Les enjeux linguistiques ne sont jamais bien loin au Québec, mais la mise à jour de la Charte de la langue française (la loi 101) les a ramenés au cœur du débat public. Le gouvernement de François Legault justifie les nouvelles mesures de son projet de loi 96 par le recul du français dans la province, alors que d’autres voix rétorquent que le français n’y est tout simplement pas menacé.

Une donnée reste absente du débat : l’opinion des Québécois à propos de la situation du français et des relations entre les anglophones et les francophones, et l’évolution de cette opinion à travers le temps.

Au premier coup d’œil, la situation semble différente de l’époque des grands débats linguistiques des années 1970. Le Québec sort de la pandémie dans une situation économique relativement bonne : le taux de chômage est actuellement plus bas à Montréal qu’à Toronto, Calgary ou Vancouver, et on constate un important rattrapage sur le plan de la productivité. De plus, un changement générationnel modifie la dynamique politique, alors que les jeunes Québécois francophones tendent à s’éloigner du mouvement nationaliste.

On pourrait croire que ces facteurs mèneraient à un plus grand sentiment de sécurité linguistique, ou du moins qu’ils diminueraient l’inquiétude d’il y a 20 ou 30 ans. Mais on aurait tort.

Le récent sondage sur la Confédération de demain offre des réponses éclairantes. En reposant en 2022 des questions posées à plusieurs reprises dans le passé, ce sondage permet de comparer l’opinion publique des Québécois francophones aujourd’hui avec celle des 30 dernières années. Le résultat est particulièrement éclairant.

Les Québécois francophones plus inquiets quant à la situation du français  

Quand on demande aux Québécois francophones si la langue française est menacée au Québec, la réponse est sans équivoque. Comme le montre la figure 1, près de sept Québécois francophones sur dix sont de cet avis (ou 68 %). Il s’agit d’une légère baisse par rapport à l’an passé, mais les quatre dernières années ont montré un niveau d’inquiétude plus élevé qu’au début des années 2000 ou même que pendant les années 1990. Peu importe ce que disent les statistiques (la situation varie selon la mesure utilisée) sur la santé du français, la perception des francophones qui jugent leur langue menacée au Québec, elle, est bien réelle.

Allons plus loin et examinons les facteurs associés aux différentes opinions sur la question de la langue au Québec. Notre comparaison se limitera aux années 2022 et 2001, puisque la présence de plusieurs questions identiques dans les deux sondages nous permet de modéliser les réponses et d’analyser plus précisément les perceptions des Québécois sur le statut de la langue, notamment en tenant compte de facteurs sociodémographiques et de l’opinion sur le fédéralisme.

En jetant un œil sur les facteurs sociodémographiques, deux constats s’imposent. Alors que le sentiment que la langue française est menacée diminuait avec l’âge en 2001, c’est plutôt l’inverse aujourd’hui. Passer au groupe des 55 ans et plus augmente l’inquiétude par rapport à la situation du français.

De la même façon, les titulaires d’un diplôme universitaire étaient plus optimistes par rapport à la situation du français en 2001. En 2022, cet optimisme est révolu : détenir un diplôme universitaire ne diminue plus la probabilité de penser que le français est menacé. Le degré de pessimisme est en réalité plus élevé de façon générale, peu importe le niveau de scolarité.

Un autre changement important s’est opéré depuis 20 ans : la perception du fédéralisme chez les Québécois francophones. Ainsi, douter que le fédéralisme comporte plus d’avantages que de désavantages pour le Québec est plus fortement associé à la perception que le français est en danger en 2022 qu’en 2001.

Enfin, on observe un effet similaire en lien avec le parti soutenu par les répondants. L’effet spécifique d’être un électeur du Parti québécois sur l’inquiétude à propos du français s’est accru considérablement entre 2001 et 2022. En 2001, les électeurs péquistes devançaient de 11 points de pourcentage ceux de l’ADQ en matière d’inquiétude envers la situation du français. Aujourd’hui, l’écart est de 18 points avec les électeurs caquistes (que nous avons regroupés avec ceux de l’ADQ de 2001 aux fins de la comparaison, vue la parenté idéologique et le lien de filiation entre les deux partis). L’inquiétude plus grande liée à l’allégeance au PQ peut peut-être s’expliquer par le fait que ses électeurs potentiels, moins nombreux qu’il y a vingt ans, adhèrent probablement plus fortement aux positions du parti que lorsque celui-ci ratissait plus large.

Les Québécois francophones ne se sentent pas plus dominés économiquement

Si les Québécois francophones sentent leur langue plus menacée de nos jours qu’à tout autre moment depuis trente ans, ils ont cependant l’impression de s’être un peu affranchis sur le plan économique.

La proportion des Québécois francophones qui sont d’accord avec l’énoncé « Au Québec, les francophones sont dominés économiquement par les anglophones » est passée de 53 % en 1991 à 47 % en 2022. En fait, cette mesure est stable depuis 1991, avec un léger fléchissement autour du référendum de 1995, lorsque le nombre de Québécois « confiants » économiquement a brièvement dépassé celui de ceux qui se sentaient dominés. En comparaison avec l’évolution de la réponse à la question sur le statut du français, cette stabilité relative mérite d’être soulignée.

Les facteurs pour lesquels nous remarquons des changements entre 2001 et 2022 sont également plus limités. Alors qu’être âgé entre 18 et 34 ans augmentait de beaucoup la probabilité d’être d’accord avec l’énoncé sur la domination économique en 2001, ce n’est plus le cas en 2022 : les différences liées à l’âge ont disparu, de même que celles liées à l’éducation.

L’épanouissement économique du Québec décrit en introduction n’a donc pas tellement changé la perception des francophones sur leur place dans l’environnement économique de la province et, en plus, ne semble pas avoir atténué leurs craintes face à l’avenir du français. Lorsqu’on regarde les facteurs qui expliquent ces opinions, il y a d’ailleurs de grandes différences entre 2001 et 2022. Alors que les plus diplômés et les plus âgés étaient plus optimistes que les autres sur les questions linguistiques il y a 20 ans, ces différences sociodémographiques se sont aplanies : le pessimisme sur la question de la langue est généralisé.

Les débats sur la loi 96 se déroulent donc dans un contexte où les perceptions des Québécois francophones sur les menaces auxquelles fait face la langue française se sont détériorées depuis 1995, année du dernier référendum.

Les opposants à la loi 21 (laïcité) et à la loi 96 (langue) vont sans doute poursuivre leur bataille devant les tribunaux. Mais ceux qui souhaitent voir le gouvernement québécois adopter une approche différente seraient bien avisés de considérer aussi ce qui se passe à l’échelle de l’opinion publique et des facteurs qui la sous-tendent.

Notes méthodologiques :

Les résultats sont basés sur une série de six modèles de régression logistique (un par année, par question). Ces modèles nous permettent de présenter l’impact de chacun des facteurs inclus dans les modèles (âge, éducation, sexe) sous la forme de changements moyens dans la probabilité d’être en accord avec l’énoncé. En d’autres mots, nous pouvons estimer l’impact de passer de la catégorie des 18-34 ans à celle des 35-54 ans sur la probabilité de considérer que la langue française est menacée au Québec pour chacun des répondants de l’échantillon, sans changer leurs autres caractéristiques (âge, éducation, vote, etc.). Puisque passer d’un groupe d’âge à un autre n’aura pas le même effet pour tous, en raison des autres variables incluses dans le modèle, nous faisons ensuite une moyenne de l’effet de ce changement pour l’ensemble de l’échantillon. Ce sont ces résultats que nous rapportons dans le texte. 

Les auteurs tiennent à remercier Maurice Pinard, qui a été un pionnier dans l’utilisation de ces questions d’enquête et dans l’étude de l’évolution de la société québécoise.

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CB
Charles Breton est le directeur du Centre d’excellence sur la fédération canadienne à l’IRPP, et l'ancien directeur de la recherche à Vox Pop Labs. Il détient un doctorat en science politique de l’Université de la Colombie-Britannique.
AP
Andrew Parkin est directeur général de l’Institut Environics. Twitter @parkinac
JS
Justin Savoie est candidat au doctorat en sciences politiques à l’Université de Toronto. Ses recherches portent sur la politique canadienne et les méthodes statistiques en sciences sociales.

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