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Avec son « Grand chantier pour les familles » qui promet l’achèvement du réseau de services de garde à la petite enfance, dont le développement a été amorcé il y a 25 ans, le gouvernement du Québec se donne « l’objectif précis d’offrir une place à chaque tout-petit au sein du réseau de services de garde éducatifs à l’enfance ». Cet objectif serait loin d’être atteint, le ministre de la Famille Mathieu Lacombe ayant largement raté la cible qu’il s’était fixée pour la création de nouvelles places en 2021-2022. Devrait-on s’en inquiéter ?

Pour des milliers de familles, notamment celles regroupées sous la bannière du mouvement Ma place au travail, la réponse va de soi. Sans remettre en cause l’urgence de la création de nouveaux services de garde, notamment pour assurer le maintien des mères en emploi, la logique comptable « un enfant, une place » ne permettra pas, à terme, de mettre « les enfants au cœur de nos choix », en favorisant l’égalité des chances, un objectif pourtant au cœur de la politique familiale québécoise.

Le Québec a tout intérêt à maintenir sa position de chef de file de l’Amérique du Nord en matière de services de garde abordables et de qualité, et pour améliorer son bilan en ce qui a trait à un accès équitable. Voici quatre suggestions pour atteindre ces objectifs.

1. Favoriser les CPE

Dans les autres provinces, le « modèle québécois » est surtout compris en termes de services offerts à faible coût, sans égard à la situation d’emploi des parents. La réalité est évidemment plus complexe, parce que l’accès à un service de garde au Québec n’est pas un droit – contrairement au système d’éducation – et que l’offre est donc conditionnelle aux ressources rendues disponibles par l’État ou le marché.

Le Québec est riche de 25 ans de leçons, de succès et de défis qui lui permettent de mieux définir ce modèle. Plus que des « places subventionnées », qui peuvent être offertes par des garderies à but lucratif, ce sont les centres de la petite enfance (CPE) qui doivent être remis au cœur de ce modèle.

Or, les CPE ne sont présentement fréquentés que par une minorité de tout-petits –– 22,1 % des enfants 0 à 4 ans en 2018. Pourtant, ce sont eux qui offrent les services de meilleure qualité, et qui sont les moins à risque d’être à la merci des aléas du marché.  La crise sanitaire aura révélé que les places offertes dans les CPE sont les plus pérennes, alors que 1236 milieux familiaux ont fermé leurs portes entre le 1er mars et le 31 octobre 2020, et ces chiffres ne tiennent même pas compte des fermetures temporaires pendant les périodes de confinement. Ce sont les CPE qui offrent les services les plus fiables et de meilleure qualité.

2. Améliorer l’accès aux services de garde de qualité, surtout pour les moins favorisés

Le rapport Agir pour que chaque tout petit révèle son plein potentiel, publié en 2019, révèle que près de 36 % des tout-petits âgés entre 0 et 4 ans ne fréquentaient pas un service de garde régi. Derrière ce constat général se cachent de nombreuses questions. Ces enfants sont-ils gardés à la maison ou dans un service de garde non régi ? Quelles sont les barrières systémiques, économiques et culturelles qui freinent l’accès des familles à un service de garde ? Quel est le profil des familles qui n’utilisent pas les services de garde, en termes de classe sociale, d’appartenance ethnique et linguistique et de localisation géographique ?

Quelques pistes de réponse ont été offertes à cette dernière question avec la publication du Rapport du Vérificateur général du Québec à l’Assemblée nationale pour l’année 2020-2021, à la suite d’un audit de performance sur l’accessibilité aux services de garde éducatifs à l’enfance. Le rapport révèle entre autres des disparités inquiétantes dans l’accès à des services de garde, et en particulier des services de qualité, entre les familles aisées et moins nanties, surtout à Montréal et à Laval.

Dans les quartiers Parc-Extension et Saint-Michel, ainsi que dans l’arrondissement Montréal-Nord, le nombre de places offertes peut être jusqu’à 85 % plus élevé dans les garderies non subventionnées que dans les CPE. Dans ces trois quartiers défavorisés, il n’y a en moyenne qu’une seule place en CPE pour sept enfants, comparativement à une place pour trois enfants à Westmount. Il est crucial que le gouvernement fasse en sorte que les quartiers plus pauvres aient au moins le même, sinon un meilleur accès que les quartiers plus riches.

3. Recruter et former des nouvelles éducatrices massivement et rapidement

Comment concilier les besoins urgents de main-d’œuvre dans les CPE avec le désir d’attirer et de retenir des éducatrices certifiées ayant complété un diplôme d’études en éducation à la petite enfance ?

Le défi est de taille, d’autant plus que deux tendances sont à l’œuvre.

D’une part, le gouvernement a mis en place une nouvelle initiative, le Parcours travail-études en petite enfance afin de pouvoir recruter et former de futures éducatrices. Les personnes inscrites à ce programme sont rémunérées pour apprendre les connaissances nécessaires à l’exercice de leur profession, tout en ayant immédiatement accès à un emploi à temps partiel dans un service de garde éducatif à l’enfance. D’autre part, le gouvernement a également assoupli les normes de qualification des éducatrices prévues au Règlement sur les services de garde éducatifs à l’enfance, avec la diminution du ratio d’éducatrices qualifiées dans les services de garde de deux sur trois à une sur trois, facilitant ainsi l’embauche d’éducatrice non qualifiées.

Le gouvernement devrait mettre en place un programme ambitieux pour l’embauche et la formation d’éducatrices, semblable à celui qui a permis de trouver 10 000 nouveaux préposés aux bénéficiaires pour les CHSLD. Une telle approche aiderait à remédier à la pénurie de personnel, sans sacrifier à la qualité des services.

4. Élargir les prestations d’assurance-parentale et mieux les arrimer aux services de garde

Cette dernière question fait plus rarement l’objet de réflexion. Pourtant, le lien entre la disponibilité des services de garde et la possibilité d’étendre la durée des prestations parentales a récemment été soulevé par le mouvement Ma place au travail, qui réclame le développement d’une forme d’aide financière urgente, offerte aux parents qui n’ont pas accès à un milieu de garde pour leurs enfants, une idée qui risquerait toutefois de « maternaliser » davantage les soins envers les tout-petits.

Il faut néanmoins préciser que le moment où les tout-petits commencent à fréquenter un service de garde constitue souvent un casse-tête pour les parents, parce que l’intégration des nouveaux enfants se fait en suivant le calendrier scolaire. Le résultat est que certains parents sont contraints d’envoyer leur enfant dans un service de garde alors qu’ils reçoivent encore des prestations parentales, alors que d’autres se voient dans l’obligation de prendre des semaines de congé à leurs frais à la fin de leurs prestations, jusqu’à l’intégration de leur enfant dans son milieu de garde.

Enfin, il faut se rappeler qu’en dépit de la générosité de la politique familiale québécoise, et à l’exception de l’Allocation-famille, le soutien offert par l’État envers les familles n’est pas universel. Par exemple, au Québec, 11 % des naissances ne sont pas couvertes par le Régime québécois d’assurance parentale (RQAP), l’obtention de prestations parentales étant tributaire de l’activité économique et d’un revenu d’emploi minimal de 2000 $.

Il est donc probable que les familles exclues du RQAP soient également celles dont les enfants ne fréquentent pas un service de garde. Les familles les plus vulnérables sont donc doublement exclues du soutien de l’État qui pourrait leur être offert, une injustice à laquelle le gouvernement doit remédier.

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Sophie Mathieu
Sophie Mathieu est chercheuse postdoctorale et spécialiste des programme à l'Institut Vanier de la famille. Ses recherches sont axées sur la politique familiale au Québec. Elle détient un doctorat en sociologie.

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