Plusieurs leçons peuvent être tirées des événements du 11 septembre, mais toutes ne font pas l’unanimité. Un certain nombre de constatations peut cependant être avancé sans trop de risques de se tromper.

En premier lieu, durant de nombreuses années, l’Occident a considéré l’islamisme radical comme une forme de terrorisme banal plus ou moins délétère et peu susceptible d’affecter un jour l’Amérique. Cette vision des choses appar- tient désormais au passé. Il faut toutefois reconnaître que l’Occident porte une lourde responsabilité en ce qui concerne la virulence de ce phénomène, d’autant que les États-Unis ont ouvertement soutenu le gouvernement du Pakistan dans son programme d’entraînement et de formation des moud- jahidin. Il a fallu attendre l’événement-choc du 11 septembre avant que tous et chacun prennent conscience de la gravité et des conséquences désastreuses que des mouvements « idéologisés » ultraviolents sont capables de provoquer.

En deuxième lieu, le terrorisme n’a jamais constitué avant cette date une menace stratégique pour les grandes puissances. La prolifération incontestable de mouvements amorphes violents pourrait cependant modifier cette situa- tion, d’autant que la technologie moderne a malheureuse- ment tendance à se répandre rapidement et dans tous les azimuts. La question de savoir si les événements du WTC avaient un caractère tactique ou stratégique reste ouverte, mais il est bien certain que la répétition d’actes de cette nature exécutés avec des armes de destruction massive cons- tituerait un coup d’éclat stratégique capable de modifier considérablement le paysage politique américain.

En troisième lieu, si les événements du 11 septembre mar- quent un tournant décisif entre un « avant » et un « après », c’est en grande partie parce que personne n’était préparé à faire face à des événements d’une telle ampleur. Cette constatation s’étend et se ramifie jusque dans les structures organiques habituelles des États. En effet, tout l’appareil judiciaire et poli- cier a été complètement dépassé par les événements. La seule réalité qui s’est imposée après le 11 septembre a été celle de faire du terrorisme un « acte de guerre » avec les résultats que l’on connait. Après la campagne d’Afghanistan, les États-Unis se retrouvent aujourd’hui avec des prisonniers dont personne ne sait s’ils sont des combattants illégaux, des prisonniers de guerre soumis aux Conventions de Genève, ou tout simple- ment des criminels. Le malaise tient au fait que les approches classiques de la criminologie (clinique, judiciaire et socio- préventive) ne sont guère pertinentes aujourd’hui pour faire face à la gravité de la situation. En tout cas, personne ne parle jusqu’à maintenant de programmes de réhabilitation pour les « invités » de Guantanamo…

En quatrième lieu, le 11 septembre a galvanisé tout un peuple, toute une population, toute une administration, sans distinction de race, de couleurs, de classes ou de partis politiques. Autrement dit, la réponse américaine a été unanime et se distingue en ce sens nettement de la position d’autres alliés. La coalition antiterroriste internationale mise sur pied, hors de l’OTAN, démontre que Washington n’avait pas l’intention de s’embarrasser des procédures lourdes et lentes de l’OTAN avant de porter le feu en territoire ennemi. La force d’assistance à Kaboul, désormais sous commandement turc, ne fait pas partie des forces de la coalition internationale. En outre, plusieurs autres types d’opérations, reliées au démantèlement du réseau d’Al-Qaïda, se poursui- vent à travers le monde. Ce processus indique clairement que les États-Unis sont capables de met- tre sur pied des coalitions ad hoc bilatérales ou multilatérales très différentes les unes des autres, peu importe qu’il s’agisse de la Géorgie, des Philippines ou de la Colombie, pour ne pas parler du rôle de la Chine ou de la Russie en Asie centrale.

En cinquième lieu, il devient évident que les États-Unis ont désormais fait de la lutte antiterro- riste la priorité première de leur politique étrangère. Celle-ci vient se greffer sur une priorité de l’administration précédente : la non-proliféra- tion des armes de destruction massive. Lors de son discours sur l’État de l’Union prononcé devant le Congrès américain en janvier 2002, le président Bush a identifié plusieurs pays (notamment l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord) comme faisant partie d’un « axe du mal ». En mai, dans un discours prononcé à West Point, le président a rappelé que les États-Unis ne pouvaient désormais attendre d’« être frappés » avant d’«intervenir», soulevant ainsi tout un nouveau débat sur le bien-fondé de frappes « préventives » ou « pré-emptives » des- tinées non à détruire un ennemi mais à le priver de toute possibilité de se doter, de maintenir ou de conserver en sa possession des armes de destruc- tion massive. Cette évolution de la doctrine améri- caine va de pair avec l’examen de la posture nucléaire américaine (Nuclear Posture Review) qui vise à munir Washington de toutes les options mi- litaires possibles sur la manière de conduire des frappes préventives. Nous entrerions ainsi dans une phase différente de la lutte antiterroriste.

Parmi les autres éléments qui ne font pas l’u- nanimité mais que l’on peut raisonnable- ment considérer comme des questions découlant des événements du 11 septembre, notons celles- ci : y a-t-il renforcement ou dépérissement du rôle de l’État; jusqu’où doit-on considérer comme sérieux certains types de menaces; quelle est l’é- tendue des moyens à mettre en œuvre pour con- trer le fléau du terrorisme; et y a-t-il une dérive sécuritaire des problèmes du terrorisme?

Un premier clivage porte sur l’extinction pro- gressive du rôle de l’État dans un monde en pro- fonde transformation, un monde marqué par la mondialisation croissante des échanges, des idées, de la technologie et l’émergence d’une société civile globale, face à l’ancien monde issu du Traité de Westphalie de 1648 qui accorde à l’État, dans la tradition weberienne, le monopole de la violence. La première tendance est déjà nettement affirmée vers la fin des années 1980 avec la publication en France des travaux de Bertrand Badie et Marie- Claude Smouts (Le retournement du monde, 1992), tandis que plusieurs autres auteurs, dont Audrey K. Cronin, estiment que les événements du 11 sep- tembre renforcent plutôt qu’ils n’affaiblissent le rôle de l’État. Je me situe nettement dans cette se- conde école de pensée. J’ai écrit ailleurs que la lutte antiterroriste sera « longue, sale, profitable pour quelques-uns, structurante, antidémocratique et impériale ». Autrement dit, l’État sort renforcé des événements du 11 septembre, même si le mouve- ment de la mondialisation poursuit son cours. À telle enseigne la résolution 1373 du Conseil de sécurité de l’ONU qui oblige les États à renforcer leurs lois et dispositifs juridiques pour contrer le fléau du terrorisme, le durcissement de la lutte antiterroriste sur le plan international, la création aux États-Unis du Département de la Homeland Security, et l’importance accrue accordée à la mise en œuvre d’un « périmètre de sécurité » entre le Canada et les États-Unis.

D’autres clivages portent sur l’évaluation de la menace, la tendance actuelle étant de prendre au sérieux et dans tous les azimuts tout type de me- naces. Deux éléments méritent ici d’être soulignés. En premier lieu, les États-Unis, en dépit de leurs puissants moyens financiers et technologiques, ne peuvent se protéger de tout et contre tout. La tech- nologie peut aider à régler certains problèmes, mais elle ne peut se substituer à l’analyse humaine et ne constitue en aucun cas un élément dissuasif efficace à 100 p. 100 contre un adversaire imagi- natif et surtout décidé à mourir. En second lieu, le problème reste néanmoins inquiétant et doit être analysé froidement, car la plupart des experts s’en- tendent pour affirmer que les risques du recours à des armes chimiques, bactériologiques, nucléaires ou radionucléaires croissent avec le temps. Or, les conséquences qui en résulteraient seraient parfois désastreuses pour les populations, et sërement catas- trophiques dans le cas du recours à une arme nucléaire « détournée », « volée », introduite illé- galement en « pièces détachées » pour être ensuite réassemblée aux États-Unis. Ces questions ne font pas l’unanimité, car il s’agit non seulement d’em- pêcher la constitution de stocks dangereux aux États-Unis, mais aussi de se prémunir contre de tels dangers, si la menace devait venir de l’extérieur, d’où l’importance que l’administration Bush apporte à la défense antimissile. Pour l’instant, les deux problèmes restent plus ou moins intimement liés, ce qui ajoute une dimension nouvelle à une problématique déjà particulièrement complexe.

Si le paradoxe de la menace asymétrique reste relativement simple à formuler"le plus fort est le plus vulnérable, et le plus petit, le plus destruc- teur", les seuls moyens dont disposent alors les États puissants sont de tout miser, non plus sur la dissuasion, encore que le phénomène continue de jouer, mais sur l’alerte précoce, la prévention et des moyens d’intervention rapides et efficaces. Sur ce dernier point, il n’y a pas unanimité ni au sein des États-Unis ni au sein des alliés.

Le problème peut être découpé sous trois angles différents. En premier lieu, la dimen- sion alliée implique que tous les États alliés parta- gent entre eux, en temps réel, toute l’information nécessaire à la poursuite de la lutte antiterroriste. En la matière beaucoup de progrès a été fait, même si plusieurs pays alliés, notamment la France et le Grande-Bretagne, estiment que Washington continue de retenir des informations qu’elle souhaite peut-être ne partager avec aucun autre. Ici comme ailleurs, tout dépend de la bonne volonté des États-Unis, mais surtout des circonstances où l’un ou l’autre des interlocuteurs ne souhaiterait pas révéler l’étendue des disposi- tifs de sécurité du renseignement dont il dispose. En deuxième lieu, la réorganisation des forces de police, de renseignement, de surveillance et d’in- tervention met à contribution des dizaines d’a- gences à travers un pays. Ici, les situations varient d’un pays à un autre. Cependant, les États-Unis ont décidé d’élever au rang d’agence ministérielle le Bureau de la sécurité intérieure dirigé par Tom Ridge, ce qui n’est pas sans soulever d’énormes problèmes, puisque ce Bureau ne dispose d’aucun pouvoir sur les ressources et les responsabilités d’autres ministères. Tout au plus ce Bureau deviendra-t-il une superagence de coordination, en espérant que la synergie souhaitée entre les informations reçues saura produire les effets escomptés. Or, en la matière, rien n’est moins sër. On ne peut qu’espérer une meilleure coordination et un échange accru de renseignements entre les deux bureaux rivaux d’autrefois, c’est-à-dire la CIA et le FBI. En troisième lieu, les modes d’or- ganisation et d’apprentissage de chacun des corps d’intervention sur le terrain supposent aussi une longue période de rodage d’où les guerres de clocher ne seront jamais absentes.

En ce qui a trait à la dérive sécuritaire des questions du terrorisme, trois questions parti- culières méritent d’être signalées. La première, la plus évidente, concerne le respect des droits cons- titutionnels du citoyen ou encore ce que l’on qualifie de « libertés civiques » aux États-Unis et de « droits de la personne » au Canada. Ce débat risque d’être attisé dans l’avenir dans la mesure où la répétition d’actes terroristes entraîneront sans coup férir la mise en place de mesures d’ex- ception. Au Canada, la « clause crépusculaire » sur la durée des lois antiterroristes sera sans doute soumise à des examens périodiques qui permet- tront aux députés et autres groupes ou citoyens concernés de faire valoir leurs droits. La seconde dérive concerne le statut d’immigré et la clause d’asile politique, deux éléments qui deviendront demain tributaires de plus en plus d’exigences. Il existe, enfin, une troisième dérive de nature plus politique ou stratégique. Il s’agit de la récupéra- tion du discours antiterroriste américain par des États en prise avec des conflits locaux. Les « mar- tyrs » d’hier sont désormais considérés comme des « meurtriers » au Moyen-Orient, et l’Inde, dans le conflit qui l’oppose au Pakistan, ne s’est pas privée non plus pour déclarer que l’« infra- structure terroriste » du Pakistan au Cachemire devait être détruite. Il est difficile pour l’instant d’apprécier les conséquences de ces dérives politi- co-stratégiques. Chose certaine, elles marquent un degré de tolérance diminué face à tout acte de terrorisme. L’Occident en général commence à en avoir « soupé » du terrorisme et il est tout à fait naturel que les pays industriels s’entendent désor- mais pour criminaliser au maximum tout geste ou acte terroriste posé. Cependant, il ne faudrait pas non plus tomber dans l’angélisme en pensant que le terrorisme pourra être éliminé par de sim- ples déclarations (la tolérance zéro qui peut justi- fier n’importe quelle répression!) ou la signature de conventions portant sur la coopération. Il fau- dra joindre le geste à la parole et dans beaucoup de cas s’attaquer directement aux causes du con- flit pour que les choses commencent à bouger.