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Depuis la Confédération, notre vaste pays a été soudé par une colle particulière, de nature culturelle et institutionnelle.

Les divisions croissantes entravent désormais notre capacité à relever les énormes défis auxquels nous sommes confrontés : la réconciliation avec les peuples autochtones, la crise du logement et de l’accessibilité financière ainsi que la menace existentielle du changement climatique. Nous devons trouver un moyen de recoller notre pays pour relever ces défis et réaliser le potentiel du Canada.

L’élaboration des politiques publiques a toujours joué un rôle dans la construction de notre nation, souvent même de manière imperceptible. C’est ce que l’on constate lorsqu’on demande aux Canadiens de quoi ils sont le plus fiers.

Dans les sondages pancanadiens, la réponse la plus fréquente est notre système de santé. Comment et pourquoi un programme social inspire-t-il un sentiment national aussi fort ?

C’est une question de conception.

L’universalité des programmes renforce le tissu social

La fierté des Canadiens à l’égard de notre approche en matière de soins de santé est fondée sur l’équité implicite du programme :  son universalité.

Les politiques et les programmes sociaux peuvent être conçus de deux manières : « universels » et accessibles à la plupart des gens ou « ciblés » (parfois aussi appelés « sélectifs »), ou conçus pour répondre aux besoins d’un segment particulier de la population.

Les décideurs et les politiciens, disposant de fonds limités, doivent faire des choix difficiles quant aux personnes à inclure ou à exclure d’un programme. Il est compréhensible que, dans de nombreux cas, les programmes soient orientés là où les besoins sont les plus importants afin de maximiser l’efficacité et de contrôler les coûts.

Honour Tommy Douglas and stand up for public denticare

Proposed pharmacare plan is different beast from medicare

Les programmes sociaux universels sont coûteux et inefficaces. Pourquoi gaspiller de précieuses ressources publiques en les orientant vers des personnes qui peuvent aisément se permettre d’acheter les services au privé?

L’emphase mise sur l’efficacité, bien qu’importante, néglige une dimension plus subtile qui doit être prise en considération :  l’effet psychosocial des politiques et des programmes qui sous-tendent le tissu social du Canada.

Nos programmes sociaux peuvent servir à nous unir ou à nous diviser.

Lorsque nous fixons un seuil de revenu pour un programme, nous traçons des lignes invisibles qui favorisent la division entre les gens. Les programmes universels, s’ils sont bien gérés, peuvent avoir l’effet inverse. Comme le montre le rôle de l’assurance-maladie dans l’esprit des Canadiens, les programmes dont tout le monde bénéficie peuvent renforcer notre tissu national.

Cette relation est difficile à évaluer et ses effets ne sont qu’évoqués dans la recherche, mais la littérature académique établit un lien entre les programmes sociaux universels et le soutien du public, la confiance, l’unité et la solidarité sociale. Il a été démontré que les pays dotés d’un État-providence plus universel sont des sociétés plus égalitaires.

On pourrait penser que les pays qui donnent la priorité à des programmes ciblés et qui « prennent aux riches pour donner aux pauvres » parviennent mieux à réduire les inégalités. Mais Walter Korpi et Joakim Palme ont constaté le contraire dans les années 1990.

Les chercheurs canadiens Olivier Jacques et Alain Noël ont confirmé en 2018 ce « paradoxe de la redistribution », à savoir que les pays parviennent mieux à réduire les inégalités lorsqu’ils « prennent à tous pour donner à tous ». Il s’avère que nous sommes plus généreux lorsque nous nous voyons bénéficier des programmes et des politiques sociales.

Cette constatation a d’énormes répercussions sur l’élaboration des politiques publiques.

L’universalité et la générosité de certains des principaux programmes sociaux canadiens mis en place après la Seconde Guerre mondiale ont commencé à s’éroder dans les années 1980 et 1990 en raison des pressions budgétaires exercées sur les gouvernements et des préférences idéologiques pour des solutions fondées sur la loi du marché.

Nous nous trouvons aujourd’hui dans une ère d’austérité apparemment permanente et de dépenses déficitaires continues, la demande publique de services se heurtant à l’impossibilité politique d’augmenter les impôts.

Dans le même temps, notre population vieillit et le nombre relatif de personnes en âge de travailler diminue, ce qui entraîne une baisse relative de l’assiette fiscale et une augmentation des coûts des soins de santé et des programmes pour les personnes âgées.

Notre système de santé n’a jamais été parfait. Les services varient considérablement en fonction de l’endroit où l’on vit. Comparez, par exemple, les hôpitaux modernes des grandes villes aux postes de soins infirmiers des communautés éloignées des Premières Nations. Des discriminations et des inefficacités systémiques subsistent dans de nombreuses régions.

Malgré tous ses défauts et ses lacunes, l’assurance-maladie nous a unis.

Cependant, les défis auxquels il est confronté se sont intensifiés depuis la pandémie de COVID-19. Notre système de santé traverse une crise de sous-financement et de manque de personnel, tandis que les efforts de privatisation dans tout le pays sapent lentement l’accès à des services de santé essentiels et érodent un pilier de l’identité canadienne.

Une alliance sociopolitique

Le gouvernement libéral fédéral (sous la pression du NPD) a récemment annoncé la création d’un nouveau programme de soins dentaires destiné aux ménages gagnant moins de 90 000 $ par an.

Il est presque certain que cette mesure améliorera l’accès aux soins dentaires nécessaires. Mais quel sera l’impact, sur l’identité canadienne, d’un tel programme basé sur le revenu?

Le régime de soins dentaires n’est pas universel, mais le choix d’inclure les ménages à revenu moyen — comme le gouvernement libéral l’a fait avec l’Allocation canadienne pour enfants — élargit le nombre de personnes susceptibles d’en bénéficier et, par conséquent, le nombre de personnes plus susceptibles de le soutenir politiquement.

Un seuil de revenu plus élevé ne contribue peut-être pas à la construction d’une véritable nation en créant un sentiment d’identité commune, mais il s’agit certainement d’une amélioration par rapport aux programmes sous condition de ressources qui ne ciblent que les ménages à faible revenu.

L’inclusion de la classe moyenne dans l’éligibilité aux programmes forme une alliance sociopolitique qui inclut une majorité de la population, renforçant ainsi le soutien populaire, ce qui peut contribuer à créer des institutions plus durables, plus généreuses et plus efficaces.

Les programmes universels ne sont peut-être pas toujours réalisables, compte tenu des contraintes budgétaires actuelles, mais les décideurs et les politiciens doivent tenir compte de l’impact que la conception de ces politiques et ces programmes aura sur notre tissu social.

Si nous voulons relever nos défis et construire une société juste et équitable, nous devrons être unis.

Cela commence par la garantie de la solidité et de l’universalité de notre système de santé, ainsi que par l’extension des politiques sociales universelles, là où c’est possible, afin de contribuer à réduire les inégalités et à favoriser l’unité dans notre pays.

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Thomas Granofsky est le prochain boursier du projet Future of Canada de l’Université McMaster, fondateur de Rådhus Consulting et chargé de cours à l’Université de Toronto.

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