Le Canada s’est longtemps enorgueilli d’avoir une politique étrangère multilatérale fondée sur la souveraineté et l’État de droit.

Pourtant, les Canadiens, comme beaucoup d’autres membres de la communauté internationale, sont souvent restés silencieux devant une contradiction persistante au cœur de l’ordre mondial : la tolérance routinière dont font preuve de nombreuses nations envers les interventions américaines à l’étranger.

Ce silence est aujourd’hui mis à l’épreuve. Économistes, instituts de réflexion et dirigeants internationaux interrogent plus ouvertement les intrusions américaines à mesure qu’elles commencent à affecter des alliés, et non seulement des adversaires.

Au Forum économique mondial de Davos, le mois dernier, Mark Carney a remis en question les euphémismes de longue date sur la puissance mondiale et a exhorté la communauté internationale à cesser de « vivre dans le mensonge », alors que les coûts de l’ignorance face à l’interventionnisme deviennent indéfendables.

La communauté internationale devrait prendre cet avertissement au sérieux, s’assurant que ses propres lois ne soient pas que symboliques et en dénonçant les politiques américaines fondées sur l’intimidation de nations plus faibles.

Rompre le silence sur le désordre mondial

Un consensus international en mutation émerge : l’époque de l’hégémonie unique est révolue, et l’avertissement de Carney est clair. Un ordre international fondé sur des règles ne peut perdurer lorsque des États autoritaires, ou ceux qui se comportent de plus en plus comme tels, agissent en toute impunité.

Carney a utilisé son allocution pour affirmer que les dirigeants mondiaux ont à maintes reprises fermé les yeux sur les pratiques intimidantes de la politique étrangère américaine, incluant les sanctions, le soutien aux régimes complaisants et l’application sélective des normes internationales.

Cela reflète une reconnaissance croissante que l’ordre mondial post-Seconde Guerre mondiale a été appliqué de manière inégale, avec des règles appliquées sélectivement et une reddition de comptes différée lorsque celles-ci entraient en conflit avec les intérêts des puissants.

Cette évaluation est illustrée dans un récent article de l’Australian Institute of International Affairs, qui examine la politique étrangère américaine dans le contexte de sa longue histoire d’interventionnisme et de pressions économiques.

L’article souligne l’embargo de 1962 contre Cuba, ainsi que les actions américaines au Vietnam et dans d’autres théâtres de la guerre froide et post-guerre froide. Elles sont présentées non pas comme des initiatives diplomatiques, mais comme des instruments de punition et de déstabilisation.

Cuba : une étude de cas de la coercition américaine

Cuba illustre clairement ce schéma. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, sa souveraineté a été compromise à plusieurs reprises par l’intervention américaine.

En 1898, alors que les forces cubaines approchaient de la victoire dans leur guerre d’indépendance contre l’Espagne, les États-Unis sont intervenus après avoir faussement imputé à l’Espagne l’explosion qui détruisit le cuirassé USS Maine dans le port de La Havane.

Le « journalisme jaune » mélodramatique pratiqué par les éditeurs de journaux rivaux de New York à cette époque — notamment William Randolph Hearst, qui avait des intérêts agricoles personnels à Cuba — contribua à présenter la lutte pour la libération de Cuba comme un prétexte à l’expansion impériale américaine.

Le schéma d’intervention se répéterait au XXᵉ siècle.

Après la révolution cubaine de 1959 et la nationalisation des actifs américains par le gouvernement de Fidel Castro, Washington riposta en annulant le quota d’importation de sucre de Cuba en 1960 — déstabilisant l’économie de l’île et donnant le ton pour l’embargo plus large imposé en 1962, encore en vigueur aujourd’hui.

En 1961, l’invasion de la baie des Cochons, soutenue par les États-Unis, fut lancée dans l’espoir que les Cubains accueilleraient favorablement des forces visant à renverser le gouvernement de Castro. Ce n’est pas ce qui s’est produit. L’invasion fut repoussée en trois jours, mais la guerre économique menée par les États-Unis ne cessa jamais.

Ces pressions poussèrent La Havane vers l’Union soviétique, où les exportations de sucre abandonnées par les États-Unis trouvèrent un nouveau marché, bien que les dirigeants cubains aient finalement pris des décisions idéologiques et stratégiques qui ne s’alignaient pas strictement sur le communisme.

Cuba opta pour un modèle de gouvernance socialiste afin de poursuivre un développement équitable et de partager la richesse dans une société longtemps façonnée par les économies de plantation, l’esclavage et l’extraction coloniale.

Ce choix s’inscrivait dans une logique postcoloniale plus large qui se répandait dans les Caraïbes. D’autres États nouvellement indépendants rejetaient le capitalisme libéral, jugé insuffisant pour corriger les inégalités néocoloniales.

En 1976, Cuba renonça à toute alignement politique avec le communisme, déclarant le socialisme irrévocable dans sa constitution — position réaffirmée par une nouvelle constitution adoptée en 2019, qui légalisa également les travailleurs indépendants et les petites entreprises.

Malgré de sévères contraintes économiques, Cuba construisit un système universel d’éducation et de santé produisant des résultats — notamment en alphabétisation et santé infantile — souvent supérieurs à ceux d’autres États caribéens. Cette capacité permit également des avancées en biotechnologie, y compris le développement de vaccins contre la COVID-19.

Ces complexités sont explorées dans le livre Our Cuba: Contextualizing a Vibrant Past. Rédigé par des chercheurs cubains et édité par les deux auteurs canadiens de cet article, Wright et Winterdyk, ainsi que par Vilma Páez Pérez, le livre offre une histoire contextualisée et écrite par des auteurs de l’île, retraçant l’interventionnisme américain depuis le détournement de l’indépendance cubaine en 1898 jusqu’aux efforts de changement de régime durant la guerre froide et l’embargo qui perdure aujourd’hui.

Pourquoi le Canada doit s’exprimer maintenant

La question de la souveraineté de Cuba est urgente, et les signes d’une menace existentielle imminente pour le régime se multiplient.

Le New York Times et le Wall Street Journal ont tous deux rapporté que l’administration Trump souhaitait voir le gouvernement havanais renversé avant la fin de l’année. S’inspirant de son intervention au Venezuela comme modèle pour un changement de régime à Cuba, Washington identifierait déjà des acteurs internes susceptibles de remplacer la direction actuelle.

Fin janvier, Washington a resserré l’étau en menaçant d’imposer des tarifs à tout pays vendant du pétrole à Cuba. L’impact fut immédiat. En quelques jours, la pénurie de carburant pour avions obligea les compagnies aériennes canadiennes et autres à annuler tous les vols touristiques, paralysant l’industrie touristique — l’une des rares sources de devises fortes restantes sur l’île.

Dans les années 1960, les États-Unis justifiaient leur embargo contre Cuba comme nécessaire pour limiter l’expansion géopolitique soviétique. Après l’effondrement de l’Union soviétique, Washington recadra l’embargo comme une stratégie pro-démocratique.

Le nouvel habillage n’a pas modifié l’opposition de la communauté internationale à cette politique, comme en témoignent des décennies de résolutions de l’ONU condamnant l’embargo, adoptées chaque année avec un soutien écrasant des membres de l’ONU. Le Canada, qui a maintenu des relations diplomatiques avec Cuba avant et après la révolution, a systématiquement voté contre l’embargo à l’ONU.

Cuba, le Canada et les droits de la personne

La position des États-Unis a été codifiée en 1996 avec la loi Helms–Burton. Elle autorise les citoyens américains à poursuivre les entreprises étrangères qui commercent avec des biens cubains nationalisés après 1959, qu’ils appartenaient alors à des Américains ou à des Cubains devenus par la suite citoyens américains. Cette menace de sanctions décourage les investissements étrangers à Cuba.

Une expression de la divergence d’Ottawa par rapport à la politique américaine est la Loi sur les mesures extraterritoriales étrangères (LMEE) du Canada, visant à protéger les entreprises canadiennes de la portée de cette législation américaine et de lois similaires. En pratique, cependant, les protections de la FEMA restent largement symboliques et ne s’appliquent qu’après que les entreprises aient été exposées à des poursuites américaines — un risque que la plupart ne peuvent se permettre.

Il est difficile d’ignorer l’ironie de l’obsession américaine pour renverser le gouvernement socialiste cubain, étant donné les liens commerciaux étendus de Washington avec des régimes autoritaires comme la Chine ou l’Arabie saoudite — aucun de ces pays ne fonctionnant selon un modèle constitutionnel mettant en avant les droits sociaux et la participation citoyenne comparable à celui de Cuba.

Les Cubains élisent la moitié de l’Assemblée nationale au suffrage secret, et l’Assemblée nationale élit le président.

Comme nous le notons dans l’épilogue de Our Cuba, nous n’avons trouvé aucune preuve que les Cubains recherchent une économie de marché ou des élections présidentielles au-delà des mécanismes démocratiques du socialisme cubain.

Dans ce contexte — et en dehors du paradoxe déjà mentionné — l’appel de l’administration Trump au changement de régime va à l’encontre des normes établies de souveraineté étatique.

Ce que le Canada devrait faire

Pour le Canada, la question n’est pas de savoir s’il doit prendre parti, mais s’il défend ses principes. Une politique étrangère fondée sur le multilatéralisme ne peut rester crédible si elle tolère la coercition.

Ottawa devrait modifier la FEMA pour offrir une protection juridique proactive aux entreprises canadiennes, faire passer la loi d’un simple bouclier en un instrument capable de contester la portée extraterritoriale de l’embargo américain.

Parallèlement, le soutien aux exportations via les programmes d’assurance et de financement d’Exportation et développement Canada laisse les petites entreprises particulièrement exposées. Une assurance élargie des paiements offrirait une sécurité accrue aux exportateurs canadiens.

L’histoire de Cuba a montré que l’intervention américaine laisse des cicatrices durables et creuse les inégalités. Devant les efforts américains pour évincer le gouvernement cubain, le silence du Canada n’est pas une posture neutre, mais un acte de complicité.

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Nancy Wright

Nancy Wright est rédactrice en chef de la publication nationale de l'Association canadienne de justice pénale Actualités justice report. Elle a aussi dirigé l'édition de l'ouvrage Our Cuba: Contextualizing a Vibrant History.

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John Winterdyk

John Winterdyk est criminologue et professeur émérite de justice pénale à l'Université Mount Royal de Calgary. Auteur prolifique en matière de justice pénale international, il a co-édité l'ouvrage de référence Our Cuba: Contextualizing a Vibrant History.

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