L’heure est à la polarisation. Au Chili, par exemple, les élections de décembre dernier opposaient un candidat d’extrême-droite nostalgique des années de la dictature à une coalition de gauche dirigée par une communiste. Le centre semblait tout simplement hors-jeu.
Définie par le dictionnaire américain Merriam-Webster comme « la division entre deux opposés nettement distincts », la polarisation décrit « un état dans lequel les opinions, les croyances ou les intérêts d’un groupe ou d’une société ne s’échelonnent plus sur un continuum mais se concentrent à des extrêmes opposés ».
Le mot polarisation, au sens politique, est effectivement sur toutes les lèvres. C’est même un peu ironique, notait l’un des dirigeants de Merriam-Webster, qui avait choisi ce mot comme mot de l’année en décembre 2024, que la montée de la polarisation politique soit « quelque chose sur quoi tout le monde s’entend ».
La polarisation sur toutes les lèvres
Un décompte de la fréquence du mot dans les millions d’ouvrages numérisés par Google laisse bien voir que ce constat ne relève pas seulement d’une intuition. La Figure 1 présente la montée en force du terme dans les livres en langue anglaise (publiés aux États-Unis ou en Grande-Bretagne) ainsi que, dans une moindre mesure, dans les ouvrages en français.
Ce qui ressort de ce décompte, c’est que l’explosion des références à la polarisation est largement une affaire des années 2000, et même des années 2010, et que la tendance est particulièrement prononcée aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Les références à la polarisation augmentent également en France mais, fait significatif, pas en Allemagne.
Comme le pays a été gouverné de 2005 à 2009 puis de 2013 à 2021 par une grande coalition réunissant les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates, l’heure était plus aux compromis et à la recherche de consensus qu’à la polarisation. De fait, depuis les années 1980, la polarisation politique, mesurée par les attitudes envers le parti opposé, a diminué en Allemagne.
Une tendance récente, mais inquiétante
La tendance à la polarisation est donc un phénomène relativement récent et d’importance variable selon les pays. Elle n’en constitue pas moins un objet majeur de préoccupation et un sujet d’étude central de la science politique contemporaine.
De façon générale, les politologues s’inquiètent de la polarisation, qu’ils voient comme une source de recul des normes et des pratiques démocratiques. Quand l’adversaire devient un ennemi, la fibre démocratique se dégrade.
Les exemples ne manquent pas. Aux États-Unis, le président Donald Trump a franchi une nouvelle étape récemment en appelant à la pendaison d’élus démocrates qui avaient simplement rappelé que les forces de l’ordre n’ont pas l’obligation de respecter des ordres contraires à la constitution. Au Brésil, l’ex-président de droite Jair Bolsonaro, purge une peine de 27 ans de prison pour tentative de coup d’état. En France, les partis politiques ne réussissent que difficilement à faire tenir plus que quelques jours une coalition parlementaire capable d’exercer le pouvoir.
Quand le centre disparaît
La notion de polarisation, cependant, n’est pas à toute épreuve. Elle évoque en effet l’image de deux camps opposés qui s’éloignent graduellement l’un de l’autre, chaque côté se braquant sur des positions de plus en plus extrêmes.
C’est un peu l’inverse de la référence à l’électeur médian, selon laquelle les forces politiques convergent vers le centre, où se situerait la majorité des électeurs.

Mais la réalité n’est pas nécessairement symétrique. Aux États-Unis, notamment, plusieurs politologues ont relevé le caractère asymétrique de la polarisation actuelle. Ce ne sont pas les deux côtés qui s’éloignent du centre, mais plutôt les Républicains qui se radicalisent unilatéralement depuis près de quarante ans.
Comme le notent les politologues Jacob Hacker et Paul Pierson, les chercheurs demeurent malgré tout attachés à l’idée d’une évolution symétrique. Attribuer la polarisation à un seul côté leur apparaitrait trop partisan, voire impoli.
Les élites donnent le ton
Mais les faits sont tenaces. Ce sont les Républicains qui ont fait usage à répétition de la tactique de l’obstruction parlementaire (filibuster) pour bloquer des initiatives démocrates. Ce sont aussi eux qui ont nommé des juges logés très à droite et qui ont utilisé tous les stratagèmes possibles pour supprimer les votes d’électeurs risquant de leur être défavorables. Ce sont aussi les Républicains et leurs alliés qui ont construit un système médiatique ouvertement à droite, sans équivalent sur la gauche.
Comme l’explique le politologue Larry Bartels, ce sont d’abord les élites politiques qui ont effectué ce virage, qui a, par la suite, influencé les électeurs.
Les idées de droite constituaient un terreau fertile pour cette polarisation asymétrique. Dans ses travaux sur la droite et la gauche, le psychologue John Jost établit qu’aux États-Unis, les gens de droite sont moins engagés envers l’équité et l’égalité, moins ouverts envers les groupes minoritaires, plus susceptibles d’entretenir des préjugés et des attitudes autoritaires, plus enclins à accepter des théories conspirationnistes, plus influencés par la désinformation, et moins favorables à la démocratie, entre autres.
Le terme « polarisation » masque la réalité
Il est possible que dans certains pays et à certaines époques, des forces de gauche aient manifesté des penchants autoritaires. Mais dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, ce que l’on nomme polarisation relève principalement d’un jeu de puissance des forces de droite, qui contribue à miner la démocratie et la justice sociale.
On retrouve ainsi les dirigeants des États-Unis, de la Russie, de l’Inde et de bien d’autres pays dans une alliance tacite clairement campée à droite. Et des élus, au Canada comme au Québec, qui pensent qu’il vaut mieux faire des concessions et s’aligner sur ces forces conservatrices plutôt que de les combattre.
Une offensive conservatrice
Pourtant, il serait plus juste de parler d’une offensive conservatrice et autoritaire que d’une polarisation qui n’en est pas vraiment une. Dans la plupart des pays du monde, c’est la droite qui s’éloigne du centre, entraînant même avec elle une partie de la gauche et du centre.
Au Chili, par exemple, la communiste Jeannette Jara a adopté une position très modérée, défendant les programmes sociaux en place au nom d’un « Chili qui se soucie des autres », alors que la droite de José Antonio Kast proposait plutôt une ligne dure et d’importants reculs sociaux.
Malgré l’équilibre qu’elle évoque, la polarisation politique actuelle constitue en fait une tendance fortement asymétrique. C’est la droite qui se durcit.
