Les ressources naturelles sont souvent un frein à une économie diversifiée et à l’investissement citoyen dans les affaires publiques.

Avec l’essence à 1,50$ le litre et Terre-Neuve-et-Labrador en plein boom économique, l’idée selon laquelle la possession de ressources naturelles convoitées puisse être un malheur peut sembler étonnante. C’est pourtant une hypothèse majeure, qui fait son chemin depuis quelques années en économie et en science politique.

L’argument n’est pas nouveau, mais il a été relancé depuis la fin des années 1990 par une série d’études qui montrent que, toutes choses égales par ailleurs, les pays bénéficiant le plus de l’exportation des ressources connaissent une croissance économique plus faible et sont plus susceptibles d’avoir des régimes autoritaires et corrompus. Le pétrole, en particulier, conclut le politologue Michael Ross, « mine la démocratie ».

Il y a bien sûr des exceptions. La Norvège n’est pas le Nigeria. Dans l’ensemble, cependant, la rente pétrolière semble nuire à la croissance et favoriser la concentration et l’exercice autoritaire du pouvoir.

On ne parle pas ici simplement de la « maladie néerlandaise », qui ne concerne que l’effet négatif des revenus pétroliers sur les exportations manufacturières. Dans ce cas, c’est en poussant la monnaie et les salaires à la hausse et en accaparant les investissements que la production de pétrole minerait l’industrie. La « malédiction des ressources » est un mal plus profond, qui affecte autant la vie politique que la croissance économique.

Une étude de Ross qui vient de paraître dans l’American Political Science Review lie, par exemple, le sort des femmes au pétrole. Selon l’auteur, ce n’est pas tant l’islam que la rente pétrolière qui milite contre les femmes des pays musulmans. Dans les États sans pétrole, comme le Maroc, la Tunisie ou le Liban, le secteur manufacturier est plus développé et les femmes occupent davantage de place sur le marché du travail, sont mieux organisées collectivement et ont plus de poids politique. Dans les pays rentiers au contraire, elles sont plus susceptibles d’être exclues de la vie économique, isolées socialement et privées de droits.

Mais tout ceci n’est-il pas l’affaire des pays du Moyen-Orient ou du Sud ? Les États-Unis et le Canada, après tout, semblent assez bien tirer parti du pétrole.

En fait, des pressions semblables sont à l’œuvre dans les démocraties avancées. Celles-ci peuvent cependant être contrées si les institutions et les pratiques démocratiques sont vigoureuses. En Norvège, par exemple, une société solidement organisée et égalitaire a fait consensus autour d’un fonds de réserve qui retire les revenus pétroliers du débat politique à court terme et les empêche de vicier le développement économique et social.

Aux États-Unis, en revanche, on trouve des effets de la malédiction des ressources au niveau des États. Une étude parue cette année montre que la rente pétrolière a réduit la croissance des États qui en bénéficiaient et miné leur vitalité démocratique.

La Louisiane constitue un cas patent. Presque tous les gouverneurs du XXe siècle ont tablé sur le pétrole pour distribuer les largesses sans recourir aux impôts et aux taxes et pour monopoliser le pouvoir, parfois au détriment de la règle de droit. Dans son livre de 1949 sur les États du Sud, le politologue V.O. Key comparaît la Louisiane à une dictature sud-américaine.

Qu’en est-il au Canada ? En Alberta, le parti au pouvoir n’a pas changé depuis 37 ans, et l’enjeu principal pour les partis d’opposition semble être de survivre d’une campagne électorale à l’autre. Le gouvernement n’est modifié que quand le Parti conservateur tient une course au leadership. Peu de citoyens protestent puisque les impôts demeurent bas et les services généreux.

Le mouvement syndical et les associations vivotent, tout se décidant en concertation avec l’industrie pétrolière, qui finance le parti au pouvoir et fonctionne en symbiose avec celui-ci. Des développements aussi lourds de conséquences que l’exploitation des sables bitumineux se font avec une implication minimale des citoyens et des groupes environnementaux, et le taux de la rente pétrolière demeure bien inférieur à ce qu’on trouve ailleurs.

Bref, le pétrole n’empêche pas l’Alberta de croître rapidement, mais il ne contribue manifestement pas à sa santé démocratique. Pour Terre-Neuve-et-Labrador, il est encore tôt pour se prononcer mais j’aurais tendance à parier sur la longévité politique de Danny Williams.

La malédiction des ressources a-t-elle un impact sur la fédération elle-même ? Probablement. Issu de l’Alberta, le gouvernement Harper y puise son obsession du contrôle et sa crainte du débat et de la concertation. Il en exprime aussi, bien sûr, les préférences pétrolières, qui placent le pays à l’avant-plan des opposants au protocole de Kyoto et risquent de lui faire rater le virage vers un monde moins dépendant des énergies fossiles. À l’échelle du pays, les contrepoids sont cependant plus nombreux. Les excès sont donc moins susceptibles d’être durables qu’en Alberta.

Au Québec, il y a semble-t-il du gaz naturel. C’est une bonne nouvelle. Mais en attendant, on peut se féliciter d’avoir une économie diversifiée et innovatrice et, oui, de payer nos services de nos impôts. Pour reprendre une expression du politologue Michael Herb, qui inverse le motto de la révolution américaine pour illustrer les effets potentiels de la malédiction des ressources, « no representation without taxation ». Pas de démocratie sans impôts.