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Le Canada doit mettre en place dans les foyers pour aînés – au Québec, les CHSLD – des soins, de la formation et des stratégies qui tiennent compte des traumatismes lointains ou récents vécus par les personnes âgées.

Oui, « traumatismes » est un terme lourd de sens, mais c’est bien le mot juste.

Il décrit exactement l’impact de la pandémie de COVID-19 dans les foyers pour aînés, où sont survenus la majorité des décès et où les résidents ont vécu de l’isolement et des privations extrêmes en raison de la restriction draconienne des visites de proches aidants et de la pénurie de personnel.

Cela étant dit, les personnes hébergées dans ces établissements présentent souvent deux niveaux de traumatismes.

En effet, on oublie de considérer que la pandémie peut avoir déclenché ou réactivé des symptômes de trouble de stress post-traumatique (TSPT) chez les personnes âgées ayant déjà subi des traumatismes psychologiques, comme un accident de la route, des sévices physiques ou sexuels ou un conflit armé.

Le stress post-traumatique très présent dans les foyers

Dans un article publié récemment, mes coauteurs et moi démontrons que la prévalence du TSPT chez les résidents des centres de soins de longue durée est beaucoup plus élevée qu’on pourrait le croire et que la pandémie a exacerbé ces symptômes chez certaines personnes. De plus, nous formulons des recommandations sur la façon dont les foyers pour aînés pourraient s’ajuster aux conséquences de ces traumatismes.

Un traumatisme ne mène pas forcément à un TSPT, mais les personnes qui en développent sont plus susceptibles de connaître une résurgence des symptômes en vieillissant, de souffrir de démence ou d’être admises dans un foyer pour ainés, ce qui peut constituer en soi un événement traumatisant. Pour les aînés vulnérables vivant dans ces établissements, la propagation d’un virus mortel peut aussi déclencher des symptômes sévères de TSPT, comme des pensées intrusives, des cauchemars et des sentiments de panique.

Plus du deux tiers des personnes âgées hébergées dans un centre de soins de longue durée sont atteintes d’une forme quelconque de démence. Les procédures de soins ou l’environnement visuel et sonore de ces établissements peuvent à eux seuls provoquer des symptômes de TSPT qui peuvent conduire à des comportements extrêmes lorsqu’ils s’ajoutent à la démence.

En outre, certains symptômes associés à ce trouble, comme la colère, l’agressivité et l’agitation, s’apparentent à ceux de la démence. Comme le dépistage des traumatismes psychologiques n’est pas une pratique courante dans les foyers pour aînés, le personnel peut avoir de la difficulté à faire la distinction entre les comportements liés au TSPT ou à la démence.

Tout cela démontre l’urgence de mettre en place des soins centrés sur la personne et de former le personnel pour répondre adéquatement aux besoins de chaque résident.

Un manque criant de ressources et de formation

Grâce à l’adoption de pratiques tenant compte des traumatismes, grâce aussi à des ressources et à une formation adéquates, on peut assurer la qualité de vie des résidents et offrir des soins appropriés à ceux vivant avec un TSPT. Alors, à quoi peut ressembler un centre de soins de longue durée où les soins tiennent compte des traumatismes ?

Dans un tel établissement, l’environnement est rassurant et les employés sont bien formés et en nombre suffisant. Lors de l’admission d’une personne, on dépiste les traumatismes et on dresse son historique pour établir la base de son plan de soins. La direction implique les résidents, leurs proches et le personnel dans tous les aspects de la planification des soins, en plus de fournir aux employés la possibilité de s’adjoindre des services spécialisés, notamment en santé mentale.

Tenir compte des TSPT, c’est aussi traiter les symptômes et les problèmes de comportement associés qui leur sont associés au moyen de stratégies axées sur les sensations corporelles. Les couvertures lestées, la musique, les exercices de respiration ou la zoothérapie, par exemple, peuvent rehausser la qualité du sommeil, améliorer la santé mentale et diminuer la douleur et l’agitation.

Enfin, une approche tenant compte des traumatismes exige aussi de s’occuper du bien-être du personnel.

Des soins axés sur les TSPT pour atténuer les crises

Durant la pandémie, le personnel qui manquait déjà de temps pour soigner adéquatement les résidentes et les résidents s’est retrouvé complètement débordé à la suite de la restriction sévère des visites des proches aidants. Ce sentiment d’impuissance a été multiplié par la douleur morale de voir les gens souffrir et mourir seuls.

Les cas d’épuisement professionnel atteignent actuellement des niveaux catastrophiques. Pour soutenir les employés traumatisés, on doit leur proposer des approches cognitives, qui permettent de réguler l’attention et de formuler une intention, ou encore des approches somatiques, comme des thérapies de yoga adaptées, de la dance, de la méditation, des techniques de respiration et d’autres stratégies pour réduire le stress.

En attendant que nos décideurs publics élaborent un important cadre de normes et de pratiques pour l’ensemble de l’industrie, nous devons travailler à l’échelle locale afin que les méthodes tenant compte des traumatismes soient parfaitement intégrées dans endroits qui prennent soin de nos aînés.

La pandémie de COVID-19 a représenté un véritable boulet de démolition psychologique et seules des pratiques et des politiques tenant compte des traumatismes peuvent contribuer à renforcer le système de soins de longue durée afin qu’il résiste aux assauts d’une pandémie ou d’une autre catastrophe.

Le personnel doit posséder une formation de base sur les effets des traumatismes et sur la façon d’en tenir compte dans leur routine de soins quotidiens. De plus, tant les résidents que les employés doivent avoir accès aux services de formateurs, d’infirmières praticiennes spécialisés et de spécialistes en santé mentale.

Les aînés vulnérables hébergés dans les foyers de soins de longue durée ont assez souffert. Il est temps que les décideurs publics et les gestionnaires des foyers pour aînés accordent la priorité aux soins tenant compte des traumatismes.

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Carole A. Estabrooks
Carole A. Estabrooks est directrice scientifique du programme pancanadien Translating Research in Elder Care (TREC) et professeure à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de l’Alberta, titulaire d’une chaire de recherche du Canada.

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