Quand on pense à la présence en ligne des employés et à ses risques, on évoque souvent les risques réputationnels pour l’employeur. On oublie toutefois un enjeu tout aussi réel : le harcèlement auquel s’exposent les employés qui prennent la parole au nom de leur organisation. Ce risque est bien présent et pourrait s’accentuer à mesure que cette visibilité cesse d’être un choix pour de nombreux professionnels.
Dans plusieurs secteurs, la présence sur les médias socionumériques est désormais encouragée, valorisée et parfois implicitement attendue. Les employés sont de plus en plus appelés à représenter publiquement leur organisation à travers la création de contenu, les interactions avec les publics et la gestion de leur image numérique. Pour les organisations, cette visibilité constitue un levier stratégique de communication et de différenciation.
Les employés deviennent eux-mêmes des vecteurs de visibilité et de crédibilité pour leur organisation. En marketing, ils peuvent être conceptualisés comme des « marques humaines », dont la valeur repose sur leur capacité à susciter confiance, engagement et proximité avec leurs publics.
Dans ce contexte, la présence numérique devient progressivement une extension du travail lui-même. Elle expose toutefois les travailleurs à des risques humains croissants, notamment le harcèlement et différentes formes de haine en ligne.
Ces vulnérabilités psychologiques sont encore insuffisamment reconnues dans les cadres actuels de protection du travail.
Quand la visibilité devient une exigence professionnelle
Malgré la transformation rapide des environnements de travail, les cadres actuels de santé et sécurité demeurent encore largement centrés sur des réalités physiques traditionnelles. Bien que les risques psychosociaux soient maintenant reconnus, ceux liés aux interactions numériques restent peu considérés.
Alors que la recherche en marketing a largement documenté les bénéfices de la présence numérique en matière de visibilité, d’engagement et de création de valeur pour les organisations, elle s’est moins intéressée aux exigences concrètes que cette exposition impose aux professionnels appelés à évoluer dans des espaces numériques publics.
Dans plusieurs secteurs, la visibilité professionnelle repose désormais sur une série de tâches souvent invisibles : gestion de la réputation personnelle, production de contenu, interactions continues avec les publics et adaptation constante aux attentes des audiences numériques. Concrètement, les employés doivent répondre publiquement aux commentaires, produire du contenu ou maintenir une présence active sur les plateformes numériques.
Cette évolution s’accompagne aussi de nouvelles attentes professionnelles. Les employés sont désormais évalués non seulement sur leurs compétences, mais aussi sur leur capacité à maintenir une image publique cohérente et engageante. Des recherches récentes montrent que cette sollicitation constante peut générer des tensions émotionnelles et identitaires importantes, qui échappent encore aux dispositifs classiques de protection.
Le coût psychologique du travail numérique
Des recherches récentes montrent également que ces nouvelles formes d’activités favorisent l’isolement, l’épuisement et une intensification des pressions professionnelles. Elles exposent aussi davantage les travailleurs au harcèlement et aux violences numériques.
L’exposition accrue en ligne entraine aussi une augmentation du harcèlement et des violences numériques. Les conséquences dépassent largement les enjeux de réputation ou de civilité numérique. Les travaux scientifiques montrent que l’intimidation et l’agression numériques sont associées à des risques durables pour le bien-être psychologique, notamment l’anxiété, la détresse émotionnelle et l’épuisement mental.
Dans plusieurs professions, ces violences sont encore normalisées comme une conséquence inévitable de la visibilité publique. Pourtant, à mesure que les interactions numériques deviennent une composante du travail lui-même, les violences vécues dans ces espaces ne peuvent plus être considérées uniquement comme des incidents individuels. Elles constituent aussi des risques psychosociaux liés aux transformations actuelles du travail.
Des protections conçues pour une autre époque
Les cadres traditionnels de santé et sécurité du travail demeurent principalement construits autour de formes conventionnelles de harcèlement et de risques professionnels. Ces mécanismes apparaissent toutefois moins adaptés aux réalités du travail numérique et aux vulnérabilités psychologiques qui y sont associées.
Il subsiste également un flou quant au partage des responsabilités entre employeurs, plateformes numériques et pouvoirs publics. La gouvernance de ces espaces repose encore largement sur des mécanismes privés de modération et sur des politiques variables, souvent opaques. Dans ce contexte, la haine en ligne apparaît comme un enjeu émergent de santé psychologique au travail qui interpelle directement les politiques publiques.
Repenser l’encadrement du travail numérique
Une première piste consiste à reconnaître plus explicitement les violences numériques comme des risques liés au travail lorsqu’elles découlent d’activités professionnelles ou d’exigences de visibilité associées à certaines fonctions. Une meilleure reconnaissance institutionnelle permettrait d’intégrer davantage ces enjeux aux stratégies de prévention en santé psychologique au travail, comme le souligne l’Organisation internationale du travail.
Cette évolution implique également une clarification des responsabilités entre les différents acteurs concernés. Les organisations qui encouragent activement la présence numérique de leurs employés pourraient être appelées à mieux encadrer cette exposition, notamment par la mise en place de mécanismes de soutien et de protocoles d’intervention adaptés aux espaces numériques publics.
Toutefois, la responsabilité ne peut reposer uniquement sur les employeurs. Les plateformes numériques jouent désormais un rôle structurant dans les interactions professionnelles, alors que leurs mécanismes de modération, de signalement et de protection des utilisateurs demeurent variables et souvent peu transparents.
À mesure que la présence en ligne devient une composante implicite de nombreuses professions, les gouvernements devront adapter les cadres de santé et sécurité du travail afin de mieux reconnaître les risques psychosociaux associés au travail numérique. Les institutions devront désormais composer avec une réalité où les frontières entre exposition numérique et travail deviennent de plus en plus difficiles à dissocier.

