Rarement aura-t-on vu aussi peu de changements sur la carte électorale du Québec. Trois circonscriptions seulement auront changé de mains, le 14 octobre dernier — Papineau et Brossard-La Prairie, qui redeviennent libérales, et Louis-Hébert, qui redevient bloquiste — alors que tous les partis croyaient, à un moment ou à un autre de la campagne, qu’il leur était possible de réaliser des gains importants.

Il n’y a pas que la résilience des députés sortants qui doit être notée. Il y a aussi les failles majeures dans la stratégie des divers partis. À des degrés divers, tous les partis politiques devraient trouver de quoi s’inquiéter de leurs résultats.

À des degrés divers, tous les partis politiques devraient trouver de quoi s’inquiéter de leurs résultats.

Le Bloc québécois conserve les deux tiers des sièges du Québec à la Chambre des communes et pour la sixième élection consécutive, soit depuis sa fondation, il obtient la majorité des sièges du Québec à la Chambre. Mais le Bloc voit son appui populaire baisser de 42 à 38 p. 100, reflétant en cela la baisse de faveur de l’option souverainiste.

En fait, le Bloc peut se compter chanceux d’avoir ainsi sauvé les meubles. En début de campagne, les députés du Bloc pouvaient craindre une vague conservatrice dans le centre du Québec. Les conservateurs prédisaient des gains importants, certains parlant même d’une vingtaine de sièges.

Mais cette vague ne s’est jamais concrétisée, essentiellement à cause des erreurs du gouvernement conservateur qui ont eu des répercussions dans la campagne. Ainsi, les coupes dans les programmes culturels fédéraux et les propositions de renforcement des lois sur les jeunes contrevenants ont heurté de front un grand nombre d’électeurs québécois.

Alors qu’il était sur la défensive au moment du déclenchement des élections — devant justifier la pertinence de sa formation alors que même le Parti québécois ne parle plus de référendum sur la souveraineté — le chef bloquiste, Gilles Duceppe, s’est retrouvé à l’attaque. Le chef le plus expérimenté de cette campagne a su habilement exploiter les craintes des Québécois qui ont toujours préféré les centristes du Parti progressiste-conservateur d’antan aux racines réformistes et alliancistes de l’actuel Parti conservateur.

En laissant entendre que les conservateurs avaient un « agenda caché » qu’ils se hâteraient de mettre de l’avant s’ils obtenaient une majorité, le Bloc a joué à fond ce qui était son principal, sinon son unique argument.

Mais, en même temps, le Bloc a perdu quatre points d’appui dans l’opinion publique et la question de sa pertinence demeure posée ; pas de sa légitimité, mais de sa pertinence. Dans un système parlementaire, un parti qui ne peut pas prendre le pouvoir se verra constamment confronté à cette question.

Et elle se posera encore lors de la prochaine élection, alors que le Bloc n’aura pas nécessairement un argument aussi facile que celui d’empêcher un parti dont les Québécois se méfient d’obtenir une majorité.

Mais il faut aussi noter un changement dans la nature même du Bloc québécois. Il ne s’agit plus d’un parti souverainiste, au sens où il ferait la promotion active de la souveraineté. Il s’agit plutôt d’un parti de souverainistes, un parti formé de gens qui croient à la souveraineté mais n’en font pas l’élément central de leur activité politique.

On pourrait presque parler d’un Bloc 2.0 qui veut incarner à Ottawa les consensus québécois. C’est ce qui lui a permis de recevoir un sérieux coup de pouce du premier ministre Jean Charest quand il dénonçait les mêmes politiques du gouvernement conservateur sur lesquelles le Bloc faisait campagne.

Mais le Bloc ne peut pas tenir pour acquis que les intérêts partisans du premier ministre du Québec coïncideront toujours avec les siens.

Mais le Bloc ne peut pas tenir pour acquis que les intérêts partisans du premier ministre du Québec coïncideront toujours avec les siens.

Les conservateurs n’ont qu’eux-mêmes à blâmer. Ils auront pris leurs désirs pour des réalités et refusé de changer leur plan de match, même quand il était devenu évident qu’il n’allait pas fonctionner.

Pourtant, les résultats des élections partielles de septembre 2007 laissaient deviner une réelle désaffection des Québécois envers le Bloc qui perdait le siège de Roberval et gardait de justesse celui de St-Hyacinthe.

Plus important encore, les résultats de la dernière élection québécoise et la percée spectaculaire de l’Action démocratique du Québec ont ressuscité le fantasme du « vieux fond bleu », d’un Québec profond qui ne serait, au fond, pas si différent de l’Alberta…

Au cours de l’année qui a précédé les élections, on a vu un rapprochement de plus en plus évident entre les conservateurs et l’ADQ, le tout culminant dans une visite très médiatisée du premier ministre Harper à Rivière-du-Loup, le comté du chef de l’ADQ, Mario Dumont.

C’est ainsi que les planificateurs de la campagne québécoise des conservateurs et les francophones au sein du « war room » électoral étaient tous des jeunes militants associés à l’ADQ. Pas ceux qui travaillent actuellement pour le parti, mais ceux, plus idéologiquement marqués à droite, qui avaient si fortement influencé la désastreuse campagne de 2003 de l’Action démocratique.

C’est ce qui arrive quand un parti n’a pas de véritable base et qu’il doit, en quelque sorte, emprunter l’organisation d’un autre parti. Surtout, dans ce cas-ci, que l’ADQ était en véritable chute libre dans les sondages depuis plus d’un an.

Mal conseillés, les conservateurs ont souvent fait de douloureuses erreurs de jugement. Les coupes dans le domaine de la culture, disaient les conservateurs, n’étaient un problème que pour les résidants des quartiers branchés comme le Plateau Mont-Royal. Dans les régions du Québec, ce serait tout autre chose, disaient-ils. Mais c’était oublier que la relation des Québécois avec leurs artistes est beaucoup plus intime que ce qui peut être le cas ailleurs au pays. Pour des sommes relativement peu importantes, les conservateurs se sont créé un énorme boulet pour toute la durée de la campagne électorale.

Mal conseillés, les conservateurs ont souvent fait de douloureuses erreurs de jugement.

Par ailleurs, d’autres décisions gouvernementales avaient miné le terrain pour les conservateurs, plusieurs mois avant le déclenchement de la campagne électorale.

Ainsi, la décision du ministre Jean-Pierre Blackburn de mettre fin au financement des organismes œuvrant au développement économique a causé un tollé chez les maires et les présidents de chambres de commerce, bref auprès de toutes les élites locales dont les conservateurs auraient eu bien besoin pour s’assurer de la victoire dans les comtés qu’ils avaient ciblés.

Au lieu de pouvoir compter sur leur collaboration, ils ont eu droit à leur hostilité.

Dernier élément, mais qui a une importance certaine, les conservateurs ont été incapables de recruter des candidats-vedettes, des gens qui viendraient donner un coup de main à une équipe ministérielle plutôt faible. Stephen Harper n’a donc jamais été capable de s’appuyer sur une équipe du Québec. Au lendemain de l’élection, le premier ministre a affirmé que ses présences au Québec lui avaient permis de faire progresser son parti, mais qu’il ne pouvait être au Québec qu’un jour sur quatre, contrairement au chef du Bloc québécois. C’est vrai, mais la présence d’une forte équipe de candidats au Québec aurait pu compenser cette lacune, au moins en partie. Ce ne fut pas le cas.

Si on ne regarde que les chiffres — un gain net d’un siège et de 3 p. 100 du vote par rapport à 2006 — les libéraux ne s’en seront pas trop mal tirés. Mais force est de constater qu’ils n’ont pas été un facteur majeur dans cette campagne électorale. Les libéraux demeurent confinés à la région de Montréal et à un siège en Outaouais.

La personnalité de Stéphane Dion a certainement été un des problèmes des libéraux pendant cette campagne. Il était détesté des souverainistes, mais il n’avait guère plus d’amis parmi les fédéralistes québécois de la mouvance du Parti libéral du Québec, qui se sont toujours opposés à des initiatives comme la Loi sur la clarté.

Le chef libéral est peut-être partisan d’un fédéralisme beaucoup moins centralisé que celui de bien de libéraux de l’extérieur du Québec. Mais il n’a jamais été capable de le communiquer à ses concitoyens du Québec.

En fait, Stéphane Dion a été la victime du mal qui mine les libéraux au Québec depuis le rapatriement de la Constitution en 1982. Avant cette date, les libéraux étaient pratiquement dans une position de parti unique au niveau fédéral au Québec. Depuis, ils n’ont jamais réussi à y gagner une majorité des sièges. Il y a ici un rapport évident de cause à effet.

De plus, qu’on le veuille ou non, le scandale des commandites a continué à miner la marque de commerce libérale au Québec. Personne ne doute de l’intégrité personnelle de Stéphane Dion, mais le parti souffre toujours de ce passé encore récent.

Ajoutons à cela les problèmes de financement et une organisation constamment en reconstruction, et on comprend que les candidats libéraux ont, le plus souvent, été laissés à eux-mêmes.

La campagne n’aura même pas réussi à cibler la dizaine de comtés de la région de Montréal gagnés par le Bloc québécois à la faveur du scandale des commandites et qui avaient un potentiel bien réel pour les libéraux.

Quant au Nouveau Parti démocratique, sa part du vote populaire passe de 7 à 12 p. 100 et il réussit pour la première fois à faire élire un candidat à une élection générale au Québec. Mais ces résultats restent en deçà des attentes.

Pour la première fois, le NPD avait vraiment investi dans une campagne publicitaire propre au Québec et espérait au moins un député de plus, l’ex-libérale Françoise Boivin dans Gatineau. Non seulement cela n’est pas arrivé, mais il n’y a pas vraiment de région du Québec où les résultats indiquent que le NPD pourrait investir avec des chances réelles de l’emporter lors de la prochaine élection.

Quand on regarde l’ensemble des résultats, on constate qu’il n’y a finalement qu’un seul parti politique fédéral qui ait une véritable organisation au Québec, et c’est le Bloc québécois. Tous les autres sont soit absents de plusieurs régions du Québec, soit en perpétuelle reconstruction.

Or, en l’absence de véritables organisations politiques, ces partis sont pratiquement condamnés à perdre toutes ces batailles de terrain qui déterminent si souvent les élections. C’est aussi ce qui explique la remarquable résilience du Bloc québécois au terme d’une campagne qui s’annonçait pourtant bien difficile.

Michel C. Auger
Michel C. Auger est premier analyste politique pour la télévision de Radio-Canada.

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