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L’impact du vieillissement de la population est inévitable. Plus les gens vieillissent, plus ils risquent de perdre leur autonomie et de développer des handicaps. Ces aînés devront alors compter sur l’aide d’autrui pour accomplir leurs tâches quotidiennes. Ces besoins augmenteront rapidement au cours des prochaines années avec les baby-boomers de l’après-guerre, qui atteignent l’âge de 60, 70 et 80 ans.

Tous les gouvernements provinciaux du Canada sont confrontés à des défis majeurs, car la demande de services de soins à domicile et de longue durée est appelée à croître rapidement.

De nouvelles recherches montrent que cette croissance est déjà en cours. Elle transformera les systèmes de soins au Canada. Les provinces doivent agir, mais on constate qu’elles coopèrent peu entre elles pour trouver la meilleure stratégie.

En matière de soins de santé, les provinces ont souvent privilégié des décisions indépendantes à courte vue, qui ont tendance à s’accommoder d’inefficacités majeures du système pour ensuite s’adresser au gouvernement fédéral – et lui demander plus d’argent – lorsque les choses tournent inévitablement mal.

La solution réside dans une approche plus collaborative. Les Canadiens seraient mieux servis si les provinces partageaient entre elles les enseignements tirés des différentes approches politiques qu’elles utilisent pour faire face à l’augmentation inévitable des besoins futurs en matière de soins à domicile et de soins de longue durée.

Besoins futurs en matière de soins au Québec

Récemment, une équipe de chercheurs de HEC Montréal a travaillé avec la Commissaire à la santé et au bien-être du Québec. Le groupe a utilisé des données recueillies par le gouvernement provincial dans le cadre de la prestation de services de soins financés par l’État dans la province, ainsi que des enquêtes originales menées auprès des Québécois, pour projeter la demande, l’offre et les besoins de financement futurs pour les services d’aide à domicile et de soins de longue durée.

En supposant que l’ensemble des politiques actuelles soient reconduites, les résultats projetés sur 17 ans (2023 – 2040) portent à réflexion.

Le Québec connaîtra une augmentation massive des besoins en matière de soutien et de services de soins autonomes. Par rapport aux 324 400 personnes ayant de tels besoins en 2023, la province devrait s’attendre à une augmentation de 223 400 personnes d’ici 2040 (69 %), dont 33 700 personnes supplémentaires souffrant d’incapacités graves et nécessitant généralement des services de soins de longue durée en institution.

Les habitants de la Belle province auront également besoin de 236 millions d’heures de soins supplémentaires par an d’ici 2040 (soit une augmentation de 70 %), dont 21 millions d’heures supplémentaires de soins infirmiers, 83 millions d’heures de soins d’assistance pour la vie quotidienne et 132 millions d’heures de services d’aide pour les activités domestiques. Ces besoins varieront également beaucoup d’une région à l’autre de la province, compte tenu de la démographie et de la combinaison réelle des services.

Pour maintenir le niveau actuel des services, il faudra embaucher 13 700 infirmières et 45 600 aides-soignants supplémentaires. Si la trajectoire actuelle est maintenue, il faudra construire 42 500 places dans des établissements de soins de longue durée, soit le double de la capacité actuelle. Cela signifie qu’il faudra construire 2500 nouvelles places dans les établissements de soins de longue durée chaque année, soit plus que ce qui a été fait au cours des trois dernières années combinées.

Tout cela entraînerait une augmentation du coût public total des services de soutien à l’autonomie, qui passerait de 7,6 milliards de dollars en 2023 à 16,5 milliards de dollars (corrigés de l’inflation) en 2040, soit une augmentation de 120 % en 17 ans.

Les enquêtes montrent que lorsque les besoins de santé sont faibles ou modérés, les Québécois préfèrent nettement recevoir des soins à domicile plutôt que dans des établissements résidentiels ou des institutions de soins intermédiaires et de longue durée. Lorsque les incapacités d’une personne sont graves, aucune préférence nette ne se dégage entre le maintien à domicile et l’admission dans un établissement de soins de longue durée.

Enfin, les Québécois attachent peu d’importance au type de prestataire de services – public ou privé. Le niveau des services, le coût et les délais d’attente sont les principaux facteurs déterminants de leurs préférences.

Un défi pancanadien

Par rapport aux autres pays de l’OCDE, le Canada investit peu dans les soins à domicile et les soins de longue durée, et la proportion des soins à domicile par rapport aux soins de longue durée est beaucoup plus faible. Les soins résidentiels dans les maisons de soins de longue durée au Canada sont largement financés par les gouvernements provinciaux, avec des contributions relativement faibles de la part des patients.

Les services de soins à domicile, bien que financés par une combinaison différente de fonds privés et publics dans chaque province, seront néanmoins confrontés aux pressions démographiques exercées par les baby-boomers vieillissants.

Bien que cette étude s’appuie sur des données riches et uniques provenant du Québec, les pressions exercées sur le développement du capital, les ressources humaines et les finances publiques pour prendre soin d’une population vieillissante sont appelées à se développer dans toutes les provinces, en tenant compte des différences de structure d’âge et de taille de la population.

Les besoins en matière de soins évoluent rapidement avec le vieillissement de la population. Au cours des deux prochaines décennies, les exigences en matière d’infrastructures physiques, de main-d’œuvre et de finances provinciales seront énormes.

Malgré ce défi majeur, il existe des solutions politiques potentielles. La réorientation des ressources vers les soins à domicile est prometteuse, mais la manière de procéder dépend de la myriade de programmes provinciaux qui se chevauchent, du coût des différents services et des modes de distribution des fonds publics.

En outre, dans de nombreux endroits, les services de soutien qui permettent aux personnes âgées de vivre de manière autonome à leur domicile peuvent être fournis par les municipalités, ce qui complique encore la conception de services de soins plus efficaces.

Adapter la prestation des soins publics à certains services (par exemple, les soins infirmiers) et laisser d’autres services (l’aide aux tâches quotidiennes telles que l’habillage, la cuisine, etc.) aux secteurs privé et communautaire pourrait permettre de réaliser des économies et de diversifier les ressources humaines nécessaires.

En conséquence, les prestataires publics pourraient se concentrer sur les domaines où une intervention médicale importante est nécessaire et où il existe un besoin de connaissances spécialisées sur la manière de fournir des soins efficaces et de haute qualité aux patients.

Quelles que soient les options politiques retenues, l’absence actuelle de planification est peut-être le problème le plus dangereux. D’autres pays sont proactifs et les provinces canadiennes doivent l’être également.

La fédération canadienne est à son meilleur lorsque les provinces partagent leurs connaissances pour faire face à des problèmes similaires.

Le Québec a quelques années d’avance sur les autres provinces pour faire face à l’augmentation considérable des besoins de soins liés au déclin fonctionnel des personnes âgées. Il doit agir, tout comme les autres provinces.

Note de la rédaction : Pour tous les services de soins à domicile et de soins de longue durée, le Québec utilise l’échelle SMAF (Système de mesure de l’autonomie fonctionnelle) pour mesurer les incapacités et les profils Iso-SMAF pour estimer le nombre d’heures de soins et de services de soutien nécessaires. À chacun des 14 profils Iso-SMAF est associé le nombre d’heures de soins infirmiers, d’aides à la vie quotidienne (aide à l’habillage, à l’alimentation, à la mobilité, etc.) et de services d’aide aux activités domestiques (aide à la cuisine, au transport, etc.) nécessaires. D’autres données administratives sont collectées pour quantifier le nombre réel d’heures de soins à domicile et de soins de longue durée.

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Pierre-Carl Michaud
Pierre-Carl Michaud est professeur au Département des sciences économiques de l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, fellow au CIRANO, membre régulier du CIRPEE et économiste associé à la RAND Corporation.
Réjean Hébert
Réjean Hébert est professeur titulaire au Département de gestion, évaluation et politique de santé à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Il est également chercheur au CIRANO, au Centre de recherche en santé publique (CReSP) de Montréal et au Centre de recherche sur le vieillissement de Sherbrooke. De 2012 à 2014, il a été ministre de la Santé et des Services sociaux ainsi que ministre responsable des Aînés.

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