Si presque tous les Canadiens s’entendent pour recon- naiÌ‚tre que le rapatriement de la Constitution, en avril 1982, et l’enchaÌ‚ssement dans cette Constitution d’une Charte des droits et libertés constituent l’œuvre majeure de Pierre Trudeau, ils n’en concluent pas tous qu’il s’agit laÌ€ d’une bonne chose. Certains y voient le produit d’un libéralisme excessif mettant trop l’accent sur les droits individuels, d’autres n’y voient qu’un instrument de pro- motion du nationalisme canadien aux dépens du nationa- lisme québécois.

Ainsi, l’éminent philosophe Charles Taylor pense que la Charte est si fortement marquée par « l’individualisme » et le « procéduralisme », propres aÌ€ la pensée de Trudeau, qu’elle « impose une forme de société libérale étrangé€re aÌ€ laquelle le Québec ne pourrait jamais se conformer [mais qui a] acquis une importance considérable au Canada hors Québec en rai- son de la force grandissante du libéralisme de procédure ». Le politologue bien connu Guy Laforest affirme, pour sa part, que la Charte est contraire aux intéré‚ts du Québec, ce qui  explique d’ailleurs qu’elle n’y soit pas acceptée. Pour lui, toute la réforme constitutionnelle de 1982, instrument de promotion du nationalisme canadien, constitue une « stratégie de corrosion de l’identité nationale québécoise ». Au lieu de célébrer la Charte, comme ils le firent lors de son dixié€me anniversaire en 1992, les Canadiens devraient plutoÌ‚t s’en excuser. Ainsi, Laforest affirme avec Taylor que la Charte s’oppose aux valeurs des Québécois.

Ces deux critiques de la Charte ”” le libéralisme, pré- sumé excessif, et l’anti-québécisme ”” se retrouvent dans la critique de toute la philosophie politique de Trudeau qu’on peut lire dans Reclaiming the Middle Ground. Les trois auteurs, Donald G. Lenihan, Gordon Robertson et Roger Tassé, examinent « how the political philosophy of liberalism ”” especially as incorporated into pan- Canadianism under former Prime Minister Trudeau ”” con- trasts and conflicts with the more federalist aspirations of moderate Quebec nationalists. »

Dans un mé‚me esprit, André Burelle, ancien conseiller de Trudeau et rédacteur de ses discours de 1977 aÌ€ 1984, affirme que l’objectif ultime de la Charte est de plaire aux Anglo- Canadiens. Il explique que, contraire- ment au Trudeau des années 1950 et 1960 qui vivait pleinement les idéaux personnalistes de grands penseurs catholiques français ”” tels Emmanuel Mounier et Jacques Maritain ””, celui de la Charte se fait remarquer par « un individualisme et un anti- nationalisme viscéral […] qui for- maient la personnalité de base de Pierre Elliott Trudeau [et qui] proje- taient une image de liberté et de modernité. Une image aÌ€ laquelle ne demandait qu’aÌ€ s’identifier un Canada anglais secoué par la volonté d’émancipation du Québec. »
On pourrait aisément citer de nombreuses autres critiques du
« libéralisme désincarné » de la Charte, étranger aÌ€ la culture politique et aux aspirations du Québec.

Effectivement, la philoso- phie politique de Trudeau s’inscrit dans la tradition libérale, au sens large du terme. Il est vrai également que la Charte vise l’unité des citoyens canadiens ”” objectif qu’elle a d’ailleurs atteint. Mais il est tout aussi vrai que les Québécois francophones apprécient la Charte autant, sinon plus, que les autres Canadiens.

Un sondage effectué en avril 2002 montre que pré€s de 88 p. 100 des Canadiens pensent que la Charte est une bonne chose. Fait digne d’at- tention : en ce qui concerne les Québécois francophones, non seule- ment appuient-ils la Charte en plus grand nombre (91 p. 100), mais c’est parmi ceux qui sont favorables aÌ€ l’indépendance qu’on trouve l’appui le plus fort (92 p. 100).

Comment expliquer ces données, aÌ€ premié€re vue surprenantes? Dans ce bref article, je tenterai de montrer qu’une influence chrétienne significa- tive, de type personnaliste, parfaite- ment intégrée dans la tradition cul- turelle québécoise, impré€gne la Charte. Cette pensée trouve sa source dans l’é- ducation catholique que Trudeau a reçue au collé€ge Jean-de-Brébeuf.

Élé€ve au prestigieux collé€ge de 1932 aÌ€ 1940, Trudeau a été profondé- ment marqué par l’éducation religieuse qu’il y a reçue. Comme ses notes per- sonnelles et ses lettres le dévoilent, il appréciait tous ses cours, particulié€rement ceux de religion.

Conformément aÌ€ la devise des jésuites: Ad majorem Dei gloriam (AMDG), ses maiÌ‚tres lui enseignaient que tout devait se faire « pour la plus grande gloire de Dieu ». Ils incitaient aussi leurs élé€ves aÌ€ prendre le Christ comme modé€le. Trudeau lui-mé‚me invitait ses camarades aÌ€ essayer, comme lui, d’imiter le Christ. 

La valeur fondamentale que retient Trudeau de ses cours de religion aÌ€ Brébeuf, celle qui nous intéresse ici, est la primauté de la personne humaine. « Rien ne révolte aÌ€ ce point un homme comme de lui rappeler sa supré‚me dignité de Fils de Dieu », écrit Trudeau dans le numéro du Brébeuf de Noéˆl 1939. S’adressant aux finissants du collé€ge inquiétés par les gronde- ments de la Deuxié€me Guerre mon- diale et par la crise économique qui perdure, il leur dit qu’ils doivent avant tout avoir confiance en Dieu et en eux- mé‚mes. C’est ainsi qu’ils auront le courage de se retremper constamment dans l’action qui prime toutes les autres : rendre le monde meilleur. On trouve ici le germe de la notion de « société juste » qui constitue l’épine dorsale du programme politique du Trudeau, homme d’État. Mais aÌ€ l’époque, utilisant un vocabulaire plus percutant parmi les jeunes idéalistes, il invitait ses camarades aÌ€ devenir de « vrais révolutionnaires » en agissant en « vrais chrétiens », ce qui, pour lui, signifiait : traiter la personne humaine avec le plus grand respect, chercher la vérité, aimer et croire en son prochain.

Une autre leçon apprise par Trudeau, comme par la plupart des élé€ves de Brébeuf, c’est qu’en tant que membre de l’élite ”” une élite définie non par sa naissance ou sa fortune, mais par sa valeur ”” il avait des devoirs envers son peuple. Il devait le guider vers le bien et le juste. D’autre part, conformément aÌ€ la tradi- tion jésuite de s’engager dans le domaine temporel pour améliorer la société, la notion de charité chrétienne prenait pour lui un aspect nettement politique.

Notons cependant qu’aÌ€ Brébeuf, aÌ€ l’instar de ses maiÌ‚tres, Trudeau examinait les institutions et les valeurs politiques dans un cadre idéologique de droite, de type corpo- ratiste, antilibéral et nationaliste. AÌ€ l’époque, « son peuple » comprenait uniquement les Canadiens français. Bien des années plus tard, sa philoso- phie politique sera fondée sur des valeurs libérales et démocratiques. Il conservera le sentiment d’un devoir envers « son peuple », qui inclura alors tous les Canadiens. S’il abandonne par la suite les perspectives politiques de ses maiÌ‚tres, il gardera toujours la con- viction que les vraies valeurs chré- tiennes visent le bien commun et la dignité de la personne. Ces sentiments sont aÌ€ la source de la Charte.

Lorsque, aÌ€ son retour au Québec en 1949, Trudeau constate avec consternation que sa « province natale était devenue une forteresse de ‘orthodoxie, affligée d’une mentalité d’état de sié€ge », il lutte, avec quelques autres intellectuels ”” dont les sig- nataires du Refus global et les fonda- teurs de Cité libre ”” contre cette vision rabougrie de la personne et cet état d’esprit. Ces contestataires cherchent ailleurs, mais principalement au sein mé‚me de l’Église catholique, des façons de concevoir le rapport entre l’individu et le groupe.

C’est vers les personnalistes, Emmanuel Mounier, mais surtout Jacques Maritain, grand penseur catholique, que Trudeau se tourne. Il écrit, dans ses Mémoires :

La personne, selon ces deux maiÌ‚tres, c’est l’individu enrichi d’une conscience sociale, intégré aÌ€ la vie des communautés ambiantes et au contexte économique de son temps, lesquels doivent aÌ€ leur tour donner aux personnes les moyens d’exercer leur liberté de choix. C’est ainsi que dans ma pensée la notion fondamentale de justice vint s’ajouter aÌ€ celle de liberté.

En fait, la pensée de Maritain marquera profondément la philosophie politique de Trudeau. Cette influence se manifestera particulié€rement dans la Charte canadienne.

Pour Maritain, le bien commun n’est pas la somme des biens et intéré‚ts des personnes qui constituent la société ”” comme le soutiennent les libertaires ou ceux qu’on appelle aujourd’hui les néo-conservateurs. Elle n’est pas non plus le bien de la nation ou du peuple ”” comme l’affirment les communautaristes. La vie en société, souligne vigoureusement Maritain, a pour but « le bien commun des person- nes humaines […] Le bien commun de la cité n’est ni la simple collection des biens privés, ni le bien propre d’un tout […] c’est la bonne vie humaine d’une multitude de personnes, c’est-aÌ€- dire de totalités aÌ€ la fois charnelles et spirituelles. » Maritain fait découler la primauté de la personne du fait que l’homme est fils de Dieu. Pour lui, c’est dans la philosophie chrétienne qu’on trouve le plus grand respect de la per- sonne humaine :

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Je n’oublie pas que des hommes étrangers aÌ€ la philosophie chré- tienne peuvent avoir un sens profond et authentique de la personne humaine et de sa dig- nité […] ; cette description n’est pas le monopole de la philoso- phie chrétienne (bien que la philosophie chrétienne la porte aÌ€ un point d’aché€vement supérieur).

Maritain est convaincu que d’un point de vue humaniste on peut défendre la dignité de la personne en faisant valoir l’idée que les é‚tres humains ont une mé‚me nature humaine. Cette nature, qui a quelques traits permanents, se dévoile au fil du temps tout en s’adaptant au contexte ambiant. Pour Maritain, chrétien et humaniste, la dignité de la personne est une valeur absolue qui ne supporte aucun compromis.

Il élabore cette pensée dans plusieurs écrits, notamment dans Les droits de l’homme, paru en mai 1942. Dans cet ouvrage, traduit en une dizaine de langues, il veut « mettre au jour les principes d’un humanisme politique fondé sur le respect de la per- sonne humaine, de sa dignité et de ses droits ». AÌ€ la fin de la guerre, Maritain jouera un roÌ‚le de premier plan dans la promotion d’une charte universelle des droits de la personne. Ses tré€s nom- breuses activités en faveur de ce projet, notamment le discours qu’il donne en tant que chef de la délégation française aÌ€ une rencontre de l’Unesco aÌ€ Mexico, en novembre 1947, ont une influence décisive sur les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies, proclamée le 10 décembre 1948.

Maritain soutient que, malgré leurs divergences philosophiques et méta- physiques, les é‚tres humains, parce qu’ils sont dotés d’une mé‚me nature humaine, peuvent, sur le plan pratique, accepter des normes com- munes de vie en société. Ces normes, qui incluent « l’instinct de la justice, le sens des droits de la personne humaine, de la liberté, de l’égalité, de la frater- nité », reflé€tent une conception du bien commun qui est innée. C’est ce qui explique que les Nations Unies soient arrivées aÌ€ un accord sur la déclaration des droits de la personne :

L’accord sur une déclaration commune n’est possible que par une approche pragmatique plutoÌ‚t que théorique, ainsi que par un effort collectif visant aÌ€ comparer, reprendre et parfaire les multiples ébauches afin de les rendre acceptables aÌ€ tous sur le plan pratique, indépendam- ment des divergences d’ordre théorique.

Pour Maritain, il ne suffit pas de croire en la primauté de la personne, il est essentiel de rendre cette valeur effective : « Ce mot ne veut rien dire s’il ne signifie pas que de par la loi naturelle la personne humaine a le droit d’é‚tre respectée et est sujet de droit, possé€de des droits. » D’ouÌ€ la nécessité d’une Charte des droits et li- bertés des personnes, puisque c’est laÌ€ que sont énoncés des principes de droit relevant d’un ordre moral ayant précédence sur l’ordre politique.

Pour résumer l’humanisme poli- tique de Maritain, on peut dire qu’il se traduit par : 1) le recours aÌ€ un « ordre moral » identifiant les valeurs com- munes qui permettent aux é‚tres humains de vivre har- monieusement en société, tout en acceptant leurs différences, 2) la nécessité de traduire ces valeurs communes en termes de droits juridiques supérieurs aux lois ordinaires, 3) la reconnaissance du principe premier de la primauté de la personne humaine.

Dans un ouvrage collectif portant sur « la recherche d’une société juste », Trudeau reconnaiÌ‚t clairement l’influence chrétienne et humaniste de Maritain dans son résumé des principes philosophiques sur lesquels repose la Charte canadienne des droits et libertés :

L’adoption d’une charte consti- tutionnelle s’inscrit dans la ligne la plus pure de l’huma- nisme libéral : tous les membres de la société civile jouissent de certains droits fondamentaux inaliénables, et ils ne peuvent en é‚tre privés par aucune collec- tivité […] Ce sont des ”˜humaines personnalités’ (Maritain), des é‚tres qui relé€vent de l’ordre moral, c’est-aÌ€-dire libres et égaux entre eux, cha- cun ayant une dignité absolue et une valeur infinie. […] Ils ne sont donc contraignables par aucune tradition ancestrale, n’étant esclaves ni de leur race, ni de leur religion, ni de leur condition de naissance, ni de leur histoire collective. Il s’en- suit que seule la personne humaine est porteuse de droits ; la collectivité peut seulement détenir ces droits qu’elle exerce en fiducie pour ses membres et aÌ€ certaines conditions.

Il est facile de rapprocher l’humanisme libéral de Trudeau de l’humanisme politique de Maritain.

Comme ce dernier, Trudeau reconnaiÌ‚t que la « dignité absolue et la valeur infinie » de la personne constituent le fondement de l’ordre moral. C’est de cet ordre moral, base d’une « société juste », que dérivent les « droits fonda- mentaux inaliénables » des citoyens.

Pour Trudeau, comme pour Maritain, le principe d’autorité ne peut s’exercer qu’en « fiducie » parce que les citoyens sont des é‚tres autonomes et libres et sont seuls porteurs de droits. En enchaÌ‚ssant les droits fondamen- taux de la personne dans la Constitution, la Charte confé€re des pouvoirs aux citoyens qui, ainsi armés, peuvent lutter contre l’arbitraire des gouvernants. Pour Trudeau, la notion de « primauté de la personne » con- stitue l’axe central d’un ordre moral digne d’une société civilisée : « On comprendra donc que l’esprit de la Charte et son économie tout entié€re consistent en la protection de l’indi- vidu, non seulement contre la tyrannie de l’État mais également contre celle qui pourrait découler de l’apparte- nance aÌ€ une collectivité minoritaire. »

Un certain nombre de valeurs sous-tendent la Charte. Trudeau écrit qu’il a longtemps cru « que la plus importante valeur d’une société juste et sa principale caractéristique étaient la liberté et son exercice ». AÌ€ la liberté s’est ajouté, plus tard dans sa vie, le principe d’égalité, « non pas l’égalité aÌ€ la Procruste bien suÌ‚r, ouÌ€ tous seraient ramenés aÌ€ une certaine moyenne. Mais l’égalité des chances. » La Charte accorde une place importante aÌ€ cette notion. L’égalité des deux langues offi- cielles, l’anglais et le français, enchaÌ‚ssée dans la Constitution, s’inscrit dans cette optique. Notons que ce ne sont pas les groupes linguistiques que la Charte proté€ge mais les individus, qui peuvent ainsi commu- niquer avec leur gouvernement dans la langue de leur choix.

Toujours dans l’optique de l’éga- lité des chances, une certaine distribu- tion des richesses entre provinces est garantie par la clause 36, qui a trait aux transferts de fonds entre gouverne- ments, afin d’équilibrer le niveau de services publics rendus aÌ€ tous les citoyens. La clause 28, sur l’égalité des sexes, jouit d’un statut constitutionnel spécial qui renforce la mise en pratique de cette valeur. La clause 15, elle, vise « aÌ€ améliorer la situation d’individus ou de groupes défavorisés ».

Ainsi, loin de refléter un libéra- lisme ou un individualisme excessif, la Charte canadienne vise le bien commun tel que conçu par Trudeau aÌ€ la suite de Maritain. La Charte traduit en termes de droit les valeurs universelles sur lesquelles des personnes de bonne volonté peuvent s’entendre pour construire une meilleure société. Rappelons que ces valeurs sont « l’instinct de la justice, le sens des droits de la personne humaine, de la liberté, de l’égalité, de la fraternité ». Pour Trudeau, elles sont aÌ€ la fois chrétiennes et universelles, et se situent en continuité des enseigne- ments reçus au collé€ge Brébeuf. Il n’est donc pas étonnant que la Charte soit appréciée de tous les Canadiens : ils se reconnaissent dans « l’ordre moral » qui l’impré€gne. Si les Québécois la chérissent particulié€rement, c’est qu’elle s’inscrit sans aucun doute dans leur héritage culturel.

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