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À première vue, les sept priorités énoncées dans la lettre de mandat du premier ministre Mark Carney à ses ministres peuvent sembler n’avoir aucun lien avec l’environnement.
Des dossiers comme le logement, la croissance économique, la sécurité nationale et l’immigration paraissent distincts des enjeux liés aux changements climatiques ou à la perte de biodiversité. Mais cette fausse perception pourrait coûter cher.
Il est essentiel que le gouvernement prenne en considération les impacts sur l’environnement dans la réalisation de ses septs priorités, afin d’en assurer le succès, d’éviter des coûts, des retards et la prise de risques inutiles.
Priorité n° 1 : Établir une nouvelle relation avec les États-Unis en matière d’économie et de défense et renforcer notre collaboration avec des partenaires commerciaux et des alliés fiables
Alors que les États-Unis se retirent de la gérance environnementale, le Canada doit emprunter une voie différente, comme il le fait déjà en matière de politique commerciale et économique. Dans un monde marqué par l’intensification des phénomènes météorologiques extrêmes, la raréfaction des ressources et la perte de biodiversité, ignorer les priorités environnementales n’est pas seulement irresponsable. C’est stratégiquement imprudent.
Grâce à ses nombreux accords multilatéraux sur l’environnement, le Canada a de nombreuses occasions de démontrer que le leadership environnemental est indissociable de la crédibilité économique et géopolitique.
Par exemple, en tant qu’architecte clé du cadre mondial de Kunming-Montréal pour la biodiversité, le Canada est bien placé pour démontrer comment la protection de l’environnement peut renforcer à la fois les partenariats économiques et ceux liés à la sécurité. Elle offre l’occasion de tisser des liens solides et de coordonner les agendas climatique et en faveur de la biodiversité.
L’intégration du climat et de la nature dans nos stratégies commerciales et diplomatiques permettra d’approfondir nos liens avec des alliés tournés vers l’avenir, d’ouvrir l’accès aux marchés verts et de renforcer notre crédibilité dans l’élaboration de normes mondiales.
Priorité 2 : Bâtir une seule économie canadienne en éliminant les obstacles au commerce interprovincial ainsi qu’en identifiant et en accélérant les projets de construction qui relieront et transformeront notre pays
Pour réussir, les projets de construction doivent être cohérents avec les valeurs qui sous-tendent la contribution du Canada à la durabilité mondiale. Ils doivent respecter les écosystèmes forestiers, qui stockent d’énormes quantités de carbone, soutiennent une biodiversité irremplaçable, protègent l’eau douce et favorisent le bien-être des communautés.
La meilleure façon de rationaliser le développement est de faire preuve de prévoyance stratégique, en identifiant les domaines dans lesquels le développement des infrastructures et des ressources est viable tant sur le plan écologique qu’économique. Nous devons choisir des projets qui contribuent activement aux engagements climatiques du Canada et éviter ceux qui les compromettent.
L’approche actuelle, qui consiste à attendre que les promoteurs soumettent leurs idées en l’absence d’orientation stratégique globale, se limite à l’atténuation des impacts plutôt qu’à l’évaluation des risques des projets. Ce modèle réactif ignore les contextes écologiques et sociaux plus larges, ce qui favorise les impacts cumulatifs, en particulier lorsque ces projets repoussent les frontières dans des régions sensibles sur les plans écologique et culturel.
Ce processus obsolète est mûr pour un changement transformateur, à l’image de ce que le premier ministre veut implanter. Un programme moderne de construction nationale doit améliorer la manière dont les valeurs écologiques, la gouvernance autochtone et les considérations climatiques sont prises en compte dans la prise de décision. Cela signifie prévoir et gérer les effets cumulatifs au fil du temps, et non réagir après que les dommages ont été causés.
Priorité n° 3 : Réduire les coûts et aider les Canadiens à aller de l’avant
L’un des moyens les plus efficaces de réduire les coûts à long terme pour les Canadiens consiste à protéger les écosystèmes naturels, qui fournissent des services essentiels, comme l’eau potable, la sécurité alimentaire, la régulation du climat et la réduction des risques de catastrophe.
Entre-temps, les coûts de l’inaction s’additionnent. Les feux de forêt, les inondations et les sécheresses coûtent à chaque année des milliards de dollars aux Canadiens et font grimper les prix des aliments, des assurances et du logement.
La protection des tourbières riches en carbone, qui représentent 25 % de la superficie mondiale, est l’une des mesures climatiques les plus rentables qui soient. Dans les zones urbaines, la conservation des espaces riches en biodiversité réduit les risques d’inondation, régule la température et améliore la qualité de vie.
Le développement à grande échelle des techniques de conservation développées par les communautés autochtones protège les systèmes écologiques tout en favorisant la revitalisation culturelle, les économies locales et la résilience. Protéger la nature n’est pas un coût. C’est un plan d’épargne.
Priorité n° 4 : rendre le logement plus abordable en libérant le potentiel de la coopération public-privé, en stimulant un secteur moderne de l’habitat et en créant de nouveaux emplois dans les métiers spécialisés
Construire des logements abordables ne se limite pas à poser des briques, installer des systèmes d’égouts et obtenir des permis. Cela signifie créer de véritables communautés durables : dotées d’un accès à l’eau potable, protégées contre les inondations et les vagues de chaleur, intégrées à la nature, et conçues dans le respect des zones essentielles au maintien de la biodiversité.
Les développements tentaculaires qui grugent des espaces verts, détruisent l’habitat d’espèces déjà menacées et accélèrent les changements climatiques n’améliorent ni l’accessibilité ni la qualité de vie. En fait, ils augmentent souvent les coûts à long terme pour les municipalités et les citoyens.
De nombreuses études montrent que les aménagements urbains qui laissent place à la nature améliorent la santé des habitants, renforcent la résilience des communautés et, dans de nombreux cas, réduisent les coûts d’infrastructure. Une conception respectueuse de la nature réduit le besoin de nouvelles routes et de nouveaux services publics, limite l’utilisation des combustibles fossiles et aide les communautés à s’adapter aux phénomènes climatiques extrêmes.
Priorité n° 5 : Protéger la souveraineté du Canada et assurer la sécurité des Canadiens en renforçant les Forces armées canadiennes, en sécurisant nos frontières et en renforçant l’application de la loi.
Nulle part ailleurs, le lien entre les changements environnementaux et la sécurité nationale n’est aussi visible que dans l’Arctique, où les changements climatiques transforment rapidement la région. Exercer sa souveraineté dans le Nord ne se limite pas à affirmer sa présence. Cela signifie comprendre et gérer le changement de manière à protéger à la fois les populations et les écosystèmes.
Alors que le trafic maritime dans l’océan Arctique augmente en raison de l’allongement des périodes sans glace, le Canada a l’occasion de montrer la voie en établissant des normes élevées en matière de protection de l’environnement et de sécurité maritime. Cela implique notamment de détourner les navires des zones sensibles, telles que les aires de mise bas des baleines, et de réduire le bruit sous-marin dans un environnement unique sur le plan écologique et parmi les plus calmes au monde.
Il ne s’agit pas seulement de mesures environnementales. Ce sont des actes d’affirmation de la souveraineté.
Priorité n° 6 : Attirer les meilleurs talents pour aider à bâtir notre économie, tout en ramenant nos taux d’immigration globaux à des niveaux viables
Pour bâtir une économie prête pour l’avenir, le Canada doit reconnaître la valeur des métiers de protection de l’environnement et investir dans ceux et celles qui prennent soin de la terre, des eaux et des communautés qui nous font vivre. Cela signifie élargir notre conception du talent au-delà des secteurs de haute technologie pour inclure les gardiens de l’environnement, les gardiens autochtones et les leaders communautaires en matière de durabilité.
Les approches préconisées par les Premières Nations donnent des résultats, qu’il s’agisse de l’adaptation aux changements climatiques ou de la restauration des écosystèmes. L’intégration des connaissances autochtones dans la prise de décisions est plus qu’une simple réconciliation. C’est un avantage stratégique.
Priorité n° 7 : Réduire les dépenses publiques afin que les Canadiens puissent investir davantage dans les gens et les entreprises qui bâtiront l’économie la plus forte du G7
Une gouvernance plus intelligente ne signifie pas dépenser moins dans tous les domaines. Cela signifie investir dans ce qui fonctionne. La collaboration, la prévention et la gestion responsable génèrent systématiquement de la valeur à long terme.
L’un des outils les plus sous-utilisés pour réduire les coûts gouvernementaux est le savoir et l’innovation déjà générés par les secteurs à but non lucratif, universitaire et autochtone. Ces groupes sont souvent à l’avant-garde de la gérance environnementale, de la résilience communautaire et de l’innovation en matière de politiques. Pourtant, leurs points de vue sont trop souvent négligés au profit des conseils de lobbyistes disposant de ressources importantes.
L’exploitation de cette base de connaissances plus large peut déboucher sur des politiques plus efficaces et moins coûteuses qui apportent une valeur ajoutée à long terme aux Canadiens.
La mentalité économique dominante, qui privilégie les rendements économiques à court terme, doit être élargie pour inclure la valeur intrinsèque et stratégique de la protection de la biodiversité et de la lutte contre les changements climatiques. Les zones naturelles intactes du Canada ne sont pas seulement des trésors écologiques. Elles constituent des atouts économiques qui réduisent les risques de catastrophes, favorisent la santé et constituent le fondement d’une croissance durable.
Les sept priorités de Carney ont le potentiel d’être véritablement transformatrices, mais seulement si l’intégrité environnementale et climatique est intégrée dans chaque décision. L’inaction pourrait se traduire par davantage d’actifs immobilisés, des coûts croissants liés aux catastrophes et un risque existentiel pour la stabilité économique à long terme du Canada.