Dans la vie de notre planète, un quart de siècle ne compte que pour un petit battement de cœur, un imperceptible clignement des yeux. Par rapport aux 3,6 milliards d’années de la Terre, l’humanité n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Si l’on déroulait ces milliards d’années sur une bande d’un kilomètre, l’homo sapiens (l’espèce soi-disant intelligente) ne ferait son apparition qu’à deux centimètres environ de l’extrémité. Et la révolution industrielle à un infime huit millième de centimètre.

Il est donc frappant de constater tout le tort causé à la biosphère en si peu de temps. Nous sommes seuls dans le système solaire. Et c’est tout à fait exceptionnellement que la vie est possible sur notre planète, ce globe bleu-vert dont les plus proches voisins sont des astres à l’atmosphère gazeuse irrespirable. L’histoire de la Terre, faite de cycles naturels qui en maintiennent l’équilibre, est synonyme de perpétuelle renaissance. La composition chimique de notre atmosphère semble avoir été soigneusement étudiée pour permettre la vie graÌ‚ce à un climat « idéal », ni trop chaud ni trop froid. Si ce n’était de ses 275 parties par million (ppm) de dioxyde de carbone créant un effet de serre naturel, cette atmosphère serait trop froide pour notre survie. Jusqu’à récemment, la couche d’ozone nous protégeait des rayons nocifs du soleil tandis que la fixation de l’azote, l’équilibre écosystémique et les cycles hydrologiques agissaient avec d’autres facteurs pour maintenir notre planète bien vivante.

Mais nous avons renversé sur une durée étonnamment courte certains cycles d’importance majeure. Nous avons libéré des produits chimiques qui détruisent la couche d’ozone, perturbé le climat en altérant l’équilibre chimique de l’atmosphère, et provoqué la plus grande extinction d’espèces animales depuis celle qui a vu la disparition des dinosaures. Bien suÌ‚r, nous l’avons fait sans en avoir l’intention. Mais les conséquences de ce renversement sont encore perçues comme regrettables et plutoÌ‚t anodines, de simples effets secondaires du Grand Projet économique. La croissance économique et le développement technologique sont les 2 grandes sources d’inspiration dans nos sociétés modernes.

En 25 ans, le mouvement écologiste a certes fait avancer plusieurs dossiers. Répondant à la pression publique, les gouvernements ont banni l’usage du plomb dans l’essence et des phosphates dans les détergents, ils ont retiré une douzaine de pesticides, interdit les produits chimiques s’attaquant à la couche d’ozone et protégé des millions d’hectares de régions sauvages. L’air des villes est généralement plus sain et les cours d’eau moins visiblement pollués. Pourtant, les problèmes sont devenus plus urgents et le risque d’une catastrophe irréversible est plus grand que jamais. Les dommages que nous causons à l’environnement font peser sur notre propre survie une menace aussi grande qu’un conflit nucléaire. Or les pouvoirs publics continuent de voir l’environnement comme un dossier qu’on peut reporter indéfiniment, qui passe après d’autres problèmes qu’on considère plus pressants. Il est pourtant manifeste en 2005 que l’heure n’est plus à la procrastination. Demain est déjà là.

Le mouvement écologiste moderne était déjà bien établi au moment de la création d’Options politiques. De 1960 à 1980, il s’était déjà attaqué à des enjeux aussi variés que les pesticides, l’usage des technologies nucléaires, le danger représenté par les grands pétroliers au large de nos coÌ‚tes et l’élimination du propergol dans les bombes aérosol.

Le Canada a banni le DDT en 1969. Le premier Jour de la terre a eu lieu en 1970 et la première conférence des Nations unies sur l’environnement en 1972. C’était à Stockholm, et c’est le Canadien Maurice Strong qui en tenait les ré‚nes. Dans la foulée de cette conférence, des gouvernements du monde entier ont créé des ministères de l’Environnement. Le Canada avait à ce moment là une petite longueur d’avance, ayant réuni dès 1970 plusieurs services gouvernementaux (conservation de la faune, parcs nationaux, bureaux antipollution, etc.) pour en faire Environnement Canada.

Si les problèmes des années 1960— essentiellement la pollution de l’air et de l’eau—, étaient surtout considérés comme locaux, ceux des deux décennies suivantes prendraient un caractère régional. Et, au tournant du millénaire, ils prendront une tournure franchement mondiale. Les problèmes sont devenus régionaux avec les années 1980 en raison de l’approche des deux décennies précédentes, qu’on pourrait résumer comme suit : « Contre la pollution, dispersons les émissions ». Les usines, fonderies et centrales électriques ont ainsi érigé d’immenses cheminées, déplaçant simplement le problème ailleurs. D’où les pluies acides et l’accumulation de produits toxiques parmi la faune de l’Arctique ou dans le lait maternel des femmes inuits. L’air s’est purifié localement, mais au détriment de voisins éloignés.

Les années 1980 se sont ouvertes sur une élection fédérale qui a évincé le fugitif gouvernement minoritaire de Joe Clark et reporté au pouvoir Pierre Elliot Trudeau. Lequel a salué la nouvelle décennie par un exubérant « Bienvenue en 1980 ! »

On pardonnera aux Canadiens de ne pas avoir remarqué qu’aucun gouvernement n’a été plus réceptif aux questions environnementales que celui de Joe Clark. Ironiquement, l’homme vénéré pour avoir protégé les libertés civiles, rapatrié la Constitution et affiché son amour de la nature en faisant du canoéˆ en veste de daim, Pierre Elliott Trudeau donc, se souciait peu d’environnement. Son gouvernement s’y montrait souvent hostile, et lui-mé‚me ridiculisait les détracteurs du nucléaire ou les adeptes de l’énergie solaire.

Notre ministre de l’Environnement le plus résolu, John Fraser, n’a ainsi disposé que des neuf mois du gouvernement Clark pour agir. Ce qu’il a fait en s’attaquant au grand défi de la décennie suivante:les pluies acides. Décrivant celles-ci comme « un problème d’une urgence et d’une gravité sans précédent », John Fraser a recadré le débat au sein d’Environnement Canada en enjoignant ses fonctionnaires de parler sans détour de « pluies acides » au lieu du « transport à grande distance de polluants atmosphériques ». Je l’entends encore s’amuser des protestations de son personnel : « Mais voyez-vous, Monsieur le Ministre, on ne peut parler de pluie car il s’agit parfois de neige, de brouillard et mé‚me de retombées sèches. » Argument auquel il répliqua : « Bon sang, on parlera de pluies acides, un point c’est tout. »

La dernière action dont on peut créditer le gouvernement Clark est celle-là mé‚me qui a causé sa perte. Sans qu’il ait jamais été question de présenter un « budget vert », le ministe des Finances John Crosbie n’en augmenta pas moins les taxes sur les carburants. Or tout étudiant en écologie sait que la meilleure façon de combattre la pollution consiste à surtaxer les substances polluantes, et inversement.

Une fois les libéraux de retour au pouvoir, c’est John Roberts qui a obtenu le portefeuille de l’Environnement. Heureusement, John Fraser a pu s’entretenir avec lui et les deux hommes ont convenus de maintenir le cap. Le nouveau ministre a ainsi favorisé la création et le financement d’un organisme non gouvernemental, la Coalition canadienne contre les pluies acides, chargé de sensibiliser les pouvoirs publics et de faire pression des deux coÌ‚tés de la frontière pour réduire les émissions de dioxyde de soufre. Dès le début des années 1980, les scientifiques établissaient que le phénomène avait ravagé 150 000 des 700 000 lacs de l’est du Canada, et que l’acidification de 14 000 d’entre eux était trop avancée pour y maintenir la vie aquatique.

En 1981, des manifestants se sont massés sur la Colline du Parlement lors d’une visite de Ronald Reagan— celuilà mé‚me qui avait affirmé sans rire que les arbres polluent davantage que le secteur industriel— pour réclamer l’élimination des polluants qui, en se dispersant, causaient les pluies acides jusqu’au Canada. Au coin de Queen et Wellington, les locaux vétustes de la Fédération canadienne de la nature offraient un excellent point de vue sur la Colline. Son directeur de l’époque, Rick Pratt, y avait fait déployer un drap portant les mots « ARREÌ‚TEZ LES PLUIES ACIDES » peints en rouge. Le geste n’est pas passé inaperçu. Avant la fin de la décennie, le Canada réussira à s’entendre avec les États-Unis pour réduire les émissions de dioxyde de soufre, selon des cibles obligatoires que s’engageront également à respecter les sept provinces de l’est du pays.

Brian Mulroney est élu en 1984 avec une écrasante majorité. Comme toujours, l’environnement avait été relégué au second plan durant la campagne, mais le futur premier ministre avait assuré le service minimum en promettant de combattre la pollution et les pluies acides. à l’examen de ses antécédents, rien n’annonçait que Brian Mulroney deviendrait en la matière le meilleur premier ministre de l’histoire. On pourrait évidemment déprécier son bilan en soutenant qu’il réagissait aux sondages d’opinion. Tout au long des années 1980 et surtout en fin de décennie, l’environnement figurait en effet parmi les principales préoccupations de la population. Selon un sondage Environics de 1988, neuf Canadiens sur dix estimaient ainsi que la pollution menaçait leur santé. à une question ouverte demandant aux gens quelles étaient leurs principales inquiétudes, l’environnement arrivait mé‚me en té‚te des réponses des personnes interrogées.

Mais le choix de la première titulaire du portefeuille de l’Environnement, Suzanne Blais-Grenier, augurait plutoÌ‚t mal, celle-ci ayant notamment envisagé d’autoriser l’exploitation minière et forestière dans les parcs. Au mé‚me moment, le ministre des Finances Michael Wilson annonçait des coupes de 4 milliards de dollars dans la fonction publique, dont le quart serait prélevé sur le budget d’Environnement Canada.

Face au maigre bilan environnemental de la première année du gouvernement Mulroney, Suzanne Blais-Grenier sera remplacée en aouÌ‚t 1985 par Tom McMillan. Quelques mois plus toÌ‚t, les libéraux avaient conquis l’Ontario et nommé à l’Environnement un Jim Bradley déterminé à faire progresser la lutte contre la pollution. Avec l’arrivée subséquente de Clifford Lincoln au ministère de l’Environnement à Québec, la table était mise pour une riche période de collaboration fédérale-provinciale. Mieux encore, les ministres rivaliseraient entre eux pour accomplir le maximum de progrès en un minimum de temps.

J’ai eu la chance de travailler au cabinet de Tom McMillan de 1986 à 1988. Deux brèves années qui ont donné lieu à des victoires sur plusieurs fronts. Les pluies acides sont devenues une priorité à l’ordre du jour bilatéral des deux chefs d’État Reagan et Mulroney. Le vice-président George Bush avouera mé‚me s’« é‚tre fait passer un savon » à propos des sources américaines de pollution lors d’une rencontre à Ottawa avec le premier ministre canadien.

Une fois accomplis de vrais progrès du coÌ‚té des émissions de dioxyde de souffre (de 1980 à 1990, les usines et l’industrie houillère canadiennes ont réduit les leurs de 40 p. 100), les substances nuisibles à la couche d’ozone sont devenues une priorité absolue, ce qui a étendu au niveau mondial la portée jusque-là locale puis régionale des problèmes environnementaux.

Parmi les dangers menaçant la planète, rien ne surpassait désormais l’appauvrissement de l’ozone. En 1985, la découverte d’un trou au-dessus de l’Antarctique avait confirmé toutes les inquiétudes.

On craignait depuis longtemps déjà que certaines substances n’altèrent la couche d’ozone, ce qui avait suscité le boycottage des bombes aérosol de désodorisant et de fixatif utilisant des chlorofluorocarbones (CFC). Un stratagème de marketing fit croire un temps que le problème avait été réglé parce qu’on avait cessé d’utiliser les CFC dans la fabrication de ces produits. Mais leur utilisation continua d’augmenter, notamment dans la fabrication de la mousse de polystyrène et dans les systèmes de climatisation.

On avait fondé de grands espoirs commerciaux sur l’invention de ces molécules miraculeuses censément non toxiques, qui ne se dissociaient pas… sur terre. Mais on découvrit bientoÌ‚t qu’en s’élevant dans la stratosphère, ces voraces molécules chlorées se dissociaient tout juste au moment d’endommager gravement la couche d’ozone. Chaque molécule de CFC libérée pouvait détruire jusqu’à 70 000 molécules d’ozone. Le choc était tel que les premières données satellite révélant l’existence d’un trou saisonnier dans la couche d’ozone ont été rejetées par les modèles informatiques comme des déformations de signaux. Mais la communauté scientifique a finalement reconnu que les dommages n’avaient rien de provisoires. On assistait bel et bien à un appauvrissement de l’ozone. En 1995, on chiffra à 50 p.100 la perte d’ozone au-dessus de l’Antarctique et à 20 millions de kilomètres carrés les dimensions du trou qui en résultait.

Comme cela s’était produit pour les pluies acides, les fabricants de CFC ont d’abord nié toute responsabilité. Que la couche d’ozone soit atteinte ou non, leurs produits n’étaient pas en cause. De façon tout à fait prévisible, ils ont ensuite brandi des menaces économiques.

C’est à Montréal qu’a eu lieu en septembre 1987 la rencontre qui a donné lieu au premier accord exécutoire de réduction puis de bannissement des substances chimiques détruisant la couche d’ozone. Le Protocole de Montréal, qui servira d’exemple lors des négociations ultérieures sur le controÌ‚le des gaz à effet de serre, a posé le principe selon lequel les riches nations industrialisées effectueraient les premières réductions. Il autorisait ainsi les pays en voie de développement à augmenter provisoirement leur usage des CFC de 10 p. 100. Ce protocole a jusqu’ici bien fonctionné. Pour autant qu’on maintienne le bannissement des substances interdites, la couche d’ozone devrait s’é‚tre reconstituée d’ici à 100 ans.

La fin des années 1980 a aussi été marquée par d’importantes batailles pour la préservation des milieux naturels, en Colombie-Britannique surtout. Des conflits entre l’industrie forestière et les écologistes associés aux Premières Nations ont éclaté sur l’iÌ‚le Meares, à Clayoquot Sound et dans l’archipel de la Reine Charlotte. L’affaire a connu un dénouement heureux, Ottawa et le gouvernement Vander Zalm de la Colombie-Britannique ayant conclu une entente pour créer un parc national protégeant le tiers de l’archipel sous le nom de Gwaii Haanas (South Moresby). Ce sera l’une des principales réalisations du ministre Tom McMillan.

En 1987, Brian Mulroney rencontrait la première ministre Gro Harlem Brundtland de la Norvège pour accepter officiellement le rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, présidée par cette dernière. Rappelons que Ronald Reagan avait refusé un entretien à Mme Brundtland. Les Canadiens Maurice Strong et Jim MacNeill avaient tous deux joué un roÌ‚le important dans les travaux de cette commission, qui a tenu deux années durant des auditions dans le monde entier. Intitulé « Notre avenir commun », le rapport fera du concept de « développement durable » un élément clé du répertoire des décideurs canadiens. En quelques années, Brian Mulroney créera plusieurs institutions qui s’en réclament, dont la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie et l’Institut international du développement durable.

Mais la principale réalisation de la Commission Brundtland aura sans doute été d’avoir suscité la tenue d’une deuxième grande conférence des Nations unies sur l’environnement. L’Assemblée générale des Nations unies acceptera en effet sa recommandation d’organiser un sommet mondial sur l’environnement et le développement, et consentira de plus à faire coïncider l’événement avec le vingtième anniversaire de la Conférence de Stockholm. Étant donné l’ampleur de la sensibilisation mondiale à l’environnement, on a cru que la réussite du sommet ne serait pas compromise par le fait qu’une élection présidentielle se tenait la mé‚me année. On s’est hélas trompé.

Entre-temps, la communauté scientifique internationale prenait conscience d’un problème de plus en plus alarmant : les changements climatiques. De nouveau, le Canada a manifesté son leadership en accueillant la première rencontre internationale d’envergure sur le sujet. C’est en pleine canicule que s’est tenue fin juin 1988 à Toronto cette rencontre sur « L’atmosphère en évolution : implications pour la sécurité du globe ». Présentée conjointement par plusieurs agences de l’ONU et l’Organisation météorologique mondiale, elle a notamment donné la parole à Brian Mulroney et Gro Harlem Brundtland. La déclaration qui en a résulté débute comme suit : « L’humanité se livre sans frein à une expérience inconsciente qui touche l’ensemble du globe et dont les conséquences définitives ne le céderaient en rien sinon à une guerre nucléaire mondiale. »

C’est à Rio que se jouera la suite….

Tom McMillan perdit son siège à l’élection de l’automne 1988, comme le veut cette fatalité jamais démentie à ce jour qu’aucun ministre originaire de l’IÌ‚le-du-Prince-Édouard ne soit réélu. Brian Mulroney le remplacera par Lucien Bouchard, un vieil ami qui avait sollicité le poste et qui s’imposera comme le meilleur ministre de l’Environnement de notre histoire. Celui-ci constate bientoÌ‚t que l’environnement ne reçoit que des miettes en matière budgétaire (à propos des réunions du Cabinet sur les décisions de financement, il évoquera une meute de chiens se disputant un os). Pour y affecter des ressources adéquates, il propose un « Plan vert » doté sur cinq ans de 5 milliards de dollars, renouvelables par la suite. C’est aussi Lucien Bouchard qui définira les cibles de réduction des gaz à effet de serre du gouvernement Mulroney, suivant un objectif de stabilisation pour l’an 2000 à leur niveau de 1990.

Tandis que Lucien Bouchard mettait en œuvre son approche verte, on s’affairait à l’échelle internationale aux négociations préparatoires au Sommet de la Terre, comme on appellerait la Conférence des Nations unies de Rio de Janeiro de 1992. On demanda une fois de plus à Maurice Strong d’é‚tre secrétaire général. Celui-ci dressera un ambitieux plan visant la signature de trois traités exécutoires (sur le climat, les foré‚ts et la biodiversité), l’adoption d’une nouvelle déclaration de principes et d’une Charte de la Terre. Les efforts du Canada étaient dirigés par le premier ambassadeur à l’Environnement et au Développement durable, Arthur Campeau, avocat montréalais et ami de longue date de Brian Mulroney. Après la spectaculaire sortie de Lucien Bouchard en 1990, le ministère de l’Environnement a été brièvement et atrocement dirigé par Robert de Cotret, remplacé par Jean Charest avant le Sommet de Rio. C’est ce dernier qui appliquera finalement une version légèrement diluée du Plan vert, financé à hauteur de 3 milliards de dollars sur une période de six ans. Malgré la déception initiale causée par ce recul, ce plan apparaiÌ‚tra rétrospectivement comme la concrétisation d’un ré‚ve impossible.

Malheureusement, la dynamique née des sondages et de la sensibilité du public aux questions environnementales s’est essoufflée au début des années 1990. De sorte qu’on n’a pu conclure toutes les ententes envisagées au Sommet de la Terre. Il n’y aurait donc pas de Charte de la Terre, et les préoccupations relativement à la préservation de la souveraineté des pays torpilleront la convention sur les foré‚ts.

Il faut dire que l’administration Bush a fait de son mieux pour saboter les débats. La politique électorale américaine a aussi influé négativement sur la rencontre, le président Bush ne se privant pas de ridiculiser « Ozone boy », c’est-à-dire le candidat à la viceprésidence des États-Unis Al Gore. George Bush sera finalement défait, mais sa fronde anti-écologique de juin 1992 aura causé beaucoup de tort.

Mé‚me si les négociateurs américains avaient réussi à affaiblir considérablement plusieurs dispositions sur la biodiversité, le président Bush a finalement rejetée la convention au dernier moment. C’est l’amitié d’Arthur Campeau avec Brian Mulroney qui, à mon sens, en a permis le sauvetage. Quelques jours avant le Sommet, d’autres pays industrialisés s’étaient mis à tergiverser en apprenant la volte-face des États-Unis. Arthur Campeau a joint son ami pour s’assurer que le Canada ferait tout en son pouvoir pour qu’on ne renonce pas à Rio à cette convention sur la protection de la vie, sous toutes ses formes, des microbes aux paysages naturels. Dans les 24 heures suivant le rejet américain, le premier ministre a réitéré le ferme engagement du Canada. Et tous les autres pays du G7 l’ont par la suite imité. Bill Clinton signera finalement le traité au nom du gouvernement américain, mais le Congrès ne l’a toujours pas ratifié.

Les États-Unis se sont aussi opposés dans un premier temps à la Conventioncadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), le président Bush prétextant que le « mode de vie américain n’est pas en procès » pour refuser toute entente prévoyant des échéances et des cibles de réduction du dioxyde de carbone. Pour autant, avec la CCNUCC toutes les parties conviennent que la menace représentée par les changements climatiques est réelle et que l’état des connaissances est suffisant pour permettre d’agir afin d’éviter les « niveaux dangereux » de concentration de CO2 dans l’atmosphère. Les États-Unis et Presque tous les pays du globe ont signé et ratifié la CCNUCC.

Au Canada, l’environnement a figuré parmi les enjeux de l’élection de 1993 graÌ‚ce à Paul Martin, alors critique libéral en la matière, qui a intégre ́les objectifs de Rio au Livre rouge du Parti libéral. L’engagement de Brian Mulroney de stabiliser pour 2000 les émissions de carbone à leur niveau de 1990 semblait soudain bien timide en comparaison des cibles libérales : moins 20 p. 100 des niveaux de 1988 à l’horizon 2005. Mais la plupart des promesses du document libéral resteront lettre morte, sauf pour la désignation d’un commissaire indépendant à l’Environnement et au Développement durable au bureau du Vérificateur général. Les changements climatiques n’ont rien de prioritaire, tranchera Jean Chrétien. Minant l’autorité de sa nouvelle ministre de l’Environnement Sheila Copps au profit de sa ministre des Ressources naturelles, l’Albertaine Anne McLellan élue de justesse au Parlement, il prononcera à l’hiver 1994 un discours annonçant l’attribution de subventions pour l’exploitation des sables bitumineux. En clair, son gouvernement allait stimuler l’exploitation des combustibles fossiles.

Les deux premiers mandats du gouvernement Chrétien ont été désastreux sur le plan environnemental. Le processus d’examen des programmes a presque décimé les ressources d’Environnement Canada et les émissions de gaz à effet de serre n’ont cessé d’augmenter— une hausse de 14p.100 de 1990 à 2000 !—, faisant regretter aux écologistes les cibles plus modestes du gouvernement Mulroney. En 1997, Jean Chrétien s’est finalement intéressé aux résultats de la Troisième Conférence des Parties tenue à Tokyo sous l’égide de la CCUNCC. Par suite d’un entretien avec Bill Clinton et graÌ‚ce aux liens personnels unissant les deux hommes, le premier ministre a consenti à une réduction égale à moins 6 p. 100 des niveaux de 1990, soit un p. 100 de moins que l’engagement américain.

Le nouveau millénaire a débuté sous de sombres auspices avec l’élection d’un autre Bush à la Maison-Blanche, plus insensible encore que son père aux questions environnementales. Au printemps 2001, le président américain a étonné sa propre Agence de protection de l’environnement en retirant les États-Unis du protocole de Kyoto, lui portant un coup qui aurait pu é‚tre fatal. Mais on a pu sauver la mise graÌ‚ce à l’Union européenne et aux solides efforts diplomatiques de Herb Gray, délégué canadien à la Sixième Conférence des Parties de Bonn.

La ratification du protocole de Kyoto en décembre 2002 a été le haut fait environnemental du gouvernement Chrétien. Malgré l’opposition d’une grande partie du milieu canadien des affaires, du gouvernement albertain et des États-Unis, le Canada a voté pour en faire un accord exécutoire. Au désarroi sans doute d’un certain député libéral. Car Paul Martin savait fort bien que Jean Chrétien s’attribuerait tout le mérite de cette ratification mais qu’il lui reviendrait à lui, une fois devenu premier ministre, d’appliquer les cibles du protocole. En votant pour la ratification, il engageait donc sa crédibilité et sa réputation.

Que nous réserve l’avenir? Les problèmes que la communauté internationale s’était engagée à combattre au Sommet de Rio sont plus présents que jamais : pauvreté mondiale et immense fossé Nord-Sud, espèces menacées et déperdition des écosystèmes, toxiques polluants et combustibles fossiles. Et presque toutes les promesses de Rio ont été brisées. On se confond en vœux pieux sur les changements climatiques tout en exploitant le brut le plus riche en carbone qui soit, tiré du raffinage des sables bitumineux de l’Athabasca. Pire encore, le gaz naturel de la mer de Beaufort, faible en dioxyde de carbone et d’une grande qualité, sera transporté par pipeline souterrain sur une distance de 1 300 kilomètres à travers la vallée du Mackenzie pour raffiner le brut à forte teneur en carbone du nord de l’Alberta.

Mais l’espoir subsiste. Paul Martin et son Cabinet ont manifesté une détermination impressionnante s’agissant d’atteindre les cibles de Kyoto. Le premier ministre a aussi invité le monde entier aux prochaines négociations majeures sur les changements climatiques. Montréal accueillera donc la Onzième Conférence des Parties de la CCUNCC en décembre prochain, la première depuis l’adoption du protocole de Kyoto, devenu loi internationale depuis que la Russie l’a ratifié le 16 février dernier.

à quoi ressemblera la vie sur Terre dans un petit quart de siècle? Les paris restent ouverts sur la capacité de survie de l’humanité. Certes, de nombreuses formes de vie auront subsisté, mais avec plus de six milliards d’habitants sur la planète et 20 p. 100 d’entre eux qui consomment ses ressources à un rythme effréné, nous ne sommes pas à l’abri du destin qu’ont connu d’anciennes civilisations comme celles des Mayas ou de l’iÌ‚le de PaÌ‚ques, condamnées par leur propre science, leur culture, leur ingéniosité et leur aveuglement. Le débat scientifique sur les changements climatiques, dont on mettait en doute la réalité il n’y a pas si longtemps encore, a pris un tour plus alarmant. Ne serait-il pas trop tard? s’interroge-t-on.

Selon une étude britannique de janvier 2005, le point de non-retour serait atteint avec une hausse de température de deux degrés Celsius combinée à une concentration de dioxyde de carbone de 400 parties par million. De 275 ppm qu’elle était avant la Révolution industrielle, cette concentration est aujourd’hui de 379 ppm. Un niveau presque irréversible, à tout le moins à l’échelle temporelle humaine. C’est dire que la multiplication des désastres météorologiques, la fonte de l’Arctique, les sécheresses, les feux de foré‚t et les inondations sont désormais inéluctables. Pour éviter des perturbations plus graves auxquelles nous pourrions é‚tre incapables de nous adapter, advenant par exemple le doublement des concentrations de dioxyde de carbone, le consensus scientifique mondial préconise de réduire celles-ci à 60 p. 100 au-dessous de leur niveau de 1990. La cible de 6 p. 100 du protocole de Kyoto ne représenterait donc qu’un très modeste progrès.

Mé‚me pour les optimistes les plus endurcis, l’avenir de notre planète ne semble guère souriant. Notre seul espoir réside dans le renversement complet des priorités des entreprises et des gouvernements, ce que pourrait favoriser la reconnaissance grandissante du roÌ‚le des nouvelles technologies dans la création d’une nouvelle dynamique économique. De son coÌ‚té, le Canada doit tout mettre en œuvre pour convaincre les nations récalcitrantes, surtout les États-Unis, de rencontrer les délais de réduction. En décembre 2005, il disposera d’une excellente occasion de contribuer à l’amélioration de la vie sur Terre. (Article traduit de l’anglais)

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