L’annulation du projet Keystone XL fera mal à l’Alberta, mais l’absence de pipelines ne nous guérira pas de notre trop grande consommation de pétrole.

La saga des pipelines a connu un autre rebondissement le 20 janvier dernier, lorsque Joe Biden ― quelques heures après son entrée en fonction à la Maison-Blanche ― a révoqué le permis présidentiel nécessaire au projet de construction du pipeline Keystone XL. Ce permis avait été accordé à deux reprises (en 2017 et 2019) par le président Donald Trump, alors que son prédécesseur, Barack Obama, avait rejeté ce projet promu par TC Énergie (anciennement TransCanada) en 2008. Les diverses controverses environnementales, juridiques et territoriales avec les groupes autochtones expliquent les obstacles et les multiples permis refusés, puis autorisés, et finalement retirés. Ce pipeline devait transporter 830 000 barils de pétrole par jour de l’Alberta jusqu’à Steele City, au Nebraska, d’où ils auraient continué leur chemin vers les raffineries du golfe du Mexique et de l’Illinois par le réseau de pipelines existant.

Les débats sont nombreux et houleux sur ce pipeline, comme sur les nouveaux pipelines en général. Plutôt que d’entrer directement dans cette discussion, nous nous posons la question plus large : nous faut-il des pipelines ? Où se situe l’Alberta dans le marché pétrolier mondial et quel débat de fond faudrait-il avoir en matière de changements climatiques ?

Le point de vue albertain : optimiser la valeur de la production

Le rejet du projet Keystone XL est un dur coup pour l’Alberta, dont la production de pétrole non conventionnel (issu des sables bitumineux) est passée de 1 million de barils par jour en 2007 à plus de 3 millions en 2020. À cette production s’ajoutent quelque 500 000 barils par jour de pétrole conventionnel et la production de la Saskatchewan, qui est aussi d’environ 500 000 barils par jour, pour un total d’environ 4 millions de barils quotidiennement dans l’Ouest canadien. Cela place le Canada parmi les cinq plus grands producteurs mondiaux. Cette production est essentiellement destinée à l’exportation, avec un seul client : les États-Unis. Il existe quatre grands pipelines pour faire sortir cette production de l’Alberta : le réseau principal d’Enbridge (en fonction depuis 1950), les pipelines existants du système Keystone (qui ont commencé leurs opérations entre 2010 et 2016), Trans Mountain (un pipeline vers Vancouver, qui existe depuis 1953 et que le gouvernement du Canada a racheté de Kinder Morgan) et l’Enbridge Express (un plus petit pipeline transportant du pétrole depuis 1997).

Pour les producteurs albertains, le goulot d’étranglement lié au manque de capacité de transport, qui déprime le prix canadien, se traduit par une perte de revenu d’environ 30 millions de dollars américains par jour !

Ces pipelines fonctionnent au maximum de leur capacité, ce qui contraint les producteurs albertains à vendre leur pétrole à un prix plus bas que leurs compétiteurs, par manque d’options. Par exemple, le pétrole lourd mexicain (transigé sous l’appellation Maya), qui est équivalent au pétrole lourd issu des sables bitumineux (transigé sous l’appellation Western Canada Select ou WCS), se vendait 12 dollars américains de plus par baril le 3 février 2021. Pour les producteurs albertains, le goulot d’étranglement lié au manque de capacité de transport, qui déprime le prix canadien, se traduit par une perte de revenu d’environ 30 millions de dollars américains… par jour ! Cela correspond à 10 milliards par an.

Leur intérêt pour de nouveaux pipelines réside donc essentiellement dans leur quête de flexibilité pour acheminer le pétrole vers les marchés les plus lucratifs, et aussi, évidemment, pour envisager une éventuelle croissance de leur production si les conditions le permettent.

Le marché du pétrole : dynamique et en croissance

La consommation mondiale de pétrole n’a cessé d’augmenter au cours des 50 dernières années, passant de 30 millions de barils par jour en 1965 à 100 millions actuellement. L’augmentation des prix n’a qu’une influence minime sur la consommation : il faut des crises économiques ou sanitaires pour, temporairement, faire diminuer la consommation. Celle-ci est liée surtout à la croissance du parc mondial de véhicules, puisque les parts de marché du pétrole reculent dans les secteurs de l’industrie et du bâtiment, qui se tournent vers d’autres sources d’énergie. Aux États-Unis, après un léger déclin de 2006 à 2009, la consommation a recommencé à croître pour atteindre 22 millions de barils par jour au début de 2020, juste avant la pandémie. Quoiqu’elle ait chuté à 13 millions de barils en avril 2020 (le plus bas niveau depuis 1990), elle a remonté à près de 20 millions en février 2021.

Cette soif d’hydrocarbures est étanchée par une production mondiale qui n’a jamais été aussi abondante. L’OPEP a de solides réserves, la Russie maintient sa production, et de nombreux producteurs émergent. Parmi eux se trouvent, en premier lieu, les États-Unis et le Canada avec leur pétrole non conventionnel : pétrole de schiste aux États-Unis et bitumineux au Canada.

Mais ils ne sont pas les seuls producteurs en croissance ou qui affichent un potentiel de croissance. Le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde, et il pourrait augmenter sa production dès que sa situation politique se rétablira. Ces réserves extracôtières de pétrole extra-lourd auraient une empreinte environnementale équivalente aux sables bitumineux. Pour alimenter les raffineries du golfe du Mexique, la Colombie et le Brésil sont aussi très bien placés. La production de pétrole lourd au Brésil augmente en mer et a un important potentiel de croissance. Évidemment, grâce à leur situation géographique, ces producteurs n’ont pas besoin de pipelines pour le transport. Ils sont en mesure de charger les pétroliers assez près des lieux de production et d’alimenter les acheteurs internationaux à un faible coût de transport : pour 3 dollars le baril, les plus grands pétroliers peuvent traverser le globe. En comparaison, il coûte 6 dollars pour acheminer un baril d’Edmonton à Montréal par pipeline.

À l’échelle mondiale, il est tout à fait possible de se passer des pipelines de l’Amérique du Nord. Les multiples producteurs mondiaux peuvent alimenter les raffineries nord-américaines par pétrolier. C’était le cas pour les raffineries québécoises, et c’est actuellement le cas pour les raffineries de la côte Atlantique (Irving au Nouveau-Brunswick et Come by Chance à Terre-Neuve-et-Labrador). Si les raffineries du golfe du Mexique n’ont pas de pétrole albertain, leurs opérations ne sont nullement en péril.

Un climat propice au déclin de la consommation de pétrole ?

La lutte contre les changements climatiques appelle évidemment à une réduction radicale des émissions de CO2, dont 34 % proviennent du pétrole dans le secteur énergétique (44 % du charbon et 21 % du gaz naturel). L’électrification des transports et la tarification du carbone, qui gagnent du terrain à l’échelle de la planète, sont en voie de mettre fin à la croissance de la consommation de pétrole. Le géant pétrolier BP, dans son scénario de cours normal des affaires, prévoit même un plateau de consommation entre 2025 et 2030, suivi d’un déclin. S’il y a une plus forte baisse des émissions, la décroissance de la consommation s’amorcera plus tôt.

La production de pétrole cause des émissions nettement plus faibles que sa consommation, et même moindres que la construction des véhicules dans lesquels le pétrole est consommé.

Les approches pour réduire les émissions de CO2 sont largement connues : efficacité énergétique, mobilité durable, énergie renouvelable. En tarifant adéquatement les émissions de gaz à effet de serre, les gouvernements soutiennent ces objectifs de réduction des émissions. Dans cette approche, l’opposition aux pipelines est complètement absente. Et ce n’est pas étonnant : le transport du pétrole n’est pas une source importante d’émissions de CO2, et la production de pétrole cause des émissions nettement plus faibles que sa consommation, et même moindres que la construction des véhicules dans lesquels le pétrole est consommé.

En somme, l’annulation du projet Keystone XL fera mal à l’Alberta, mais n’empêchera pas le pétrole mondial de couler à flots et d’arriver aux raffineries du golfe du Mexique. Les pipelines ne sont nécessaires que pour la logistique locale. Leur absence n’entrave pas la consommation de produits pétroliers, qui domine outrageusement les émissions de CO2. Avec des politiques publiques adéquates, la consommation de pétrole pourrait diminuer, les émissions aussi, et les producteurs amorceraient naturellement une transition vers des secteurs plus porteurs. S’attaquer au symptôme du marché encore profitable des nouveaux pipelines ne nous guérira pas de notre trop grande consommation de pétrole. Nous ferions bien mieux de nous tourner résolument vers les solutions et de laisser les producteurs albertains tirer le meilleur profit des années de production qu’il leur reste.

Photo : Shutterstock / Bruce Raynor