Les technologies provoquent dans nos économies des changements structurels qui peuvent laisser pour compte les citoyens. Leur bien-être doit être une priorité politique.

(Cet article a été traduit de l’anglais.)

La révolution numérique transforme notre monde à vive allure. De plus en plus interconnectés, submergés d’outils et d’innovations, nous avons accès à une masse grandissante d’informations et d’occasions de travail. Le rythme de cette évolution est stupéfiant : l’électricité a mis plus de 45 ans pour rejoindre 25 % de la population américaine, mais 4 ans ont suffi au quart des Américains pour se procurer un téléphone intelligent. Près de la moitié de la population mondiale est aujourd’hui connectée à des réseaux, contre 4 % il y a tout juste 20 ans.

Ces changements ont permis de réduire le coût des transactions tout en multipliant les biens et services à notre disposition, souvent dans l’immédiat. Songeons simplement à la livraison le jour même ou à l’autopartage. Mais ils ont aussi des répercussions majeures sur nos façons de travailler. Les technologies numériques et les plateformes d’emplois sont sources de flexibilité, favorisent le jumelage emplois-travailleurs et l’inclusion de groupes souvent exclus du marché du travail, des femmes aux personnes handicapées en passant par les migrants et les nouveaux parents. Le projet Vers le numérique dans un monde multilatéral de l’OCDE traite ainsi des effets et potentialités de la transformation numérique dans tous les secteurs des politiques publiques.

Les technologies profitent à nos sociétés, mais nous devons nous prémunir contre leurs effets incontrôlés, surtout face à l’ampleur des inégalités mondiales. Elles seront bénéfiques au plus grand nombre uniquement si nos politiques privilégient le bien-être des populations.

Quels risques courons-nous ?

Selon les données de l’OCDE, le revenu moyen des 10 % les mieux nantis est d’environ neuf supérieur à celui des 10 % les plus pauvres, un taux multiplié par sept en 25 ans. Lancée en 2012, l’initiative Croissance inclusive de l’OCDE a pour double objectif de cerner les grands défis soulevés par les progrès technologiques et de trouver des solutions concrètes au problème d’accroissement des inégalités à l’ère numérique.

L’un de ces grands défis réside dans l’automatisation. Selon les prévisions de l’OCDE, 14 % des emplois dans ses pays membres risquent fortement d’être automatisés et 32 % des autres emplois subiront des changements considérables. Sans nécessairement disparaître, ils seront remplacés par de nouveaux emplois exigeant des compétences à la fois différentes et supérieures. Et c’est ici que se manifestent les effets discriminatoires des technologies : l’étude Automation, Skills Use, and Training de l’OCDE montre que l’automatisation menace surtout les emplois routiniers et peu qualifiés. Or 40 % des travailleurs sans diplôme d’études secondaires occupent des emplois qui seront probablement automatisés, contre 5 % de ceux qui ont fait des études supérieures. De surcroît, les femmes travaillent plus souvent dans des domaines menacés par l’automatisation comme le commerce de détail, les établissements de soins ou l’industrie de l’alimentation et des boissons. Les groupes défavorisés pourraient donc être démesurément touchés.

Le fonctionnement des entreprises est aussi en pleine mutation. Les grands acteurs de l’économie des plateformes sont peu nombreux et engrangent un maximum des bénéfices des technologies. À peine 250 entreprises — surtout des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Allemagne, de la Chine et du Japon — génèrent 44 % des marques de commerce et 70 % de la R-D et des brevets mondiaux, sans compter la majorité des brevets d’IA. Et en 2017, 9 des 15 leaders en capitalisation boursière étaient américains, et les 6 autres étaient chinois. Grâce à des coûts fixes et différentiels infimes, ces meneurs peuvent se développer sans accroître leurs effectifs, leur capital ou leurs autres frais.

Les avantages et les savoirs issus de l’innovation technologique profitaient autrefois à toute l’économie et stimulaient la rentabilité de nombreux acteurs économiques. Mais au fur et à mesure de leur expansion, les plateformes numériques ont absorbé des réseaux plus vastes et d’innombrables données générées par les utilisateurs, lesquelles alimentent maintenant leur propre croissance. Cette concentration de capitaux sous forme de données procure un avantage concurrentiel aux acteurs plus puissants, qui peuvent offrir des salaires supérieurs, attirer de meilleurs talents, accéder aisément aux capitaux et technologies, et se développer mondialement. Ces atouts profitent à une minorité d’entreprises privilégiées et masculines, comme l’a établi le rapport « Bridging the Digital Gender Divide » de l’OCDE. De fait, un biais socioculturel sexiste semble déterminer le financement des jeunes entreprises en quête de capital-risque, dont 90 % sont fondées par des hommes. Quand ces entreprises sont dirigées par des femmes, elles obtiennent un financement inférieur de 23 % et voient leurs chances d’être acquises ou introduites en Bourse baisser de 30 %.

Ces changements structurels qui traversent nos économies peuvent laisser pour compte de nombreuses populations, régions et industries. La dynamique du « presque tout au vainqueur » se répercute aussi sur les politiques de concurrence et peut créer des frictions transfrontalières lorsque les cadres de réglementation varient entre les pays. D’où la nécessité d’une solide coopération internationale pour assurer l’application de règles de concurrence loyale.

Une voie d’avenir

Les gouvernements, les organismes internationaux tout comme les économistes traditionnels ont trop longtemps donné priorité au bien-être matériel et à des mesures globales comme le PIB par habitant. Mais ces critères font l’impasse sur la situation réelle des populations. Il nous faut donc de meilleurs outils de mesure pour comprendre la dynamique d’un monde numérisé, soutenus par de judicieuses politiques qui canaliseront notre avenir numérique vers une croissance inclusive. Ce qui nécessite une approche multidimensionnelle.

En premier lieu, les travailleurs doivent gagner en polyvalence en développant des compétences à la fois techniques, professionnelles et socio-émotionnelles. Le nouveau cadre d’action de l’OCDE, Framework for Policy Action on Inclusive Growth, montre que les premières années d’éducation contribuent grandement à niveler les différences socioéconomiques. D’où l’importance de favoriser l’accès abordable à une éducation de la petite enfance de qualité qui privilégie non seulement des compétences fondamentales comme la numératie et la littératie traditionnelle et numérique, mais aussi des compétences socio-émotionnelles comme la résolution de problèmes, le travail d’équipe, la confiance en soi et l’estime de soi, dont la dimension spécifiquement humaine ajoute de la valeur aux champs d’activité fortement numérisés. Puisque le marché du travail ne cessera d’évoluer, les travailleurs devront se perfectionner et se recycler tout au long de leur vie active. Selon une enquête de l’OCDE menée en 2013 dans ses pays membres, moins de 20 % des travailleurs peu qualifiés avaient bénéficié dans les 12 mois précédents d’une formation utile à leurs postes, par rapport à 40 % de l’ensemble des travailleurs.

Deuxièmement, nous devons adapter nos politiques de protection sociale au marché du travail de demain. Au sein de la population active des pays de l’OCDE, 6 travailleurs sur 10 sont déjà travailleurs autonomes, et 1 sur 8 est travailleur contractuel. Mais seulement 6 des 28 pays de l’UE offrent aux travailleurs autonomes la même couverture d’assurance qu’aux travailleurs permanents. Il faut donc assurer la transférabilité de la protection sociale et des systèmes de formation, de manière à ce qu’ils suivent les travailleurs plutôt que les emplois.

Troisièmement, les gouvernements doivent favoriser la diffusion des technologies et innovations entre les entreprises dominantes et retardataires, en créant par exemple des incitations aux investissements en R-D, en équipements numériques et en savoir-faire organisationnel. Ces mesures de soutien faciliteraient le rattrapage des entreprises retardataires et feraient en sorte que les données et connaissances créées par les nouvelles technologies profitent à tous les acteurs.

Enfin, comme la numérisation progresse plus rapidement que bien de règles et réglementations, les gouvernements doivent périodiquement actualiser leurs cadres réglementaires pour en maintenir la pertinence.

Les nouvelles technologies ont indiscutablement profité à nos économies et nos sociétés. Mais pour maximiser leurs avantages au profit de tous, nous devons éviter d’en suivre aveuglément le rythme, sans nous demander où elles nous mèneront. Assurons-nous de les contrôler en les mettant au service des populations, c’est-à-dire en axant la révolution numérique en cours sur l’être humain.

Cet article fait partie du dossier Préparer les citoyens au marché du travail de demain.

Photo: Des passants traversent une rue du centre-ville de Toronto, le vendredi 2 novembre 2018. La Presse canadienne / Nathan Denette.


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