En 1992, le gouvernement de centre droit de Carl Bildt, en Suède, faisait face à une crise bancaire majeure. À la suite d’une vague de déréglementation, les institutions financières avaient multiplié les prêts et engendré une bulle immobilière qui menaçait d’éclater, au détriment des banques du pays.

Avec l’accord de l’opposition sociale-démocrate, le gouvernement a promptement réagi pour éviter que les banques ne s’effondrent ou dilapident leurs actifs, et mis en avant un plan qui permettait d’injecter des liquidités dans les banques viables, en échange de prises de participation publiques, tout en laissant tomber les institutions moins saines.

Bo Lundgren, le ministre des Finances, faisait bien sër face à des pressions, mais il n’a pas cédé. Lorsque le président d’une grande banque lui a demandé un traitement particulier pour une de ses filiales, Lundgren lui a dit qu’il ne paierait rien pour le sauver. Quand celui-ci s’est inquiété des pertes d’argent que subiraient alors ses actionnaires, il a rétorqué simplement que ce n’était pas son problème.

Il s’agissait, selon l’économiste suédois Peter Englund, de sauver les banques, mais pas les propriétaires ou les actionnaires de celles-ci. Les citoyens suédois n’allaient injecter de l’argent que pour maintenir le système, et ils obtiendraient en retour une partie du contrôle et des actions.

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Quand la bulle immobilière a éclaté en 2008, aux États-Unis puis en Europe, certains se sont rappelés l’expérience suédoise, mais elle n’a pas fait école, loin de là.

Prenons l’Irlande. Jusque là, tout allait bien pour le «”ˆtigre celtique”ˆ», un modèle de succès néolibéral. Mais les bases de la croissance étaient éminemment fragiles, et largement nourries par la spéculation financière et immobilière. Quand la bulle a éclaté, un gouvernement dépourvu est vite intervenu pour garantir simplement l’ensemble des dépôts et des prêts, pour toutes les banques.

Dans la nuit du 30 septembre 2008, le premier ministre, le ministre des Finances, et quelques responsables et fonctionnaires se sont entendus avec des représentants du secteur bancaire sur un plan de sauvetage de 334 milliards d’euros, soit près de deux fois le produit intérieur brut du pays. En quelques heures et sans consultation, le gouvernement transformait ainsi une dette privée en dette publique et multipliait par deux, et peut-être par trois, l’endettement du pays, pour faire payer aux Irlandais, pendant de nombreuses années, les errements de leurs banquiers.

Peu de pays ont été aussi expéditifs que l’Irlande. Mais les interventions initiées ces dernières années tiennent en général plus de ce modèle que de celui de la Suède de 1992. En sauvant les banques et des grandes entreprises comme General Motors, et en réduisant ensuite les impôts et les taxes pour soutenir une demande défaillante, les gouvernements ont littéralement socialisé les pertes d’entreprises qui n’ont jamais si bien payé leurs dirigeants.

L’idée selon laquelle les dettes publiques contemporaines seraient attribuables aux largesses des gouvernements envers l’électeur moyen ou, pire, envers celui qui ne paie pas d’impôt et demande toujours plus de services et de bénéfices, tient de la fable. En Amérique du Nord comme en Europe, une grande partie des dettes publiques actuelles provient plutôt des opérations de sauvetage de 2008, rendues nécessaires par les dérives des institutions financières. Ce sont les citoyens qui vont payer, et longtemps, pour les risques encourus par des investisseurs myopes, à la recherche du meilleur rendement.

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La catastrophe meurtrière de cet été à Lac-Mégantic ne procède pas d’une autre logique”ˆ: laissez-faire, déréglementation et exploitation au plus bas prix par un aventurier du rail féru d’acquisitions et de restructurations se sont terminés par des pertes humaines, sociales et environnementales colossales, et, ultimement, par la socialisation des coëts. Les rendements étaient privés, mais les risques et les pertes sont devenus publics.

Dans un essai qui vient de paraître, le sociologue allemand Wolfgang Streeck nous rappelle que la hausse récente de l’endettement public est intimement liée aux politiques de sauvetage et de relance subséquentes à la crise de l’automne 2008. Face à la possibilité d’un effondrement économique et d’une récession sévère, les gouvernements sont intervenus massivement. Mais une fois le risque passé, les élites économiques se sont objectées à l’intervention gouvernementale et ont plutôt prôné une baisse immédiate des dépenses publiques, au risque de prolonger indëment une récession qui n’était pas même terminée.

Devant des gouvernements dorénavant endettés et incapables d’assurer la croissance, devenus en quelque sorte des agents de gestion de la dette au service des élites financières internationales, plusieurs citoyens se sont détournés de la politique en s’abstenant de voter, en manifestant sans revendiquer, simplement pour crier leur indignation, ou en favorisant des partis populistes peu susceptibles de gouverner.

Seul un virage politique majeur, conclut Streeck, pourrait permettre de réaffirmer la primauté de l’intérêt public et de la démocratie sur une logique marchande et financière qui mine toute la société, et contribue finalement bien peu à la production de richesse.


 Alain Noël est professeur de science politique à l’Université de Montréal et coauteur, avec J.-P. Thérien, de La gauche et la droite : un débat sans frontières (PUM, 2010).