La gauche doit penser à la prédistribution, parce que le marché fonctionne de moins en moins bien pour la classe moyenne.

Dans un discours prononcé à Londres à la mi-juin, le polito-logue américain Jacob  Hacker, dont les idées ont eu beaucoup d’in-fluence sur le Parti travailliste d’Ed  Miliband, proposait de renouveler les politiques de centre gauche en misant sur ce qu’il appelait la « prédistribu-tion ». Hacker reconnaissait que ce néologisme un peu lourd n’était guère susceptible de séduire. Mais la gauche, expliquait-il, n’a pas besoin d’un slo-gan de plus. Elle doit surtout se donner des orientations cohérentes et convain-cantes pour répondre aux politiques d’austérité de la droite.

Mais qu’est-ce que la prédistribu-tion ? Pour Hacker, c’est le processus trop souvent oublié qui précède la dis-tribution et la redistribution.

En général, quand on parle de la distribution, on désigne le fonction-nement du marché, qui répartit les re-venus, supposément en fonction des talents et des efforts de chacun. La re-distribution arrive par la suite, quand l’État modifie un peu la donne par le jeu des impôts et des transferts.

Avec la « troisième voie » de Tony Blair et Gordon Brown, avance Hacker, les travaillistes britanniques ont accep-té pleinement le jeu du marché en se disant que l’État pourrait ensuite corri-ger le tir grâce à la redistribution. Les travaillistes n’étaient d’ailleurs pas les premiers. La social-démocratie a sou-vent été comprise comme une façon so-cialement juste de corriger, après coup, les travers du marché.

Or le marché ne constitue pas une entité naturelle, un simple point de dé-part qui fonctionnerait de façon neutre. C’est un construit social, qui varie d’un pays à l’autre, change avec le temps et est modelé par les interventions politiques. Une femme qui s’occupe d’enfants d’âge préscolaire, par exemple, pourrait être une éducatrice syndiquée et bien payée au Québec ou en Suède, mais aux États-Unis ou en Italie, une travailleuse mal reconnue, mal payée ou en situation précaire. Avant même que le marché fonctionne, des choix politiques et des législations ont créé des situations diffé-rentes. C’est la prédistribution.

La gauche, dit Hacker, doit penser à la prédistribution, parce que le marché fonctionne de moins en moins bien pour la classe moyenne. Pendant que les revenus des plus riches atteignent des sommets inégalés, la situation des salariés se détériore. Même en redistri-buant davantage, les gouvernements arrivent de moins en moins à prévenir la pauvreté et les inégalités.

Il faut donc adopter des politiques qui stimulent la demande et favorisent la croissance économique, mettent des limites à la spéculation financière et à l’enrichissement des patrons, protègent les salaires des travailleurs et conso-lident les services publics.

Toutefois, les propositions de  Hacker demeurent relativement imprécises. Si bien que Miliband a pu reprendre l’idée à son compte en concluant qu’en dé-finitive il s’agissait de construire une économie misant sur des emplois qua-lifiés et bien payés. Nous n’avons plus les moyens de rendre le travail payant en ajoutant simplement des transferts, disait-il en substance, il faut maintenant rendre le travail lui-même payant.

Le problème, comme l’ont noté plu-sieurs observateurs britanniques, c’est que ce parti pris en faveur d’une éco-nomie à haute valeur ajoutée n’est pas nouveau. C’est ce que les travaillistes prônent depuis longtemps. Et il y aura toujours des emplois moins qualifiés, qui risquent de demeurer mal payés.

En fait, au-delà de l’étiquette, l’idée de prédistribution elle-même est loin d’être nouvelle. La social-démocratie contemporaine n’a jamais été une simple affaire de redistribution. Partout en Occi-dent, et depuis longtemps, les partis de centre gauche ont favorisé des politiques économiques axées sur l’emploi, la ré-glementation des marchés financiers et des transactions économiques, des poli-tiques du marché du travail protégeant les plus faibles et soutenant la syndicali-sation, et des services publics universels et généreux.

Dans l’étude des politiques sociales la plus influente des 30 dernières an-nées, Les trois mondes de l’État-providence (1990), le sociologue danois Gøsta  Esping-Andersen parlait de démarchan-disation pour décrire ce qui, au fond, était un ensemble d’initiatives de pré-distribution, c’est-à-dire des politiques visant à réglementer, à encadrer, à limi-ter et à compléter le marché afin de pro-mouvoir des objectifs de justice sociale.

C’est aussi, d’une autre façon, ce que faisait ressortir l’économiste hon-grois Karl Polanyi dans La grande trans-formation (1944) en montrant comment, dès le 19e siècle en Grande-Bretagne, des lois s’étaient imposées afin de réguler ou contrecarrer le jeu du marché.

Bref, la prédistribution n’est pas exactement une nouvelle idée, ni pour les chercheurs, ni pour les partis politiques.

L’argument de Jacob Hacker a tout de même le mérite de nous rappeler que, pour construire une société juste, il ne suffit pas de redistribuer. Il faut aussi créer les conditions permettant un cer-tain équilibre dans le fonctionnement du marché. Et cela requiert un État ca-pable d’intervenir, des services publics de qualité, des syndicats forts, et un mouve-ment communautaire vigilant.