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Quelque chose de remarquable est en train de se produire dans les politiques de santé au Canada.
Après des décennies de changements progressifs, les provinces et les territoires réalisent des investissements importants et durables dans les soins de première ligne grâce à des accords bilatéraux qui témoignent d’un véritable engagement fédéral-provincial. Des milliards de dollars sont consacrés à des soins en équipe et centrés sur le patient, que les Canadiens réclament depuis longtemps.
Les personnes qui conçoivent ces soins y mettent tout leur cœur. L’intention est louable. Mais lorsque viendra le moment d’en rendre compte, comment saurons-nous si cela a fonctionné ?
Un réforme différente pour chaque province
Une tendance préoccupante se dessine. Lorsqu’une province entreprend de transformer les soins primaires, elle s’inspire de modèles internationaux, tels que le système de soins Nuka en Alaska, les réseaux de soins primaires en Angleterre ou les réseaux de santé primaires en Australie. Elle réunit des chercheurs, mandate des consultants, puis met en place un modèle bien pensé et adapté à son contexte local.
Cependant, il n’existe aucun forum canadien où ce travail provincial est rassemblé, comparé et partagé. Les enseignements demeurent donc confinés à la province où ils ont été produits.
Puis, la province voisine entreprend la même démarche. Elle repart de zéro. Elle tire les mêmes leçons des modèles internationaux, mais pas des expériences canadiennes. Elle met en place un système dont les autres provinces peuvent difficilement tirer des apprentissages, faute de plateforme de coordination nationale.
Ce n’est pas un manque d’efforts ou d’intention. C’est ce qui se produit lorsque les systèmes provinciaux évoluent sans point de référence commun. Les accords bilatéraux du Canada sont conçus pour respecter l’autonomie provinciale. C’est tout à fait approprié : les provinces doivent tracer leur propre voie.
Cependant, les provinces et les territoires ont aussi besoin de repère – une définition commune de ce que devraient être de bons soins de première ligne du point de vue des patients – en complément de leur marge de manoeuvre.
Une telle définition est en train d’émerger. L’Organisation des normes en santé (HSO), un organisme indépendant qui établit depuis des décennies des normes de qualité pour les hôpitaux, les établissements de soins de longue durée et d’autres services au Canada, est en train de renouveler sa norme sur les soins de première ligne, dont la publication est prévue cet été.
Elle est élaborée selon le processus habituel de l’HSO : un comité technique composé de cliniciens, de patients, de chercheurs et de dirigeants du système de santé en prépare une ébauche ; un examen public national permet de recueillir les commentaires des parties prenantes ; la version finale intègre ces contributions.
La norme ne dicte pas aux provinces comment organiser leurs équipes ni comment rémunérer les professionnels. Elle décrit ce à quoi les patients devraient pouvoir s’attendre : des soins accessibles, complets, continus, coordonnés et ancrés dans la communauté. Ces normes sont traditionnellement utilisées pour l’accréditation, mais elles peuvent aussi servir à d’autres fins.
Elles peuvent servir de guide. Les provinces peuvent les adopter comme référence. Les autorités régionales peuvent s’en servir pour s’autoévaluer. Les équipes de soins peuvent les utiliser pour orienter leurs efforts d’amélioration. La manière dont elles seront utilisées aura son importance : mal comprises, elles peuvent être perçues comme un outil de surveillance; bien utilisées, elles peuvent devenir un levier d’amélioration des soins.
Nous avons déjà mis en place des infrastructures de référence comparables dans d’autres secteurs, sans controverse.
Par exemple, le code national du bâtiment ne dit pas aux entrepreneurs comment couler des fondations. Il précise ce que ces fondations doivent permettre d’accomplir. Les provinces l’adoptent, l’adaptent et l’appliquent selon leur contexte. Mais un inspecteur à Halifax et un autre à Vancouver partagent une compréhension commune de ce que signifie la sécurité.
Les normes de sécurité aérienne ne dictent pas non plus aux compagnies aériennes leur fonctionnement. Elles définissent les conditions d’un vol sécuritaire. Le transport aérien repose ainsi sur un langage commun, au Canada comme ailleurs.
Les soins de première ligne n’ont jamais été abordés de cette manière. Non pas parce que l’idée serait inappropriée, mais parce que les conditions politiques et historiques n’ont jamais été réunies. Elles pourraient l’être aujourd’hui.
Le Canada dispose déjà de bases solides
D’abord, la norme de la HSO définit la qualité des soins de première ligne à partir de ce que les patients devraient vivre concrètement. Ensuite, l’initiative OurCare a documenté de façon rigoureuse les attentes des Canadiens à l’égard des soins de première ligne. Enfin, le Collège des médecins de famille du Canada a proposé sa vision du « centre médical du patient » comme modèle d’organisation et de prestation des soins.
Ces trois initiatives convergent. Elles définissent la qualité du point de vue du patient, identifient les attentes exprimées par la population et précisent comment les équipes peuvent y répondre. Plutôt que de coexister en parallèle, elles pourraient constituer ensemble un point de référence commun — une étoile polaire — auquel provinces, autorités régionales et équipes de soins pourraient se référer volontairement.
Une telle « étoile polaire » ne serait ni un mandat ni une nouvelle couche administrative. Elle ne représenterait pas une ingérence fédérale. Elle offrirait un langage commun, un point de départ partagé et un moyen de faire en sorte que ce qui est appris en Nouvelle-Écosse puisse être compris et utilisé en Colombie-Britannique.
Loi canadienne sur la santé: les provinces avancent sans boussole
Des mécanismes fédéraux-provinciaux de reddition de comptes sont en cours. Les plans d’action triennaux actuels arrivent à échéance en 2026-2027, et les décisions de renouvellement approchent — alors même que les premières données suggèrent que certaines provinces pourraient ne pas atteindre leurs objectifs. On demandera de renouveler des milliards de dollars de financement sans définition commune de ce que sont de bons soins de première ligne pour les patients. Il vaut la peine de combler cette lacune dès maintenant.
Le groupe de travail fédéral-provincial-territorial sur les soins primaires est bien placé pour examiner cette question. Les provinces elles-mêmes pourraient aussi jouer un rôle plus structurant si elles disposent de mécanismes pour partager leurs apprentissages. Des organisations pancanadiennes, comme la HSO et les Instituts de recherche en santé du Canada, offrent également des leviers importants pour mieux harmoniser les efforts.
Le leadership de transformation n’a pas besoin d’être imposé d’en haut. Il repose plutôt sur des acteurs à tous les niveaux capables de parler un langage commun et d’avancer dans la même direction.
Le Canada dispose déjà des données probantes. Il dispose de la volonté. Il investit aussi, à un moment charnière, des sommes importantes dans les soins de première ligne. Ce qui manque encore, c’est une vision commune de la direction à prendre ensemble. Le chemin appartient à chaque province et territoire. Mais tout voyage est plus simple lorsqu’il est guidé par une étoile polaire.

