OTTAWA – Le plus gros syndicat de la fonction publique fédérale se retire des négociations collectives en cours en raison du refus du gouvernement d’offrir des hausses de salaire qui suivent la forte augmentation du coût de la vie.

L’Alliance de la fonction publique du Canada (AFCP), qui représente 120 000 fonctionnaires, laisse planer depuis des semaines la menace d’une grève. Elle a officiellement déclaré l’impasse mercredi. Le syndicat demande la conciliation pour aider à conclure une entente.

Les salaires demeurent le principal enjeu. Le syndicat demande une augmentation de 13,5 % sur une période de trois ans – soit 4,5 % chaque année –, tandis que le Conseil du trésor offre moins de 8 % sur quatre ans. Les deux parties ont également rencontré des écueils sur la question du télétravail et les dispositions antiracisme que l’AFPC souhaite intégrer dans tous les contrats de travail.

« Comme tous les travailleurs au Canada, nos membres ressentent déjà les effets [de la hausse des prix], et le pire est probablement encore à venir », a déclaré le président de l’AFPC, Chris Aylward. « En tant que plus grand employeur du Canada, le gouvernement du premier ministre Trudeau doit montrer l’exemple en s’assurant que les travailleurs ne prennent pas de retard. »

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Des négociations en contexte d’inflation

Pour la première fois depuis plusieurs années, les négociations se tiennent dans un contexte de forte inflation. Le taux d’inflation au Canada a atteint 6,8 %* en mars, selon la Banque du Canada. Les fonctionnaires, qui ont assuré la réponse du gouvernement à la pandémie de COVID-19 alors que plusieurs d’entre eux travaillaient à domicile, demandent des hausses de salaire plus importantes et plus de règles encadrant le télétravail – incluant le droit de se déconnecter –, afin que les employés ne soient pas obligés de vérifier leurs courriels ou répondre au téléphone hors des heures de travail.

« Ce gouvernement ne peut pas s’attendre à ce que les travailleurs qui nous ont aidés à traverser la pandémie supportent les coûts de la reprise au Canada »

– Chris Aylward, président de l’AFPC

 

« L’épicerie, l’essence et les services publics deviennent inabordables. Aujourd’hui plus que jamais, les travailleurs ont besoin de salaires justes et de bonnes conditions de travail afin de faire face à la hausse des coûts. »

L’AFPC, le plus grand des 17 syndicats fédéraux, est le premier à la table pour cette ronde de négociations, et son accord établit généralement un précédent pour les autres syndicats. Cette impasse met fin aux négociations pour quatre grands groupes de travailleurs. Cela comprend des employés travaillant dans les programmes et l’administration, les services techniques, les services de l’exploitation, ainsi que l’enseignement et la bibliothéconomie. Chacune de ces tables de négociation a des demandes spécifiques. Un cinquième groupe négocie les enjeux communs à tous les employés. Les pourparlers entre le gouvernement et le syndicat durent depuis un an, incluant 28 jours de discussions.

Si un accord ne peut être conclu par voie de conciliation, l’AFPC a déclaré que le syndicat sera « forcé de continuer à intensifier les actions à travers le pays, jusqu’à et y compris la grève ».

Une grève n’est cependant pas envisageable avant plusieurs mois. La dernière grande grève de l’AFPC remonte d’ailleurs à 2004. La demande de conciliation est adressée à la Commission des relations de travail et de l’emploi dans le secteur public fédéral (CRTESPF). L’organisme pourrait recommander la création d’une « commission de l’intérêt public » pour résoudre le différend. Ce panel de trois membres comprend des représentants syndicaux et patronaux, et la tenue d’audiences et la rédaction d’un rapport qui s’en suivrait pourrait prendre des mois. Un tel rapport n’est d’ailleurs pas contraignant.

Le télétravail au cœur des négociations

Alors que les employeurs sont aux prises avec des pénuries de main-d’œuvre, les travailleurs et les syndicats montrent leurs muscles. La dynamique de cette ronde de négociations pourrait également être affectée par l’entente entre les libéraux et le NPD, qui est favorable aux travailleurs, de même que par un examen stratégique visant à trouver des économies de 6 milliards de dollars. Une grande partie de ces économies devrait provenir de la diminution des coûts immobiliers, alors que la fonction publique passera à une main-d’œuvre hybride.

La pandémie a fait du travail à distance un enjeu majeur pour les syndicats fédéraux. Cela concerne tous les ministères et agences, chacun d’entre eux étant responsable de décider du lieu de travail de ses propres employés. Plusieurs de ces employés souhaitent continuer à travailler à domicile. Certains ministères exigent une présence de deux ou trois jours au bureau ; d’autres offrent le travail à distance à temps plein.

Malgré tout, certains fonctionnaires veulent retourner au bureau. Pour d’autres, comme les gardiens de prison, les marins ou les douaniers, la possibilité de travailler à domicile n’existe tout simplement pas. Les ministères se préparent déjà à une guerre interne pour les talents, alors que les employés fédéraux recherchent des employeurs qui les laisseront travailler où ils veulent.

L’AFPC souhaite négocier un processus afin d’éviter des décisions arbitraires de la part des gestionnaires quant au lieu de travail des employés, et aussi pour assurer une certaine uniformité sur la façon dont l’accès au travail à distance est géré dans l’ensemble de la fonction publique.

L’AFPC dit rechercher aussi un meilleur équilibre entre le travail et la vie personnelle pour les travailleurs à distance, par des clauses sur le « droit à la déconnexion » qui donnent aux travailleurs le droit de dire non aux appels et aux textos en-dehors des heures ouvrables. Les conventions collectives prévoient déjà des dispositions concernant les heures supplémentaires lorsque les employés sont rappelés au travail. Le syndicat veut des garanties que les travailleurs ne seront pas pénalisés pour avoir exercé leur droit à la déconnexion.

L’AFPC tient enfin à s’assurer que les fonctionnaires reçoivent des formations sur le racisme et l’histoire autochtone, comme le recommande la Commission de vérité et réconciliation. Le gouvernement offre déjà de la formation, mais l’AFPC veut que celle-ci soit inscrite dans les conventions collectives afin d’assurer une plus grande participation de la part des employés. D’autres demandes incluent une plus grande sécurité de l’emploi et l’élimination de la privatisation des services publics.

* Note aux lecteurs : cet article a été mis à jour avec le taux d’inflation révisé.

L’autrice a bénéficié d’une bourse de journalisme Accenture sur l’avenir de la fonction publique.Découvreziciles autres chroniques de Kathryn May.

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KM
Kathryn May est journaliste et la boursière Accenture en journalisme sur l'avenir de la fonction publique. Dans les pages d'Options politiques, elle examine les défis complexes auxquels font face les fonctionnaires canadiens. Elle a couvert la fonction publique fédérale pendant 25 ans pour le Ottawa Citizen, Postmedia et iPolitics. Gagnante d'un prix du Concours canadien de journalisme.

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