Au Québec comme ailleurs au Canada, le transfert d’entreprise n’est plus un épisode ponctuel dans la vie des PME, mais un enjeu structurel de développement régional. Les politiques publiques doivent considérer le repreneuriat non pas comme une affaire privée, mais comme un levier de résilience territoriale et de compétitivité.

Les études réalisées pour Repreneuriat Québec montrent qu’une proportion importante de propriétaires prévoient céder leur entreprise au cours des prochaines années, ouvrant un vaste « spectre de fermeture » potentiel si les reprises échouent. D’ici 2031, on estime les pertes possibles à 20,1 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel et à environ 84 000 emplois directs.

Cette dynamique se retrouve dans plusieurs provinces où les PME constituent l’ossature du tissu productif. Or ces transferts se déroulent désormais dans un environnement profondément transformé : soit un régime d’incertitude commerciale entre le Canada et les États‑Unis  et une importance accrue apportée aux critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) dans le financement.

Le modèle dominant d’accompagnement du transfert, centré sur la transaction,  apparaît de plus en plus en décalage.

Un modèle de transfert à réajuster

Depuis les années 2010, un modèle de « bonne pratique » s’est imposé : réflexion du cédant, planification financière, choix de la relève, évaluation, montage juridique et fiscal, puis transaction et transition.

Ce référentiel a contribué à sécuriser de nombreuses opérations, mais il repose sur deux hypothèses aujourd’hui fragilisées : un environnement stable et un accès au financement peu contraint par les critères ESG.

Des analyses de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) montrent une réalité bien différente : tarifs, hausse des coûts, pressions sur les marges, reports d’investissements – près d’une PME sur cinq exposée aux tarifs ne se voyait pas capable de survivre plus de six mois si la situation perdurait.

Plus de la moitié des petites entreprises canadiennes participent directement ou indirectement au commerce avec les États‑Unis, ou dépendent de partenaires qui y sont exposés, de sorte que ces tensions se diffusent largement dans l’économie.

Parallèlement, les critères ESG s’imposent dans les politiques de financement, tant au niveau local que fédéral.

Dans ce contexte – tensions commerciales, volatilité, montée de l’ESG – un modèle de transfert centré sur la seule transaction peut conclure des ventes, sans garantir la capacité de l’entreprise transférée à absorber les chocs ni la stabilité de l’emploi dans le territoire.

Un enjeu de résilience territoriale

Le simple fait de déclarer une intention de transfert dans les cinq ans, toutes choses égales par ailleurs, montrent une réduction de 2,5% du taux de survie des PME à partir de la deuxième année et progresse jusqu’à 12,4% après dix ans. Pour des régions où le tissu économique repose sur quelques grappes de PME industrielles ou de services, la concentration de transferts mal préparés peut entraîner une série de fermetures qui affectent l’emploi direct, les fournisseurs, les sous‑traitants et les commerces de proximité.

Autrement dit, chaque PME qui échoue dans sa reprise constitue une « unité de fragilité territoriale », tandis que chaque transfert réussi et durable constitue une unité de résilience et de pérennité. Dans un pays où les PME représentent la majorité des emplois privés et une part significative des exportations, le repreneuriat devient une question de capacité productive nationale autant que de patrimoine individuel.

Malgré certaines mesures publiques, les transferts restent souvent traités en aval. C’est pourtant en amont que se jouent les marges de manœuvre les plus importantes : productivité, diversification, innovation, gouvernance.

Reconfigurer la préparation au transfert

Plutôt que de se focaliser d’emblée sur la transaction, il faut adopter une approche en deux phases :

Phase 1. Valorisation stratégique et gouvernance (3 à 5 ans avant la cession)

Cette première phase consiste à préparer l’entreprise non pas seulement à être vendue, mais à être viable dans un environnement plus incertain. Elle débute par un diagnostic des vulnérabilités : dépendance à quelques clients ou fournisseurs, exposition aux marchés américains, pression sur les marges ou retard d’investissement.

Sur cette base, l’entreprise peut amorcer une diversification de ses marchés ou de ses chaînes d’approvisionnement afin de réduire son exposition aux chocs commerciaux. Parallèlement, un travail de valorisation des actifs immatériels — relations clients, savoir-faire, stabilité des équipes — permet de mieux refléter la valeur réelle de l’entreprise aux yeux des repreneurs.

Cette phase inclut aussi une mise à niveau de la gouvernance : clarification des rôles décisionnels, amélioration des pratiques de gestion des risques et structuration de l’information financière. Enfin, l’intégration progressive des critères ESG devient un élément clé, tant pour répondre aux attentes des bailleurs de fonds que pour anticiper les exigences réglementaires et de marché.

Phase 2. Transaction (18 à 24 mois)

La seconde phase correspond au processus transactionnel classique — évaluation, montage juridique et fiscal, mise en marché, négociation et transfert — mais elle intervient ici dans un contexte différent.

L’entreprise arrive sur le marché avec un profil de risque clarifié, une stratégie mieux définie et une gouvernance renforcée. Cela facilite non seulement la transaction elle-même, mais augmente les chances de reprise durable, en donnant au repreneur une base plus solide pour poursuivre le développement de l’entreprise.

Trois axes pour les politiques publiques

Plusieurs pistes d’action se dégagent pour les décideurs publics, tant au niveau fédéral que provincial et local. En voici trois :

1. Soutenir la phase amont
Il s’agit de financer dès les premières étapes les diagnostics stratégiques, les projets de diversification et la préparation aux critères ESG. Certains appuis publics peuvent être conditionnés à la mise en place d’un plan de renforcement stratégique et de gouvernance, afin que l’entreprise soit prête à absorber les chocs et à maximiser ses chances de succès lors de la transaction.

2. Territorialiser les transferts
Pour renforcer l’impact des politiques, il faut identifier les transferts de PME à fort enjeu — entreprises dont la fermeture aurait des conséquences importantes sur l’emploi ou la chaîne de valeur. Les outils existants — fonds locaux, programmes sectoriels, accompagnement ESG — doivent être coordonnés autour de ces dossiers, et la trajectoire des entreprises transférées suivie dans le temps. Un tel ciblage permet de passer d’une approche dispersée à une stratégie territoriale du repreneuriat intégrée aux plans de développement économique régionaux.

3. Mettre à jour les pratiques professionnelles
Les guides actuels expliquent bien la transaction, mais abordent trop rapidement la valorisation stratégique, la gestion des risques et la gouvernance ESG. Les pouvoirs publics et les réseaux d’affaires peuvent contribuer à enrichir ces outils afin d’intégrer pleinement les impacts territoriaux, les risques commerciaux et les standards de gouvernance moderne.

Un levier de résilience économique

Si le repreneuriat reste centré sur la seule transaction, ce sont les territoires qui paient le prix : fermetures d’entreprises, pertes d’emplois et affaiblissement de la base productive et fiscale. À l’inverse, considérer le repreneuriat comme un moment stratégique de transformation permet de créer un véritable levier de résilience et de compétitivité.

La question n’est plus seulement de savoir combien de transactions seront conclues, mais combien de PME transférées survivront et continueront à créer de la valeur pour leur région et pour le pays.

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Michel J. Paradis

Michel J. Paradis est administrateur et médiateur spécialisé en productivité, diversification des marchés et stratégie ESG. Il accompagne depuis plus de 25 ans les entreprises et les organisations publiques dans leurs enjeux de gouvernance, de développement économique et de transfert d’entreprises. Il est l’auteur de HUMANITAS : L’IA peut-elle servir le bien commun ? Une réponse venue du passé ainsi que de Réussir le transfert d’entreprises : Approches actualisées pour un accompagnement gagnant.

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