(Cet article a été traduit en anglais).

Ces dernières années, un certain discours alarmiste sur les menaces que laisse planer l’automatisation des emplois fait périodiquement la manchette. Ces craintes s’expliquent par des avancées importantes en robotique et en intelligence artificielle (IA) qui permettraient d’automatiser certaines tâches : des robots peuvent se déplacer par eux-mêmes dans des entrepôts, des logiciels interagissent avec des clients et répondent à leurs questions… D’autres articles réagissent aux propos de personnalités comme Bill Gates ou Elon Musk, qui discutent d’un futur utopique, voire dystopique. Toute cette attention médiatique s’explique par la possibilité d’un monde peut-être pas si lointain où la force de travail humaine serait remplacée par des robots intelligents et des algorithmes discrets, mais redoutablement efficaces.

Bref, un monde « post-travail » est présenté comme un scénario possible, et parfois même probable. Une étude publiée en 2017 a d’ailleurs apporté de l’eau au moulin des tenants d’une perspective inflationniste sur les capacités de l’IA. Ses auteurs prédisaient que 47 % des emplois aux États-Unis risquaient fortement d’être automatisés d’ici les deux prochaines décennies. Mais le scénario le plus susceptible de se produire dans un avenir rapproché est plutôt celui d’un monde plus inégalitaire.

Depuis l’automne 2018, la Commission de l’éthique en science et en technologie (CEST) étudie les effets de l’IA sur le monde du travail et sur les enjeux de justice sociale qu’ils soulèvent. La CEST a d’ailleurs publié un document de réflexion à ce sujet à l’automne 2019. Elle a également publié un avis formulant des recommandations aux décideurs publics sur l’encadrement du déploiement de l’IA dans le monde du travail pour favoriser la justice sociale et une redistribution équitable de la richesse générée.

La perspective adoptée par la CEST, plutôt que la perspective inflationniste décrite précédemment, est déflationniste : elle se veut réaliste et critique quant aux capacités probables de l’IA et aux conséquences de son déploiement. Cette perspective repose d’ailleurs en partie sur des études montrant que les effets de l’IA sur le monde du travail, bien qu’importants, seront loin du monde post-travail parfois fantasmé. Au contraire, les technologies de l’IA risquent d’avoir principalement des effets amplificateurs sur des dynamiques déjà existantes. Le déploiement de cette famille de technologies dans le monde du travail risque donc d’accroître les inégalités sociales et la précarité.

L’impact de l’IA sur le monde du travail

Selon la plupart des études disponibles, dont certaines portant sur le marché du travail canadien, les technologies liées à l’IA ne devraient pas entraîner un chômage massif. Néanmoins, comme d’autres technologies qui peuvent avoir un impact global, l’IA risque d’avoir des effets importants sur la manière d’accomplir certaines tâches.

D’ailleurs, l’absence de chômage généralisé ne doit pas nous amener à négliger les effets plus localisés qu’auront vraisemblablement ces technologies : pertes d’emplois dans des domaines précis, modifications de certaines tâches, transformation des compétences recherchées, création d’emplois à l’avantage des travailleurs qualifiés, etc.

Vers une hausse des inégalités et de la précarité ?

Le déploiement de l’IA pourrait modifier les perspectives de travail des plus vulnérables, notamment les personnes moins scolarisées, moins qualifiées ou qui ont plus de difficulté à intégrer de manière stable le marché du travail. Les emplois créés par ce déploiement pourraient nécessiter des qualifications ou des compétences poussées que ces travailleurs ne possèdent pas ou qu’ils auraient plus de mal à acquérir. De plus, les postes déjà occupés par des travailleurs moins qualifiés pourraient s’avérer plus facilement automatisables. Les nouveaux emplois moins qualifiés comportant des tâches cycliques et chronophages pourraient être à faible valeur ajoutée et rapporter un bas salaire.

De leur côté, les travailleurs qualifiés demeurent en meilleure position pour se réorienter. Certes, ils ne sont pas à l’abri de certains effets négatifs, comme une automatisation partielle qui rendrait leurs emplois moins valorisants ou moins diversifiés, la suppression de postes de débutants qui permettent de prendre de l’expérience et de monter en grade, ou une perte de revenus. Cependant, comparativement aux personnes moins scolarisées, ils ont plus de chances de voir leur productivité accrue par ces technologies, et même de s’enrichir.

Nous nous dirigeons donc vers un accroissement des inégalités socioéconomiques et une augmentation du nombre de personnes en situation précaire. L’effet le plus immédiat de l’IA n’est donc pas l’avènement d’un monde post-travail, mais de profondes transformations de l’économie du savoir.

Que faire devant ce risque d’accroissement des inégalités et de la précarité ? La CEST a cherché, avec un comité d’experts, à tracer les meilleures voies à suivre. Le comité a évalué qu’avec les bons ajustements et des bonifications, les leviers actuels de redistribution de la richesse sont tout à fait capables d’atténuer les effets négatifs de l’IA sur le monde du travail.

Les politiques de redistribution de la richesse

Dans une société comme le Québec, dotée de politiques sociales et fiscales assurant une certaine redistribution de la richesse, les leviers actuels peuvent répondre aux effets de l’IA. La CEST ne recommande donc pas l’introduction d’un revenu de base garanti (RBG) qui serait universellement distribué à tous les citoyens. Sachant qu’un comité d’experts québécois a déjà écarté l’idée d’instaurer un RBG inconditionnel, rien ne nous permet de croire que les retombées de l’IA changent radicalement la donne et fournissent à ses défenseurs un argument décisif. Voilà pourquoi la CEST recommande au gouvernement du Québec d’instaurer des mesures universelles et ciblées pour poursuivre la lutte contre la précarité et les inégalités socioéconomiques. En outre, le gouvernement doit mieux se pencher sur le sort des personnes seules, les grands oubliés des programmes de lutte contre la pauvreté des dernières années.

Malgré la robustesse et la pertinence du système actuel de redistribution, certains ajustements seront probablement nécessaires. Par exemple, les programmes de soutien au revenu et aux plus défavorisés ne devraient en aucun cas être réduits, comme les décideurs pourraient être tentés de le faire pour atteindre l’équilibre budgétaire après la pandémie. Il faut au contraire les bonifier. À titre d’exemple, le crédit d’impôt qui accorde une prime au travail apparaît aux yeux de la CEST comme un candidat de choix à la bonification.

La formation professionnelle

Qu’il s’agisse de travailleurs licenciés cherchant un emploi ou de travailleurs devant s’adapter à de nouvelles tâches pour conserver leur poste, il faut veiller à ce que tous aient accès à la formation professionnelle nécessaire. La CEST recommande donc au gouvernement de veiller à démocratiser l’accès à la formation professionnelle. À l’heure actuelle, il est inégal, puisque les personnes dont les besoins sont les plus criants en matière de formation continue sont généralement celles qui en profitent le moins. Afin que le déploiement des technologies de l’IA soit réellement bénéfique pour tous, la CEST recommande que le gouvernement du Québec encourage les meilleures pratiques pour favoriser la participation des travailleurs aux changements technologiques dans leur milieu de travail.

Mieux connaître l’impact de l’IA

Il est impératif que les États organisent une collecte et une analyse d’information afin de mieux comprendre les effets actuels et d’anticiper l’impact futur de l’IA et de l’automatisation sur le monde du travail, en particulier sur les travailleurs moins qualifiés. De manière tout aussi importante, les autorités gouvernementales responsables des investissements publics et des mesures fiscales pour favoriser le développement de l’IA doivent analyser les retombées de ces investissements.

La CEST poursuit ses travaux d’analyse des enjeux éthiques liés aux effets de l’IA sur le monde du travail et son organisation, et s’affaire à la rédaction d’un avis à ce sujet. Ces travaux aborderont notamment les enjeux concernant l’équité en matière d’emploi, le bien-être des employés, l’autonomie des travailleurs ainsi que la protection de la vie privée et de la confidentialité des renseignements collectés dans le cadre d’un emploi. De profonds changements se produisent déjà dans le monde du travail, mais les décideurs ont de nombreux outils à leur disposition pour aider les travailleurs à en encaisser les contrecoups. Ne nous laissons pas surpendre !

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JM
Jocelyn Maclure est professeur de philosophie à l’Université McGill et titulaire de la Chaire Jarislowsky sur la nature humaine et la technologie. Il est le président de la Commission de l’éthique en science et en technologie du Québec.
DR
David Rocheleau-Houle était anciennement conseiller en éthique à la Commission de l’éthique en science et en technologie.

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