combinés expliquent pourquoi les ménages à faibles revenus font face à un taux d’inflation qui leur est propre. Comme l’objectif des programmes sociaux est de protéger les ménages les plus vulnérables, il faut tenir compte de ce contexte particulier pour l’indexation des prestations. Le Canada dispose déjà des données nécessaires pour mesurer les différents contextes adéquatement. En effet, les enquêtes de Statistique Canada permettent de connaître avec précision les habitudes de consommation des différents groupes de revenus.

Un indice d’inflation contextuel permettrait de mieux protéger le pouvoir d’achat des groupes les plus vulnérables et de mieux comprendre les effets distributifs de la hausse des prix. Sans cela, les décisions sont fondées sur des moyennes qui masquent des réalités profondément inégales.

Le Canada ne serait pas le premier pays à mettre en place un tel indicateur. Depuis 2017, le Royaume-Uni développe un indicateur complémentaire à l’indice traditionnel des prix à la consommation : le Household Costs Index (HCI). Cet indice mesure l’évolution du coût de la vie selon les types de ménages en tenant compte de leurs habitudes de consommation réelles. Il permet notamment d’évaluer les différences d’inflation entre retraités, travailleurs, locataires et propriétaires. Cet indice ne remplace pas l’indice officiel utilisé pour la politique monétaire, il s’agit plutôt d’un outil supplémentaire destiné aux décideurs publics pour indexer de manière appropriée les programmes sociaux.

L’ombre derrière une moyenne

Le retour de l’enjeu d’inflation a rappelé une vérité souvent oubliée : les moyennes peuvent être trompeuses. Lorsque le prix des aliments ou des loyers augmente rapidement, les conséquences ne sont pas les mêmes pour tous. Pourtant, nos mécanismes d’indexation continuent de reposer principalement sur un indicateur conçu pour représenter un consommateur moyen qui n’existe pas.

Le Canada dispose aujourd’hui des données, des outils méthodologiques et d’exemples internationaux nécessaires pour franchir une nouvelle étape. Mieux mesurer l’inflation vécue par les ménages à faible revenu permettrait de concevoir des politiques publiques plus justes et de mieux protéger le pouvoir d’achat des personnes les plus vulnérables. Le développement d’un indice d’inflation spécifique aux ménages à faible revenu constituerait un pas important vers une meilleure protection du pouvoir d’achat pour tous et une plus grande équité sociale.

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Vincent Chandler

Vincent Chandler est professeur au département des relations industrielles de l’UQO. Sa recherche porte surtout sur les politiques publiques dans le domaine du travail.

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Ingrid Ndiome Ciss

Ingrid Ndiome Ciss est étudiante à la maîtrise en économie financière à l’Université du Québec en Outaouais. Ses recherches portent sur les effets de l’inflation sur le pouvoir d’achat des ménages québécois, particulièrement ceux à faible revenu.

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