Une forte identité partagée est un vecteur de services publics de qualité et de politiques sociales innovatrices.

Le nationalisme a mauvaise presse. Associé à la xénophobie, à l’intolérance et même à la violence, l’idée nationale apparaît souvent contraire à l’ouverture à l’autre, au libéralisme et à la justice sociale. Donald Trump, Theresa May, Marine Le Pen, Victor Orban ou Recep Tayyip Erdogan expriment différentes versions de ce nationalisme étroit, qui utilise la défense de la nation comme prétexte à des politiques flirtant avec l’intolérance et dégradant plus ou moins ouvertement les droits démocratiques et sociaux.

Une certaine gauche au Québec ne voit que cet aspect sombre du nationalisme en condamnant à peu près toute référence à la nation québécoise.

Mais le nationalisme, c’est également ce qui motive les indépendantistes écossais et catalans, qui promeuvent l’autonomie de leur nation afin de mettre en place des modèles politiques et sociaux plus inclusifs et progressistes que ceux du Royaume-Uni ou de l’Espagne. C’est aussi le fondement des politiques sociales et multiculturelles canadiennes, qui s’énoncent elles-mêmes au nom d’une idée bien affirmée de la nation. Comment s’y retrouver ?

Dans un livre remarquable, qui a d’ailleurs gagné plusieurs prix, la politologue Prerna Singh utilise le cas de la fédération indienne pour exposer le lien fort entre le développement social et la présence préalable d’une identité nationale partagée. Dans How Solidarity Works for Welfare, elle démontre que les États indiens qui ont su développer une identité partagée vigoureuse se sont avérés beaucoup plus aptes à mettre en place des services publics de qualité et des politiques sociales innovatrices, résultant dans des indices de développement humain nettement plus favorables.

L’Inde offre un terrain unique pour l’analyse comparée. Immense fédération unissant de façon démocratique des peuples de multiples langues, origines ethniques et religions, divisés de surcroît par le lourd héritage du système des castes, le pays présente des contrastes forts et des disparités importantes, disparités qui dans un contexte de grande pauvreté se traduisent souvent en termes d’espérance de vie.

Une femme vivant dans l’État du Maharashtra, aussi populeux que le Mexique, court quatre fois moins de risque de mourir en enfantant que sa concitoyenne de l’État de l’Assam. Si le Kerala et le Tamil Nadu étaient des pays, ils se situeraient bien avant l’Inde dans un classement international sur la littératie et la mortalité infantile ; l’Uttar Pradesh, le Rajasthan et le Bihar, au contraire, se classeraient loin derrière.

La situation de départ de chaque État lors de l’indépendance en 1947 ou le simple développement économique ne peuvent expliquer ces écarts. À l’époque coloniale, l’Uttar Pradesh était même considéré comme une « province modèle ». Ce sont les politiques publiques adoptées par la suite qui ont fait la différence, certains États, comme le Kerala et le Tamil Nadu, ayant investi davantage en éducation et en santé. Ultimement, c’est la politique qui les a placés sur la bonne voie.

Les chercheurs se sont beaucoup intéressés au cas du Kerala, un véritable « miracle » de développement social, dont j’ai déjà parlé dans une chronique antérieure. L’explication dominante, que je reprenais dans mon texte, attribue les succès de l’État à la force du parti communiste local, souvent appelé à gouverner et toujours populaire. Cette explication, qui met l’accent sur le rôle d’un parti de gauche, apparaît d’ailleurs compatible avec les théories habituellement retenues pour rendre compte du développement des politiques sociales dans les démocraties avancées.

Singh doute cependant qu’une telle explication soit suffisante. Le Tamil Nadu voisin a connu un développement social semblable à celui du Kerala sans avoir un parti de gauche au pouvoir, et le Bengale-Occidental, doté du gouvernement communiste le plus fort et le plus durable en Inde, n’a pas progressé autant.

La différence clé, selon l’auteure, provient de la capacité des élites de promouvoir une identité nationale partagée à l’échelle de l’État. Dans une société marquée par de nombreux clivages linguistiques, ethniques et religieux, et hiérarchisée en plus par le système des castes, cette capacité de concevoir une identité commune à tous les habitants a rendu possible l’adoption de politiques visant le bien-être de l’ensemble de la population. Une identité nationale affirmée a également facilité la mobilisation des acteurs sociaux autour du soutien et de la consolidation des services publics et de la redistribution. En Inde, l’offre de services publics est souvent fictive et minée notamment par l’absentéisme des professeurs ou des infirmières. Dans les États ayant une forte identité partagée, les usagers dénoncent ces lacunes et voient à ce qu’elles soient corrigées. Ailleurs, ils ne le font pas.

Au Tamil Nadu, qui signifie « pays des Tamouls », une identité commune a été construite par les élites, puis les acteurs sociaux, autour de la langue, de l’histoire et de la culture tamoules. Au Kerala, la langue commune, le mayalalam, et l’histoire ont également servi de ciment identitaire. Les communistes ont d’ailleurs défini leur parti comme le « parti national » du Kerala, et promis des gouvernements voués à « prendre soin de la nation malayali ».

L’Uttar Pradesh, au contraire, n’a jamais su définir une identité commune forte. Cet État, c’est un peu l’Ontario de l’Inde. Berceau de l’hindouisme et grande province du centre, il a donné à l’Inde presque tous ses premiers ministres, depuis l’indépendance jusqu’aux années 1990. Absorbées par la politique fédérale, les élites de l’Uttar Pradesh voyaient leur État essentiellement comme un concentré de l’Inde, et elles ne se sont guère intéressées à son identité propre. Le nom de l’État, qui signifie « provinces du Nord » est d’ailleurs presque vide de sens. Négligée par les élites et les électeurs, la politique de l’Uttar Pradesh est restée dominée par les divisions ethniques et religieuses, et notamment par le clivage entre hindous et musulmans, et elle a été marquée davantage par la rivalité entre les différents groupes sociaux que par la recherche du bien commun, avec des résultats désastreux en termes de développement social.

Tout au long de son livre, Singh démontre, par des études de cas puis par des analyses statistiques, le pouvoir d’une identité nationale partagée pour engendrer et soutenir des politiques favorables à l’ensemble d’une population. Même les politiques ciblées, visant par exemple les dalits (les intouchables), réussissent mieux quand elles se construisent sur la base d’une identité partagée et s’ajoutent à des politiques sociales universelles.

Le nationalisme peut aussi être le fondement d’une vision commune, capable de dépasser les revendications particulières et les petits combats de chaque groupe.

Sur ce plan, Singh rejoint Walter Korpi et Joakim Palme qui, dans un article souvent cité, paru en 1998, soulignaient l’efficacité de politiques universelles pour la redistribution. Chez Singh comme chez Korpi et Palme, c’est l’affirmation d’une solidarité large qui seule peut convaincre l’ensemble des citoyens que tous gagnent à partager. Contrairement aux sociologues suédois cependant, Singh y voit moins le jeu des intérêts bien compris que l’effet d’une identité commune. Les sociaux-démocrates suédois n’ont-ils pas évoqué la « maison du peuple » pour construire la solidarité nationale ?

Dans Democracy for Realists, un livre discuté récemment dans une de mes chroniques, Christopher Achen et Larry Bartels montrent les limites sérieuses du calcul rationnel dans la vie politique et insistent plutôt sur le rôle incontournable des identités. Les travaux de Singh vont dans le même sens mais sont nettement plus sereins : ils exposent comment une identité nationale commune contribue à forger la solidarité nécessaire au développement social.

Le nationalisme n’est donc pas nécessairement un vecteur de fermeture et d’intolérance. Cette idéologie peut aussi être le fondement d’une vision commune, capable de dépasser les revendications particulières et les petits combats de chaque groupe. Dans une démocratie, un nationalisme inclusif constitue de fait une condition de la justice sociale, un passage obligé pour fonder la solidarité.

Dans leur ouvrage sur le nationalisme et les politiques sociales, auquel Singh fait référence, Daniel Béland et André Lecours montrent bien le lien étroit entre l’affirmation des nationalismes québécois et écossais, et le développement de politiques sociales généreuses et innovatrices. C’est ce lien, cette affirmation d’une vision commune inclusive, qui fait du nationalisme une force de progrès et qu’il ne faut jamais perdre de vue.

Photo: Shutterstock.com


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