ICI ET AILLEURS — Chronique

Les chroniqueurs ont fait grand cas récemment de l’étude présentée par Valérie-Anne Mahéo et Éric Bélanger à la conférence annuelle de l’Association américaine de science politique, étude qui annonçait la mort du Parti québécois (PQ), laquelle surviendrait quelque part entre 2018 et 2034.

La démonstration repose sur les résultats d’un sondage mené auprès des Québécois après l’élection d’avril 2014, que le Parti libéral de Philippe Couillard avait remportée. Mahéo et Bélanger divisent la population en trois groupes : les baby-boomers, nés avant 1960, la génération X, venue au monde entre 1960 et 1979, et la génération Y, née entre 1980 et 1994. Si, comme l’ont déjà suggéré Jean-Herman Guay et Vincent Lemieux, le PQ est le parti d’une génération, les attitudes politiques devraient varier d’un groupe à l’autre.

C’est effectivement le cas. La génération Y notamment, qui en 2014 avait entre 20 et 34 ans, se démarque passablement des précédentes. Plus à gauche, plus libérale en termes de valeurs et plus ouverte à la diversité, cette génération est moins susceptible d’appuyer le PQ que les précédentes. Les auteurs ne le relèvent pas, mais les jeunes étaient également moins nombreux que les plus vieux à appuyer le Parti libéral. Leurs votes allaient davantage à la Coalition avenir Québec et, surtout, à Québec solidaire.

Pour le PQ, l’avertissement est sérieux. En 2014, les jeunes électeurs étaient moins nombreux à faire de la souveraineté du Québec une priorité, se souciaient moins d’obtenir plus de pouvoirs pour le Québec dans la fédération et étaient moins favorables à la Charte des valeurs.

Évidemment, comme les auteurs le reconnaissent, bien des choses peuvent se passer d’ici 2034. Si on ne faisait que prolonger les tendances à l’œuvre, on pourrait avancer que d’ici 2034 toute l’équipe de la Coalition avenir Québec, et sans doute une partie du mobilier, sera passée au Parti libéral, ou prédire que Québec solidaire détiendra alors cinq sièges dans le centre et l’est de Montréal ! Plus sérieusement, le PQ peut reculer, mais il peut aussi changer. Il pourrait aussi être remplacé par un autre parti. L’avenir, sur ce point, demeure ouvert.

Mais le plus frappant dans les résultats de Mahéo et Bélanger ne réside peut-être pas dans les intentions de vote, qui bougent forcément d’une année à l’autre. Quand on interroge les Québécois des différentes générations sur leur identité, les réponses sont en effet remarquablement stables. Chez les baby-boomers, 56 % des répondants se voient comme Québécois seulement ou Québécois d’abord. Chez les jeunes, c’est la même chose. Ceux de la génération Y, en revanche, sont beaucoup moins nombreux (44 %) que les plus vieux (70 %) à se dire très attachés au Québec. Et ce n’est pas parce qu’ils se sentent davantage Canadiens. Ils sont encore moins attachés au Canada (31 %) que les baby-boomers (38 %), qui ne l’étaient déjà pas beaucoup.

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Un nouveau rapport de l’Institut Angus Reid montre que cet écart entre les générations se retrouve aussi ailleurs au Canada. La génération qui monte n’est tout simplement pas très nationale. Ses allégeances sont sans doute davantage personnelles, et peut-être plus globales. Un peu plus à gauche que les précédentes, ce qui peut aussi être un effet transitoire de la jeunesse, cette génération est probablement plus cosmopolite.

Cette posture cosmopolite a bien sûr des avantages puisqu’elle nourrit l’ouverture au monde et à la diversité. Mais on peut s’inquiéter de son revers, ce détachement graduel face à la collectivité réelle et immédiate. Qu’est-ce après tout que l’attachement à son pays sinon une préoccupation pour un lieu et pour le sort des gens avec qui l’on vit, les proches et les moins proches ?

L’ouverture au monde elle-même repose sur la force des solidarités à l’échelle nationale. Dans des travaux réalisés il y a quelques années, Jean-Philippe Thérien et moi avons montré comment l’appui public à l’aide internationale s’enracine dans des programmes sociaux universels et généreux, et comment les succès de la redistribution à l’échelle nationale rendent possible la redistribution globale. Ceux qui ne s’attachent à rien sont peu susceptibles de devenir des citoyens du monde engagés.

Sans doute dans l’air du temps, deux romans québécois récents mettent en scène des personnages profondément détachés de leur société, qui flottent littéralement au gré de leurs impulsions. Dans La femme qui fuit, Anaïs Barbeau-Lavalette raconte la vie de sa grand-mère, la poète Suzanne Meloche, qui a abandonné ses enfants à l’adoption et vogué d’une relation amoureuse à l’autre sans jamais se lier, passant du Québec à l’Europe, aux États-Unis, puis au Canada. Jusqu’à la fin, cette grand-mère fuyante et sans appartenance demeure un mystère, et un personnage profondément triste. On trouve un peu ses pendants masculins dans L’année la plus longue de Daniel Grenier, une double histoire d’errance aux États-Unis, où les pères laissent femme et enfant pour errer à travers l’Amérique du Nord, sans jamais se poser véritablement. Dans les deux romans, il y a une sorte de rédemption chez les descendants, qui se recréent une famille et un pays. Mais les personnages dont on se souvient sont ces solitaires libres de toute attache, qui ne semblent vouloir ni famille, ni pays.

On est loin du Canadien errant d’Antoine Gérin-Lajoie (1842), qui « parcourait en pleurant des pays étrangers » et demandait que l’on dise à ses amis qu’il se souvenait d’eux.

Il est vrai que le Québec d’aujourd’hui n’est guère emballant. Vieillissant, un peu corrompu, sans projet collectif clair autre que celui de réaliser des surplus budgétaires pour ensuite baisser les impôts, empêtré dans des débats parfois surréalistes sur les symboles religieux, paralysé politiquement par la division des partis d’opposition, le Québec pourrait mieux faire. À cet égard, la récente initiative « Faut qu’on se parle » est sans doute de bon augure, surtout si elle peut rallier les jeunes et les amener à renouer avec leur société. Il faut d’abord, en effet, retrouver un sens de l’enracinement et de l’engagement.

Patriote et romantique du 19e siècle, Verdi fait dire à Radamès, qui aime Aïda plus que tout, que la patrie c’est d’abord et avant tout « le ciel de nos amours ». C’est un message simple mais essentiel qu’il ne faudrait pas perdre de vue.

Photo : Artens / Shutterstock.com

Cet article fait partie du dossier La jeunesse du pays face aux politiques publiques.

 


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