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Dans quelle ville canadienne l’économie est-elle la plus dynamique? Serait-ce Calgary? Toronto? Peu de gens auraient tendance à répondre : Québec. Le charme de la ville fait l’unanimité, mais Québec, puissance économique?  

Pourtant, les chiffres ne mentent pas. La Vieille Capitale, autrefois si tranquille, s’est transformée en tigre économique. De 2001 à 2019, Québec a inscrit la croissance la plus rapide du PIB réel par personne d’âge actif parmi les 11 plus grandes régions métropolitaines du Canada. 

Cette mesure courante de la performance économique est le volume réel de biens et de services qu’une économie produit par personne âgée, disons, de 15 à 64 ans (voir la figure 1). 


Le niveau du PIB réel par personne d’âge actif atteint par Québec en 2019 n’était plus dépassé que par celui de Calgary. Québec occupait ainsi le deuxième rang au Canada en performance économique. Si son avantage sur Calgary en termes de croissance réelle par habitant (43 %, contre 17 % en 2001-2019) se maintient dans l’avenir, Québec sera bientôt la plus productive des principales régions métropolitaines du Canada.  

Cependant, à moins qu’une ville bénéficie d’un avantage particulier en géographie ou en ressources naturelles, la croissance économique ne tombe pas comme une manne venue du ciel. 

Que s’est-il passé à Québec? Quels enseignements les autres agglomérations urbaines peuvent-elles en tirer? 

La performance impressionnante de Québec résulte d’un amalgame de facteurs : un capital social solide, des investissements soutenus en éducation, un accueil réceptif au flair entrepreneurial, une identité locale forte et, non la moindre des choses, un leadership politique avisé. 

Le capital social : bâtir une ville moins inégalitaire et plus sécuritaire 

La population de 850 000 habitants de la grande région de Québec est remarquablement homogène. Seulement 7 % de ses habitants sont nés à l’extérieur du Canada, et 97 % parlent français à la maison. Aucune autre métropole canadienne n’affiche un tel degré d’homogénéité ethnique et linguistique. Mais est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? 

Le réflexe qui vient naturellement dans une société aussi diverse que le Canada est de célébrer la diversité. C’est tout à fait approprié. (L’un de nous deux est un immigrant.) Cependant, il existe une importante littérature de recherche qui traite des effets bénéfiques des sociétés cohésives, et tout particulièrement de la confiance mutuelle et du capital social, ce dernier concept ayant été popularisé par le politologue américain Robert Putnam. Le capital social désigne les règles partagées et les valeurs qui facilitent les relations contractuelles. Les nouvelles idées se répandent plus facilement dans les sociétés qui bénéficient d’un solide capital social. 

Mais le capital social a besoin d’être alimenté. Il est difficile à soutenir dans les sociétés marquées par de fortes inégalités. La région de Québec bénéficie largement de l’État-providence québécois, y compris d’un régime fiscal qui fait augmenter le taux d’imposition plus vite avec le revenu que dans les autres provinces. 

Mais on peut dire que la mesure la plus authentique du capital social est une disposition favorable au partage de la richesse, exprimée l’électorat. Ici encore, les données sont probantes. 

Statistique Canada publie deux mesures phares d’inégalité du revenu des ménages : le coefficient de Gini et le rapport entre le revenu des 10 % les plus riches et celui des 10 % les plus pauvres.  

Or, Québec ressort comme la moins inégalitaire des 11 grandes régions métropolitaines. On pourrait y ajouter d’autres mesures redistributives, comme le faible coût des études postsecondaires (la scolarité au cégep est gratuite, tandis que le coût des études universitaires est le plus bas au pays) et les services de garde subventionnés (le tarif quotidien des centres de la petite enfance est de 9,10 $).  

À l’échelle locale, la mesure la plus visible du capital social est une faible criminalité. Encore une fois, Québec se démarque avec le taux de criminalité et l’indice de gravité des crimes les plus bas parmi les 35 régions métropolitaines du Canada. 

La relation entre le faible taux d’inégalité et le faible taux de criminalité va de soi. La responsabilité en matière de redistribution du revenu incombe aux gouvernements supérieurs. Mais ce sont les gouvernements locaux qui ont l’initiative en matière de sécurité publique. Nous y reviendrons plus loin.  

Des patineurs profitent d’une patinoire à Québec, le 21 décembre 2022. Presse canadienne, Jacques Boissinot
Des patineurs profitent d’une patinoire à Québec, le 21 décembre 2022. Presse canadienne, Jacques Boissinot

Le ciment social : renforcer l’identité et la spécificité locales  

L’économiste Edward Glaeser de l’Université Harvard a résumé comme suit le secret du succès de Boston : « l’innovation plutôt que la fuite ». L’attachement à leur région et l’attention portée à l’éducation auraient permis aux Bostonnais de renouveler continuellement leur base économique. 

Il y a quelques années, lors d’entrevues réalisées auprès de gestionnaires d’entreprises technologiques à Québec, l’un de nous deux leur a demandé : « Mais pourquoi ici à Québec ? » Leur réponse était quasi unanime : la disponibilité de travailleurs spécialisés fiables. Les jeunes geeks diplômés des programmes de science appliquée, de technologie et d’informatique des cégeps locaux et de la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval pouvaient être embauchés à des salaires concurrentiels. Encore mieux, en raison de leur attachement à la langue et à la culture et d’un coût de la vie avantageux, ils ne risquaient pas de quitter l’entreprise. 

Plus généralement, c’est à Québec qu’on trouve le pourcentage le plus élevé (83 %) de personnes de 25 à 54 ans qui détiennent un diplôme postsecondaire parmi les 11 grandes régions métropolitaines du Canada. Les diplômés des institutions spécifiquement québécoises que sont les cégeps en font partie. C’est dans cette catégorie intermédiaire de travailleurs spécialisés que Québec excelle. La région a manifestement réussi à garder ce personnel qualifié « à la maison ». 

Les avantages de ce ciment social sont multiples. Le risque plus faible de perdre leur investissement au profit de Calgary, de San Francisco ou d’ailleurs incite les entreprises de Québec à investir plus volontiers en formation à l’interne. Le développement d’une base régionale étendue de travailleurs formés dans l’industrie facilite la planification à long terme. Il s’agit d’un avantage décisif dans la production de biens et de services qui requièrent une longue période de gestation. 

Le ciment social a aussi besoin d’être entretenu. Les perceptions et le discours public sont importants. Les Québécois sont manifestement fiers de leur ville. En fait, leur chauvinisme est devenu légendaire dans le reste de la province, voire un sujet de prédilection des humoristes. 

Être différents des Montréalais est pour eux une source de fierté. Quoi qu’on pense de cet orgueil local, il paraît nourrir un climat de rivalité qui encourage la performance des élites politiques et d’affaires – bien que cela soit évidemment difficile à mesurer. 

À un niveau plus concret, la ville s’est montrée habile à tirer profit de son héritage architectural unique et de son statut de capitale du Québec. 

En 1995, sur l’insistance du maire Jean-Paul L’Allier (dont nous allons parler plus loin), le gouvernement du Québec a créé la Commission de la capitale nationale du Québec. Cet organisme a investi des ressources non seulement dans la conservation des joyaux architecturaux de la ville, mais également dans plusieurs projets de renouvellement urbain et d’aménagement paysager. Un exemple marquant est l’inauguration récente de la promenade Samuel-De Champlain, un parc naturel de 6,8 km aménagé le long du Saint-Laurent avec une vue majestueuse sur le fleuve. Il a remporté plusieurs prix internationaux. 

Le traversier est tout en longueur et en largeur et peu profond, sa coque métallique est bleue, et son pare-chocs noir court tout le long de sa ligne de flottaison. Il est installé dans une enceinte de béton asséchée et est entouré de petites machines et de matériel.
Le traversier Félix-Antoine-Savard repose en cale sèche au chantier maritime de la Davie à Lévis, en face de Québec, en avril 2023. Presse canadienne, Jacques Boissinot 

La diversification : encourager l’entrepreneuriat dans tous les secteurs 

L’économie locale n’est plus dominée par le gouvernement du Québec. L’administration provinciale ne fournit aujourd’hui que 8 % de l’emploi régional. En comparaison, 22 % des emplois de la région d’Ottawa-Gatineau proviennent du gouvernement fédéral. 

La région de Québec s’est développée à partir d’une base entrepreneuriale en finance, en assurances et en fabrication, qui date du 19e siècle. La première caisse populaire Desjardins fut fondée en 1900, l’Industrielle Alliance en 1892, les papiers Price en 1820, la Davie Shipbuilding en 1825. 

Cet héritage a permis l’édification d’une économie d’une diversité remarquable pour une région urbaine de cette taille. L’emploi à Québec dépasse la moyenne des autres villes canadiennes dans la fabrication d’équipement et de composants électroniques, dans les produits pharmaceutiques, dans les instruments médicaux et de précision, dans l’édition de logiciels et dans l’ingénierie. 

Plutôt que de se concentrer comme d’autres sur des industries spécifiques, la stratégie de développement économique de Québec vise à promouvoir l’entrepreneuriat en général sans tenter de « choisir les gagnants ». Contrairement à d’autres régions métropolitaines, Québec n’a pas vu son emploi manufacturier péricliter. Cela est en partie attribuable à sa ville sœur sur l’autre rive du fleuve, Lévis, qui gère 14 parcs industriels, ajoutant ainsi au double avantage de l’énergie à coût modique et la présence d’un port de conteneurs. 

La diversité industrielle apporte des avantages économiques et sociaux. L’heureuse combinaison d’emplois de cols bleus, de cols blancs et de techniciens intermédiaires aide à niveler la répartition du revenu. 

Le contraste avec Toronto, où la concentration dans les emplois hautement rémunérés en finance et en gestion contribue grandement à rendre la répartition du revenu plus inégale, est frappant. Cela explique que le revenu médian des ménages soit plus élevé à Québec qu’à Toronto malgré que leur revenu moyen soit plus faible à Québec, selon le Profil du recensement de Statistique Canada. 

L’avantage économique est double. D’un côté, la diversité facilite le remplacement des vieilles firmes par de nouvelles entreprises innovatrices, processus que l’économiste autrichien Joseph Schumpeter a fameusement appelé la « destruction créatrice ». De l’autre, bien que les pertes importantes soient plus difficiles à suppléer que les pertes modestes, la diversité industrielle protège la région contre les fluctuations économiques de grande amplitude. Cela explique pour une bonne part la stabilité de la croissance économique à Québec. Le contraste avec la croissance en montagnes russes de Calgary, qui reste à la merci du tourbillonnement incessant du prix du pétrole, est saisissant. 

Le quartier Saint-Roch est illustré par une photo aérienne, Québec, 3 septembre 2015. Images de la Presse canadienne, Francis Vachon
Le quartier Saint-Roch est illustré par une photo aérienne, Québec, 3 septembre 2015. Images de la Presse canadienne, Francis Vachon

Le leadership politique : rallier les partenaires 

Le père de la renaissance économique de Québec est sans contredit Jean-Paul L’Allier, qui fut son maire de 1989 à 2005. Au milieu des pénibles années 1990, le gouvernement Bouchard imposa de sévères coupes dans l’administration provinciale, qui s’additionnaient aux pertes dans le vieux secteur manufacturier (vêtement, pâtes et papier, etc.). Mais plutôt que de se lancer dans un combat d’arrière-garde pour sauver les emplois traditionnels, L’Allier réunit les élites locales du monde des affaires et de la société civile dans une série de sommets visant à renouveler l’économie en s’appuyant sur la main-d’œuvre hautement qualifiée de la région. 

L’une des réussites emblématiques de L’Allier est le redéveloppement du quartier ouvrier Saint-Roch, durement affecté par des fermetures d’entreprises. Situé au cœur de la ville, le quartier avait déjà été affaibli dans les années 1960 par le déménagement du campus principal de l’Université Laval vers la banlieue. Au début des années 1980, Saint-Roch était devenu un quartier défavorisé. 

L’Allier soutenait qu’un quartier dynamique avait besoin d’étudiants et d’une circulation incessante de gens, nuit et jour et en toute sécurité. Il réussit à convaincre l’Université du Québec de relocaliser son siège social et deux de ses établissements dans Saint-Roch. Un nouveau parc assorti d’un aménagement paysager, le Jardin de Saint-Roch, fut inauguré en 1993 (et rebaptisé Jardin Jean-Paul-L’Allier en 2017, un an après sa mort). L’Université Laval relocalisa son École des arts visuels dans un bâtiment abandonné du quartier qui abritait autrefois la Dominion Corset, fondée en 1886, à l’époque le plus grand manufacturier de corsets en Amérique du Nord. 

Des rangées de bureaux remplissent une pièce. À chaque bureau, une femme travaille à la machine à coudre. Des soutiens-gorge nouvellement cousus sont empilés sur les bureaux devant elles. Les fenêtres sont couvertes de stores. La photo est en noir et blanc.
La Compagnie Dominion Corset entre 1935 et 1948, avec des employées de la section des soutiens-gorge. Source : Photographe inconnu, Wikimedia Commons.

L’Allier tira aussi habilement profit des crédits d’impôt provinciaux pour les entreprises technologiques en les acheminant vers Saint-Roch. Le quartier est devenu un pôle technologique animé, avec ses indispensables cafés et bars à la mode. 

Jean-Paul L’Allier contribua enfin à convaincre Québec de s’engager dans un programme de fusions municipales dont la ville serait le principal bénéficiaire. Son regroupement avec les riches banlieues depuis 2002 a considérablement renforcé la base fiscale de la nouvelle ville agrandie. 

Les succès du maire L’Allier appellent cependant une mise en garde. Au Québec comme ailleurs au Canada, les municipalités sont des créatures des provinces. Leur autonomie a des limites. L’Allier a été particulièrement habile (et chanceux) de s’assurer de l’appui du gouvernement provincial, ce qui n’est pas toujours facile à reproduire. 

Un bloc entier de la ville entoure le parc. Il est délimité par une riche ceinture d’arbres de toutes sortes, y compris des petits conifères et d’autres avec des feuilles brun rougeâtre. Des lits de fleurs et des bancs de repos occupent le centre du parc. C’est un espace vert bien soigné, entouré d’édifices de taille moyenne. Au loin apparaît un secteur boisé de la ville, puis des collines au-delà.
Jardin de Saint-Roch, ville de Québec. Source : Secrétariat des initiatives de croissance de l’Ontario, ministère des Affaires municipales. Droit d’auteur : Imprimeur de la Reine pour l’Ontario. 

L’essentiel : harmoniser l’économique et le social 

Parmi les choses à retenir de l’évolution de la ville de Québec, un enseignement primordial est que l’économique et le social ne sont pas antinomiques. 

Une remarque célèbre de L’Allier est qu’il voulait faire du Jardin de Saint-Roch le plus beau de la région. Pour réussir à redresser un quartier négligé, il était essentiel de porter attention aux détails et aux gens. L’Allier s’est déplacé personnellement de refuge en refuge, a travaillé avec des groupes religieux et communautaires et a trouvé des abris pour les itinérants dans le quartier. Faire de Saint-Roch un quartier attrayant pour les entreprises technologiques n’était pas une simple affaire d’incitations financières. 

En fin de compte, l’essor de la ville de Québec prouve l’importance des investissements dans les infrastructures sociales, de l’embellissement urbain et de la qualité de vie dans le développement économique des villes. 

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Pierre Fortin est professeur émérite de sciences économiques à l’Université du Québec (Montréal), membre de la Société royale du Canada et ancien président de la Canadian Economics Association. Il se spécialise en macroéconomie et en politiques sociales. 
CLVCEDUT
Mario Polèse est professeur émérite à l’Institut national de la recherche scientifique, à Montréal. Il a écrit abondamment sur l’économie urbaine et le développement régional. Ses livres les plus récents sont The Wealth and Poverty of Cities: Why Nations Matter (Presse de l’Université Oxford) et Le miracle québécois (Boréal).

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