Dans un texte publié en 1999 dans la revue Techniques d’enqué‚te et qu’il faudrait relire attentivement aujourd’hui à la lumière des événements des dernières semaines, l’ancien statisticien en chef du Canada, Ivan P. Fellegi, s’interrogeait sur les conséquences, pour les systèmes statistiques, d’un certain nombre de transformations ou de cer- taines tendances économiques, démographiques et sociales comme la mondialisation, la révolution informatique, les pres- sions environnementales et démographiques et le nouveau contexte des finances publiques marqué par l’endettement.

Si ces systèmes, à l’interne, devaient, disait-il, s’adapter à un nouvel environnement et donc privilégier la flexibilité, ils devaient aussi élaborer une stratégie externe reposant sur trois piliers : premièrement, les valeurs fondamentales des bureaux statistiques, à savoir « l’intégrité scientifique du système statis- tique », « la confidentialité des renseignements statistiques » et la réduction au minimum du « fardeau de déclaration […] grâce à l’exploitation des dossiers administratifs, à l’échantil- lonnage et à d’autres méthodes statistiques » ; deuxièmement, la pertinence ; et troisièmement, l’indépendance politique. Il constatait aussi que ces deux derniers piliers peuvent entrer en conflit : « Le système statistique a d’autant plus de chance d’é‚tre pertinent qu’il se rapproche du processus d’élaboration des poli- tiques […] ; toutefois, ce rapprochement peut réduire l’objectivité politique ou, du moins, la perception que l’on en a». Et il ajoutait que le « meilleur moyen de résoudre cet éventuel conflit dépend des circonstances nationales ».

Quelles sont donc ces circonstances nationales, dans le cas qui nous occupe? Un gouvernement conservateur minoritaire, fortement marqué par ses origines réformistes? Un fort consensus chez les scientifiques et les politiciens quant à l’utilité des statistiques? Une opinion publique divisée régionalement? Voyons voir.

Depuis le 26 juin 2010, le débat sur l’abolition du ques- tionnaire long «obligatoire» du recensement cana- dien et son remplacement par une enqué‚te « volontaire » a occupé passablement de monde.

Rappelons brièvement les faits : arguant du caractère inquisiteur et indiscret du questionnaire long (constitué de nombreuses questions portant sur la langue, l’origine ethnique, les minorités visibles, le logement, etc.) admi- nistré à 20 p.100 de la population canadienne et surtout de son caractère obligatoire (le refus de répondre étant éventuellement sanctionné par l’emprisonnement), le gouvernement de Stephen Harper a éliminé de fait les questions du questionnaire long (c’est le Conseil des mi- nistres qui approuve le questionnaire du recensement). Une enqué‚te volontaire administrée à 30 p. 100 de la po- pulation devrait prendre le relais.

Très vite, l’opposition à cette déci- sion s’est organisée. Elle a pris la forme de lettres adressées au premier ministre ou au ministre de l’Industrie, Tony Clement, responsable de Statistique Canada, de textes dans les journaux et mé‚me de manifestations.

Le présent texte s’inscrit dans la longue liste d’interventions écrites sur le sujet. Comme la quasi-totalité d’entre elles, il se positionne dans le camp de ceux qui réprouvent cette abolition. Toutefois, il ne se limitera pas à un plaidoyer qui a déjà été forte- ment diffusé. Tout n’a pas été dit sur le sujet, mais presque. Il nous a donc semblé important de prendre le débat comme objet d’analyse et d’en cerner les effets à plusieurs niveaux. Nous verrons que cela nous en apprend beaucoup, en fait, sur le fond mé‚me du débat. Nous tenterons également de situer ce débat dans un contexte plus vaste : par exemple, il n’est pas sans intéré‚t de retourner à quelques- uns des traits du régime statistique actuel, évoqués d’ailleurs par Fellegi dans son texte de 1999. On compren- dra ainsi pourquoi celui-ci s’est rangé sans ambiguïté du côté des critiques de l’abolition.

Depuis le 26 juin, donc, les médias parlent beaucoup de statistiques, de recensement, de questionnaire court, de questionnaire long, d’obligation de répondre, de Statistique Canada, et les noms de Ivan P. Fellegi et de Munir Sheikh (le successeur du premier à la té‚te de Statistique Canada) sont maintenant connus de beaucoup.

L’absence habituelle de débats durant l’été aura permis, certes, à cette thématique a priori technique de pren- dre beaucoup de place et de s’imposer comme un objet politique. Mais c’est aussi parce que, au fond, les protago- nistes, et les journalistes au premier chef, ont compris que cela touchait à quelque chose de primordial : la produc- tion de faits chiffrés autorisant un débat démocratique.

Le premier effet que la décision du gouvernement conservateur canadien a généré, c’est donc de rappeler à tout le monde cette évidence : les bons chiffres sont nécessaires au débat démocratique. Les opposants ont ainsi affirmé que l’a- bandon du questionnaire long obliga- toire allait générer des données de moindre qualité, et donc un appauvrisse- ment de ce débat, puisque certains groupes (les immigrants, les Autochtones, les plus démunis, les plus riches) sont moins susceptibles ou désireux que d’autres de répondre mas- sivement à une enqué‚te volontaire. Les sympathisants, peu nombreux en dehors des cercles conservateurs (du moins chez les « élites »), ont affirmé, au contraire, que c’est en forçant les Canadiens à répondre que l’on « biaise » la réalité et qu’on obtient des données de piètre qualité. Nous reviendrons sur ce que cela implique.

Le deuxième effet a été de révéler le très fort consensus relativement à la nécessité et à la qualité du travail réalisé par Statistique Canada (jusqu’à présent, du moins). Il n’existe guère au Canada d’humeur anti-statistique ou anti-quan- titativiste, du moins pas à la mé‚me échelle que dans bien d’autres pays. Cette humeur sourd, certes, du discours conservateur. Mais elle est peu présente ailleurs (en particulier chez les intel- lectuels, les groupes de gauche ou les radicaux).

La liste des opposants à la décision conservatrice est bien sûr politique et doit se lire en partie comme une liste anti- conservatrice, mais en partie seulement.

Les syndicats (la FTQ, le Congrès cana- dien du travail) et les partis d’opposition (le PLC, le NPD, le Bloc québécois) s’y retrouvent, tout comme les groupes po- pulaires ou les organisations commu- nautaires (Centraide Canada, Conseil canadien de développement social), certes ; mais on y retrouve aussi des gens d’affaires (le Toronto Board of Trade, par exemple), des Églises (L’Église Unie du Canada, par exem- ple), des associations profes- sionnelles (l’Institut canadien des actuaires, l’As- sociation canadienne des professeures et professeurs d’université, l’Association des transports du Canada, l’Association canadienne d’économique, par exemple) et bon nombre de think tanks de tout le spectre politique (l’IRPP, le C.D. Howe Institute, le Caledon Insti- tute, la Canada West Foundation).

Ce consensus n’est pas uniquement de circonstance. Il traduit quelque chose de solide: s’il est vrai que l’introduction d’une question sur les minorités visibles dans le recensement de 1996 avait à l’époque suscité des critiques, elles n’ont jamais eu l’ampleur de celles qu’une question comparable a générées en France, par exemple. Dans les milieux d’experts, de plus, la réputation de Statistique Canada est excellente. Les opposants à la modification l’ont rap- pelé à l’envi. Par deux fois, The Economist a placé Statistique Canada en té‚te de son classement des bureaux sta- tistiques. Et j’ai pu le constater à presque chacun de mes déplacements à l’étranger. Ma meilleure carte de visite pour é‚tre bien reçu dans les bureaux en Australie, au Brésil, en France, au Chili ou en Espagne, par exemple, c’est Statistique Canada et son ancien dirigeant, que plusieurs m’ont présenté comme un des très grands statisticiens modernes, Ivan P. Fellegi. En Espagne, le mot utilisé par la statisticienne en chef adjointe à son endroit était « génie ».

Je sais, il y a sans doute de l’enflure derrière tout cela. Il reste que cette reconnaissance est le fruit d’une longue pratique, axée sur la mise au point de techniques d’enqué‚te raffinées. Comme le disait Fellegi dans le texte de 1999, « notre réputation dépend de la validité de notre méthodologie statis- tique ». Et il ajoutait, « alors qu’on peut la détruire en quelques mois, il faut des années, voire des décennies, pour met- tre en place une forte capacité méthodologique ». D’ailleurs, au-delà des considérations relatives aux con- naissances réduites qu’entraînerait l’abolition du formulaire long que fai- saient valoir les opposants, un argu- ment fort était aussi invoqué : l’abolition conduit au remplacement d’une méthodologie sûre (un échantil- lon probabiliste avec obligation de réponse) par une méthodologie qui l’est beaucoup moins (un échantillon de volontaires).

Le troisième effet, c’est de montrer que ce qui, au fond, agaçait pro- fondément certains conservateurs dans ce questionnaire long, c’est l’image que celui-ci donnait du Canada. Il faut pren- dre au sérieux le discours tenu par plusieurs au cours des dernières semaines : les données statistiques don- nent trop souvent des armes aux groupes.

Regardons comment sont organ- isées les lettres qui critiquent la déci- sion. La Société canadienne de sociologie, par exemple, nous dit que l’abolition du questionnaire long rendra beaucoup plus difficiles la mise sur pied d’analyses longitudinales et donc l’élaboration de politiques et de programmes pour les immigrants, les minorités visibles, les pauvres, les groupes ethniques, les pre- mières Nations, les handi- capés, ou les femmes.

Il n’est pas sûr que l”˜argument soit bien convaincant aux yeux des conser- vateurs (d’ailleurs, il est fort probable que les auteurs de la lettre en aient été conscients), car il fait apparaître des groupes revendicateurs et disparaître le référent majeur du point de vue des conservateurs : l’entité canadienne. Cela me fait penser à la campagne Call Me Canadian! qui, il y a une vingtaine d’années, a conduit à la dénaturation de la question sur les origines. Alors que depuis des décennies les statisticiens s’opposaient fermement à ce que l’on puisse se réclamer d’une origine cana- dienne, une campagne a conduit, en l’e- space de deux recensements, à l’acceptation de cette réponse aujour- d’hui la plus populaire. L’utilisation, habile, des règles de Statistique Canada (une réponse « autre » qui figure parmi les dix réponses les plus fréquentes à une question posée lors d’un recense- ment doit é‚tre explicitement présentée lors du recensement suivant) a eu rai- son des arguments des statisticiens et des chercheurs.

Derrière les prises de position, ce sont donc en fait au moins deux lectures du monde qui s’affrontent : l’une porte sur les groupes structurant les luttes ou les joutes politiques ou sur les personnes appréhendées à partir de caractéristiques sociologiques ; l’autre, sur les Canadiens. Assez curieusement, l’on retrouve ici une structure argumentaire passablement semblable à celle que l’on a trouvée en France à l’occasion du débat sur l’intro- duction d’une question sur les minorités visibles. À la différence que là-bas, c’était la référence au statut de citoyen (plutôt qu’à l’identité française) qui s’imposait par-delà les caractéristiques «commu- nautaires » et que ce discours était plutôt de gauche ! Cela me rappelle une conférence organisée à Paris au moment de la montée du Front national français et où la spécialiste américaine de l’histoire statistique, Margo Anderson, et moi- mé‚me avions à présenter les expériences américaine et canadienne de mesure des origines, de l’ethnicité, de la race. Le débat dans la salle avait vite pris un tour « politique » ; la gauche ne pouvait pas soutenir un travail statistique (la mesure des caractéristiques ethniques) qui est presque par nature de « droite ». Margo Anderson avait calmement rappelé qu’en Amérique du Nord, la mesure de telles caractéristiques avait plutôt reçu le soutien de la gauche !

En fait, ce que la diversité des sou- tiens à Statistique Canada et au formu- laire long obligatoire (avec ou sans menace d’emprisonnement) confirme, c’est qu’il n’y avait pas eu, jusqu’à présent, de politisation marquée du regard posé sur Statistique Canada, sur ses réalisations et, plus généralement, sur le travail statistique. Les événements de l’été, toutefois, pourraient bien avoir pour conséquence de sortir quelque peu Statistique Canada du confort relatif dans lequel le place son statut.

Encore une fois, il est utile de revenir au texte de Fellegi de 1999, dans lequel celui qui était encore statisticien en chef énumérait les conditions grâce aux- quelles l’indépendance politique et donc l’apolitisme du bureau pouvaient é‚tre préservés malgré le lien de dépendance hiérarchique du chef du bureau avec un ministre : centralisation statistique, rang « élevé » de sous-ministre donnant « beaucoup plus de poids à la menace implicite de devoir démissionner », tradi- tion d’indépendance entretenue par les hauts fonctionnaires et les membres du Bureau du Conseil privé. Et il ajoutait, « tout un chacun sait que la tradition d’indépendance statistique est aujourd’hui tellement bien ancrée dans l’esprit des employés de Statistique Canada que les médias seraient avertis de toute inter- férence inappropriée ».

Est-ce à dire que tout le monde était satisfait et du travail de Statistique Canada et du type de données collec- tées? Sans doute pas. Brièvement, on peut dire deux choses.

D’abord, qu’on pourrait très bien écrire une histoire des ratés de la commu- nication statistique au Canada, comme dans le cas de tout bureau statistique. Cette histoire serait toutefois, croyons- nous, plus pauvre que pour bien d’autres pays. C’est bien ! Ensuite, que l’une des particularités du régime statistique actuel, qui, en gros, s’impose un peu partout en Occident à compter des années 1980, c’est la tendance à tenter d’appréhender le sub- jectif. Plusieurs des questions du recense- ment impliquent une bonne dose d’appréciation subjective, de choix per- sonnels (par exemple concernant les minorités visibles, les origines, le temps consacré à certaines activités). C’est une évolution que les statisticiens n’ont pas toujours acceptée facilement parce qu’elle remettait en cause leur travail, allait à l’en- contre de leur formation, et, pour tout dire,rendaitleurconceptiondel’objecti- vité plus difficile à opérationnaliser. Et elle a servi d’appui au discours « abolition- niste » : Que valent des données si tein- tées de considérations personnelles?

À quoi servent donc les données sta- tistiques dans ces conditions? Les débats de l’été ont eu pour conséquence demontrerl’immenseéventaild’utilisa- teurs des données de Statistique Canada. Il y a d’abord (j’en suis un!) les chercheurs universitaires pour qui le maintien de catégories semblables d’un recensement à l’autre est la condition essentielle pour la réalisation d’études longitudinales. Tout changement, certes nécessaire pour tenir compte de change- ments structurels majeurs dans la société, a néanmoins pour effet de rompre la chaîne historique de données. Les chercheurs ont été nombreux à critiquer la décision du gouvernement conservateur; il n’y a là rien de bien étonnant.

Les médias sont également de grands utilisateurs de résultats d’études statistiques. Là encore, la mobilisation contre la décision a été large et couvrait presque l’intégralité de l’éventail poli- tique (La Presse et encore plus Le Devoir, du côté francophone, ont pris position très explicitement). Les milieux économiques et sociaux se sont égale- ment mobilisés et c’est peut-é‚tre eux qui ont été le plus visés par les défenseurs de la position gouvernementale. Pourquoi un service public devrait-il offrir un produit que ces milieux pourraient ou devraient acheter ou confectionner eux- mé‚mes? Bien sûr, il faut savoir que, sur ce plan, Statistique Canada, comme bien des bureaux de par le monde, a adopté une approche qui consiste à faire payer ce qui relève d’un usage plus privé que public. Contrairement à l’opinion de certains, cela ne coûte donc pas nécessairement cher aux contribuables.

Restent enfin deux grands utilisa- teurs : le gouvernement et son adminis- tration, qui, dans le cas des conservateurs, adoptent une approche moins interventionniste (que leurs prédécesseurs) et donc moins consom- matrice de statistiques ; et un public dont on nous a dit que son malaise face à une administration statistique indis- crète avait motivé la décision de troquer le questionnaire long et obligatoire pour une enqué‚te volontaire. Mais les quelques sondages produits sur le sujet montrent plutôt que les Canadiens ne partagent pas majoritairement le point de vue gouvernemental, mé‚me s’il est vrai que ce public est géographiquement divisé sur la question.

Ultimement, essayons de voir encore un peu plus loin. Le débat, en fait, touche à un point important : la concep- tion que l’on se fait de la réponse à une question et donc la théorie de l’opinion publique que l’on met de l’avant. On se rappelle le texte canonique de Pierre Bourdieu sur l’opinion publique publié en 1973 dans Les temps modernes. L’opinion publique n’existe pas, disait-il, pas en tout cas au sens où on l’entend généralement, pas au sens où les maisons de sondage, les analystes, les politiciens l’utilisent. En met- tant sur le mé‚me pied des opinions produites selon des principes différents, d’in- tensités différentes, et en sommant les gens de répondre à des questions qu’ils ne se posent peut-é‚tre pas, on crée un artefact.

Depuis plusieurs décennies, un tra- vail important a été réalisé afin de stabili- ser méthodologiquement un concept « problématique » (prise en compte des refus de répondre, des « je ne sais pas », par exemple) et, surtout, de lui donner une légitimité politique, à défaut d’une légitimité sociologique. Les critiques con- servatrices, qui s’en prennent à l’obliga- tion de répondre, réactivent, dans un contexte politique certes bien différent, les critiques bourdieusiennes. Dans bien des cas, disent les conservateurs, les réponses n’auraient tout simplement pas de valeur, parce que le répondant n’a pas d’avis, ne veut pas répondre et donc répond n’importe quoi, répond molle- ment, etc. Perdant sa légitimité politique, taraudéparlesgroupesd’intéré‚t,lecon- cept d’opinion publique s’évanouirait ainsi. L’opinion publique n’existerait plus.

Au terme de cette brève revue des événements de cet été et de leurs effets sur divers plans, on peut s’inter- roger sur la tension permanente qui existait à Statistique Canada entre l’ac- complissementdesafonctionpolitique et la réalisation de sa fonction scien- tifique. Comme le disait mon collègue et ami Jean-Guy Prévost dans un court texte percutant le 2 août dernier, il se pourrait bien qu’avec la décision du 26 juin l’équilibre que l’organisme avait réussi à maintenir soit rompu. On ne connaît pas au moment où j’écris ces lignes la fin de l’histoire. Il reste qu’il est tout de mé‚me réconfortant de voir l’étendue du soutien à la mission scien- tifique (ou plus généralement à la mis- sion d’information à l’endroit de tous les publics) du bureau canadien. Cela permet d’espérer que le crédit que Statistique Canada a su se constituer au fil des décennies ne sera pas dilapidé.