En gérant différemment l’offre et la demande de chirurgies et en coordonnant des activités, nous pourrions réaliser des améliorations notables.

Les longs délais d’attente sont le ventre mou du système de santé au Canada. La population tient beaucoup à son régime public de soins médicaux et hospitaliers à payeur unique, et considère ni plus ni moins qu’il définit l’identité nationale. Or les pressions politiques et juridiques qui se multiplient pour exiger un accès rapide aux chirurgies électives, comme l’opération de la cataracte ou l’arthroplastie de remplacement, risquent d’affaiblir ce sentiment d’attachement.

Le rapport 2017 du Fonds du Commonwealth classe le Canada bon dernier parmi 11 pays en ce qui concerne l’accès aux soins en temps voulu. Une cause entendue ces jours-ci par la Cour suprême de la Colombie-Britannique vise à faire invalider les lois provinciales qui limitent le paiement à titre privé des services médicalement nécessaires. Les demandeurs allèguent que les délais touchant les interventions chirurgicales électives comme l’arthroscopie du genou constituent une violation de la Charte canadienne des droits et libertés.

En réalité, peu de gens dans le monde sont en amour avec leur système de santé ― et le Canada ne fait pas exception à la règle. Comment l’expliquer ?

Les soins de santé modernes coûtent cher, très cher en fait : 5 900 dollars par personne par an au Canada, 9 900 dollars US aux États-Unis et 2 900 livres sterling au Royaume-Uni. C’est davantage que ce que bien des gens sont prêts à débourser, que ce soit en payant de l’impôt, des primes d’assurance ou en acquittant eux-mêmes les frais.

Encore aujourd’hui, un grand nombre d’Américains ne sont pas assurés, et ceux qui le sont n’obtiennent pas forcément tous les traitements qu’ils souhaitent. Parmi les pays développés, c’est en Allemagne que la population montre la plus grande satisfaction à l’égard de son système de santé, mais même là-bas ― rappelons qu’il s’agit de l’Allemagne ! ―, 40 % des gens estiment que des changements en profondeur s’imposent, voire une refonte complète. Ça ne vous rappelle rien ?

Ce qui ne signifie pas pour autant que la population canadienne est condamnée pour toujours aux longs délais d’attente avant d’obtenir une chirurgie élective. En fait, il y a plusieurs améliorations qu’on pourrait apporter assez facilement sans avoir recours au paiement à titre privé. Ces mesures touchent l’offre d’interventions chirurgicales, la demande de chirurgies et la coordination des services, qui permettraient de faire des progrès notables.

On pourrait réussir à accroître l’offre de chirurgies en optant pour le financement par activité des établissements pour des interventions comme l’arthroplastie de remplacement, au lieu d’accorder aux hôpitaux un budget général annuel en espérant qu’ils répondront à la demande. En réinventant notre usage des hôpitaux et en incorporant de nouvelles techniques d’anesthésie et de soins virtuels dans le but de transformer des opérations courantes en chirurgies d’un jour, nous serions capables de réduire les coûts et de libérer des lits, ce qui permettrait d’augmenter l’offre encore davantage.

Par ailleurs, la demande de chirurgies est élastique. En retirant des listes d’attente les personnes qui n’ont pas impérativement besoin d’être opérées, on améliorerait l’accès pour les autres. Ce serait aussi une façon d’éviter le surtraitement de personnes en bonne santé. Pour ne citer qu’un exemple : en Colombie-Britannique, 32 % des patients en attente d’une chirurgie de la cataracte ont une vue quasi parfaite.

L’ironie, c’est que la cause portée devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique, qui représente aujourd’hui la contestation judiciaire la plus pressante à l’égard de la constitutionnalité du régime canadien, concerne entre autres l’accès à l’arthroplastie du genou, une intervention susceptible de causer plus de mal que de bien chez certains groupes de patients.

Si les temps d’attente moyens sont longs au Canada, ce n’est pas le cas partout, comme l’illustre l’exemple des arthroplasties du genou en Ontario. À première vue, les délais semblent importants : en 2017, seulement 78 % des patients avaient été opérés dans les six mois recommandés, et 10 % avaient attendu plus de neuf mois. Néanmoins, la moitié l’avait été à l’intérieur de trois mois.

Pourquoi certaines personnes sont-elles opérées rapidement et pas d’autres ? La principale raison, c’est qu’il y a peu de coordination des activités chirurgicales.

D’autres secteurs des services ont adopté depuis belle lurette des stratégies efficaces de gestion des files d’attente, qui permettent d’éviter que certaines personnes aient à patienter plus longtemps que d’autres. Les modèles à « point d’accès unique » ― où tous les clients attendent dans une seule file et, lorsqu’ils arrivent en tête, se dirigent vers le premier guichet disponible ― égalisent les temps d’attente et améliorent l’efficacité des services, que ce soit dans les banques, les restaurants rapides ou à Disneyland.

La centralisation des services d’admission, de triage et d’aiguillage vers les bons prestataires de soins, tout en tirant profit d’équipes multidisciplinaires incluant des infirmières et des physiothérapeutes, contribuerait grandement à réduire la fluctuation des temps d’attente et à améliorer l’accès en chirurgie.

Le régime public n’est pas parfait, mais il réussit encore fort bien à fournir des soins d’excellente qualité à tous les Canadiens qui tombent malades et nécessitent des services hospitaliers et médicaux. Une action décisive s’impose afin d’améliorer les temps d’attente et faire en sorte que la population maintienne sa confiance envers notre précieux système de santé, pour pouvoir le léguer aux générations futures.

La bonne nouvelle, c’est que nous pouvons y parvenir en nous appliquant à régler les problèmes avec une précision chirurgicale, tout en évitant de tuer le patient dans le processus.

Photo : Shutterstock / Tyler Olson


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