The story of our love-hate relationship with skyscrapers told by Katerina Cizek in A Short History of the Highrise.

J’ai un rapport ambivalent avec les gratte-ciels. Ils me troublent et me fascinent à la fois, sans que je sache trop quel sentiment est le plus fort.

Je suis attiré par les édifices en hauteur comme une mouche par la lumière. J’applaudis à toutes ces tours de verre étincelantes qui s’érigent dans le ciel de Montréal depuis quelques années. Je suis impressionné par la qualité architecturale de plusieurs d’entre elles, comme la Tour des Canadiens, sobre et élancée, L’Avenue, moderne et audacieuse, et l’Icône, originale et surprenante. Autant de tours qui vont changer positivement la silhouette de Montréal. Et quand je visite une ville, la première chose que je veux faire est de découvrir les nouveaux gratte-ciels. Je suis allé voir ces derniers mois le Bow à Calgary, le Ritz Carlton et le Maple Leaf Square à Toronto, le 1 World Trade Center et la nouvelle tour de Frank Gehry à New York.

J’adore les gratte-ciels, donc, mais en même temps, je les trouve si arrogants, si imposants, si isolés de la vie urbaine qui se déroule à leurs pieds. Je me désole qu’ils soient déconnectés de la rue et du trottoir, mais aussi qu’il existe peu souvent de liens entre les résidents d’une immense tour à logements.

Ces tours constituent certes de grands gestes de modernité, mais rarement créent-elles de véritables communautés, isolant plutôt leurs habitants. C’est précisément ce que déplore l’excellent documentaire A Short History of the Highrise, produit par l’Office national du film du Canada et le New York Times, que l’on peut regarder gratuitement sur le Web.

Il s’agit d’un documentaire immersif qui retrace l’histoire des constructions en hauteur depuis 2000 ans, racontant plus longuement celle du dernier siècle. Il s’agit aussi d’un documentaire qui résume à merveille la relation amour-haine que j’entretiens, comme bien d’autres, avec ces grands édifices étagés.

En un mot, Highrise réinvente le livre pop-up de notre enfance… Comme les livres animés qui se déployaient à chaque changement de page, ce projet interactif permet de suivre l’évolution des édifices en hauteur, de la fameuse tour de Babel jusqu’aux mégapoles asiatiques de nos jours, à l’aide de tous les outils accessibles sur le Web : audio, vidéo, images, jeux tactiles, etc.

cardinal

Maintes fois primé, notamment d’un Emmy Award, ce projet de la Canadienne Katerina Cizek est tout simplement époustouflant. On retient, d’abord, la virtuosité de la technique, qui montre bien que le documentaire peut encore être renouvelé de nos jours. Découpée en quatre parties qui ressemblent à autant de chapitres d’un livre, l’histoire des constructions en hauteur est narrée, expliquée, illustrée.

L’auditeur peut aussi, à tout moment, plonger dans les images d’archives du New York Times, il peut jouer à un jeu vidéo, approfondir certaines questions qui l’intéressent davantage et naviguer d’une époque à une autre. Ces fonctions lui permettent de profiter du documentaire comme bon lui semble, le visionnant en 15 minutes ou prolongeant le plaisir pendant plus d’une heure.

Highrise est donc un projet qui impressionne par sa technique d’abord. Mais derrière le spectacle virtuel de son et de lumière, il y a aussi une œuvre de contenu, profonde et nécessaire en cette ère de boum immobilier.

Les gratte-ciels sont les baromètres sociaux et politiques de l’urbanisation.

Le gratte-ciel tel qu’on le connaît a été inventé autour des années 1880 afin de satisfaire une clientèle riche, à la recherche de hauteur. Il est aujourd’hui plus accessible, mais offre encore ce vernis de luxe, du moins dans les centres-villes les plus recherchés de la planète.

Pendant cette longue période d’une centaine d’années, les constructions en hauteur ont été tantôt des outils de densification réussie, tantôt des cages à poules, des bidonvilles étagés ou des châteaux de verre luxueux.

C’est ce que nous rappelle Highrise en nous montrant des images de ghettos en hauteur, d’utopies architecturales troublantes et de quartiers sans âme, mais aussi de magnifiques tours en pierre, des gratte-ciels de verre et des édifices de condos signés par les « starchitectes ». Et il conclut :

Les gratte-ciels de verre sont aujourd’hui le symbole de l’excès et de la ségrégation. Ils sont imparfaits et grandioses, ils sont à la fois solution et problème. Ces constructions constituent autant de baromètres sociaux et politiques des échecs et des succès de l’urbanisation mondiale.

L’important est de tirer des leçons des erreurs passées, de ne pas développer des tours en porte-à-faux avec leur milieu, d’éviter une gentrification tous azimuts et de conserver une bonne mixité sociale et économique dans cette jungle urbaine qui pousse de partout.

Une réflexion pertinente, et un documentaire qui l’est tout autant, au moment où les villes de la planète connaissent une poussée trop souvent mal encadrée, laissant les gratte-ciels offrir à la fois ce qu’ils ont de meilleur… et de pire.