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Une grande question sans réponse entoure le tollé qu’a suscité le retour des fonctionnaires fédéraux au bureau trois jours par semaine : comment transmettre des valeurs et une éthique de travail aux employés qui ne vont pas au bureau tous les jours, surtout lorsque des milliers de nouveaux fonctionnaires n’y sont jamais allés ou n’ont pas été formés à ces valeurs ?

Le greffier du Conseil privé, John Hannaford, a fait du renouvellement des valeurs et de l’éthique une priorité absolue lorsqu’il est entré en poste il y a un an. Les valeurs centrales en question sont le respect de la démocratie, des personnes, de l’intégrité, de la gestion et de l’excellence. Le défi consiste à créer une culture autour de ces valeurs afin de guider les fonctionnaires dans un monde en rapide évolution.

Au début du mois de mai, le gouvernement a annoncé que les fonctionnaires devraient retourner au bureau au moins trois jours par semaine à compter du 9 septembre. Les gestionnaires y seront attendus quatre jours par semaine.

Il s’agit d’un enjeu polarisant qui va au-delà des droits des travailleurs et des employeurs.

« Je comprends la logique qui consiste à renforcer la responsabilité d’un fonctionnaire en étant présent au bureau, mais je n’ai pas beaucoup de données pour l’étayer », mentionne Zachary Spicer, professeur agrégé de gouvernance et d’administration publique à l’Université York.

La semaine dernière, les syndicats ont promis un « été du mécontentement » pour faire pression sur le gouvernement. C’est alors que le Conseil du Trésor a fait valoir que la notion même de fonction publique était en jeu avec l’augmentation du temps de travail au bureau.

Le Conseil du Trésor soutient que trois jours au bureau maximisent une meilleure collaboration, l’intégration des nouvelles recrues et l’instauration d’une culture de la performance « conforme aux valeurs et à l’éthique de la fonction publique ».

La greffière adjointe du Bureau du Conseil privé, Christiane Fox, qui mène le débat sur l’éthique dans tous les services de M. Hannaford, a déclaré en entrevue que le passage à trois jours était « très lié à ce que nous sommes en tant qu’organisation ».

« Nous sommes meilleurs si nous passons plus de temps en présentiel. Cela ne signifie pas de travailler seulement au bureau, mais à tout le moins un peu plus souvent que c’est le cas actuellement. »

Le gouvernement cherche le bon équilibre entre le travail au bureau et le télétravail afin de favoriser une culture positive dans la fonction publique. Mais de combien de temps les gens ont-ils besoin au bureau pour avoir le sentiment d’avoir un objectif commun ?

« Je ne pense pas que le gouvernement ait démontré la valeur de la présence au bureau », a déclaré Lori Turnbull, professeure et chercheuse sur l’éthique dans le secteur public à l’Université Dalhousie.

« Comment instaurer une culture d’organisation quand les gens ne viennent pas au même bureau ? Je ne dis pas que c’est impossible, continue-t-elle. Mais la transmission des valeurs culturelles doit venir de quelque part ».

La culture de la fonction publique est définie dans son code de valeurs et d’éthique. Il s’appuie sur les travaux d’un groupe de travail de sous-ministres qui a produit le rapport Tait il y a 30 ans, encore considéré comme la bible de ce que signifie être un fonctionnaire.

« Le premier principe est que nous sommes là pour servir l’intérêt public », rappelle Ralph Heintzman, un expert en valeurs et en éthique ayant corédigé le rapport Tait.

« Nous sommes ici pour servir les Canadiens et le gouvernement démocratique. La question (du travail hybride) doit être abordée de ce point de vue, et non de celui des travailleurs individuels. Il se peut que la bonne réponse se trouve quelque part au milieu, avec un mélange de travail à domicile et de travail au bureau. »

Des valeurs anciennes, un changement de génération

Les millénariaux sont en voie de former la plus grande cohorte de travailleurs. Au moins 40 % des fonctionnaires actuels n’ont travaillé que pour le gouvernement Trudeau. Environ 80 000 d’entre eux ont été embauchés au cours des cinq dernières années. Toutefois, beaucoup ont été intégrés dans la fonction publique différemment que les générations précédentes et certains n’ont même jamais mis les pieds dans un bureau.

Jusqu’à présent, le débat sur le retour en présentiel a surtout porté sur l’impact des trois jours passés au bureau sur les droits et les préférences des travailleurs. Les syndicats accordent peu d’importance à l’idée d’accroître la présence au bureau afin d’améliorer les performances et développer la culture d’organisation.

Nathan Prier, président de l’Association canadienne des employés professionnels, a déclaré à la CBC que le travail au bureau devrait être effectué pour des raisons opérationnelles, et non pour « soutenir une vague idée condescendante des ressources humaines comme le travail d’équipe ou la collaboration ».

Les fonctionnaires affirment que les bureaux n’ont déjà pas assez de bureaux ou de casiers, ce qui fait que certains travaillent dans les couloirs et les cafétérias. Ils se plaignent de passer leurs journées à répondre à des appels Zoom qu’ils pourraient faire chez eux.

Le travail à distance pendant la pandémie a donné aux fonctionnaires un nouveau pouvoir et un nouveau contrôle sur leur temps. Ils se sentent plus productifs, bénéficient d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée et ont davantage de possibilités de garde d’enfants. De plus, c’est moins cher : pas de route, pas de stationnement, pas de restaurant ni de repas à emporter.

Que signifie être fonctionnaire ?

Spicer, qui enseigne les valeurs et l’éthique, s’attend à ce que le gouvernement soit confronté à de nombreuses tensions liées aux « conflits entre les valeurs individuelles et organisationnelles ».

« Il n’y a pas eu beaucoup d’importance accordée à l’éthique… et nous avons maintenant beaucoup de jeunes qui arrivent et qui n’ont pas la même compréhension de ce que cela signifie d’être un fonctionnaire, ce que cela signifie d’agir uniquement dans l’intérêt du public », dit-il.

Le nouveau greffier, John Hannaford, relance le débat sur l’éthique des fonctionnaire

Selon M. Spicer, de moins en moins de personnes se sentent connectées à la notion de service public. Certains ont encore une « étincelle » et considèrent que c’est une vocation. D’autres, en revanche, n’y voient guère plus qu’un emploi stable et sûr, assorti d’avantages sociaux. Enfin, il y a les défenseurs qui veulent faire avancer une cause, comme la lutte aux changements climatiques ou le développement durable.

Ce dernier groupe est plus susceptible d’abandonner s’il ne voit pas de progrès, si ses conseils ne sont pas pris en compte ou si un changement de gouvernement prend une direction différente ou annule des politiques, précise M. Spicer.

Les nouvelles recrues sont plus diversifiées sur le plan culturel. Nombre d’entre elles ont une expérience dans le secteur privé, à d’autres niveaux de l’administration ou sont en transition entre les deux secteurs. Elles sont professionnelles et apportent leur expertise dans leurs domaines respectifs, mais s’identifient souvent plus étroitement au code de conduite de leur profession qu’aux normes traditionnelles de la fonction publique.

L’ère des médias sociaux et de l’emploi à la tâche

Spicer explique que ces jeunes travailleurs ont grandi avec les médias sociaux et qu’ils jonglent avec différents emplois. Nombreux sont ceux qui ne comprennent pas pourquoi ils ne peuvent pas exprimer leurs opinions sur les médias sociaux ou trouver une source de revenus parallèle tout en travaillant pour le gouvernement.

Les fonctionnaires affirment être plus productifs depuis qu’ils travaillent à domicile, mais un consensus s’est dégagé sur le fait que le a besoin d’être amélioré. Il est trop gros, trop lent et trop peu enclin à prendre des risques pour être en mesure de fournir ses services de base et encore moins pour se préparer aux crises mondiales. C’est sans parler que la confiance dans les pouvoirs publics est en baisse.

Mme Turnbull estime que « le calendrier politique est déjà beaucoup plus rapide que celui de la fonction publique » et que le travail à domicile va ralentir ce processus. Elle affirme que la « question de la transmission des valeurs » sur le rôle de la fonction publique est pressante, en particulier en raison du grand nombre de nouveaux fonctionnaires.

Mme Fox explique que le gouvernement s’engage certes à mettre en place un système hybride, mais que les ministères doivent s’efforcer de créer une culture organisationnelle qui reflète « ce que nous sommes ».

« Nous devons mettre davantage l’accent sur notre environnement et sur l’apprentissage en son sein, afin que les gens sentent qu’ils font partie de quelque chose de plus grand qu’eux et qu’ils comprennent les responsabilités qui en découlent », souligne-t-elle.

Linda Duxbury, professeure de gestion à l’Université Carleton et experte en matière d’équilibre entre vie professionnelle et vie privée et de travail à distance, estime toutefois que les syndicats et le gouvernement font fausse route dans la bataille sur le travail hybride.

Elle affirme qu’il n’y a pas de solution unique et que les gens doivent travailler là où les tâches peuvent être accomplies. Si un inspecteur des viandes doit se rendre dans une usine de transformation et un agent des douanes travaille à la frontière, de nombreux emplois peuvent également être exercés de n’importe où.

Toutefois, elle indique que les plaintes des fonctionnaires concernant le temps et l’argent consacrés aux trajets, aux déjeuners et à la garde des enfants ne sont pas le problème de l’employeur. Ces griefs ne passent pas non plus auprès des Canadiens.

« Votre travail consiste à servir le public. Alors, est-ce que vous les servez ? Ou bien est-ce que vous vous servez vous-même ? » demande-t-elle.

Mme Duxbury croit pour sa part que le gouvernement et les syndicats doivent « cesser d’utiliser une rhétorique stupide » et commencer à concevoir les emplois de manière à ce que le travail soit le plus efficace. « Il n’y a pas de solution simple, alors arrêtez de prétendre que c’est le cas. »

Cet article a été réalisé avec le soutien de la bourse Accenture sur l’avenir de la fonction publique. Pour en savoir plus sur le travail de Kathryn May, cliquez ici.

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Kathryn May est journaliste et la boursière Accenture en journalisme sur l'avenir de la fonction publique. Dans les pages d'Options politiques, elle examine les défis complexes auxquels font face les fonctionnaires canadiens. Elle a couvert la fonction publique fédérale pendant 25 ans pour le Ottawa Citizen, Postmedia et iPolitics. Gagnante d'un prix du Concours canadien de journalisme.

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