Observe-t-on un découplage entre Québec et sa métropole dans la prise en charge et l’intégration des personnes immigrantes ? Assiste-t-on à une remise en cause par la Ville de Montréal de l’appartenance à la nation telle qu’imaginée par l’État québécois depuis la Révolution tranquille ?

Dans le livre La métropole contre la nation?, je pose un regard critique sur la politique montréalaise d’intégration des immigrants. L’analyse de documents publics et d’entretiens menés avec des responsables politiques et des fonctionnaires montre en effet que la Ville contourne les pratiques et le discours s’inspirant de l’interculturalisme, tel qu’il est voulu et promu par l’État québécois depuis les années 1980.

Dans les faits, la métropole embrasse plutôt le multiculturalisme canadien et sa conception d’une communauté politique composée d’individus égaux en droit et dénuée de culture majoritaire. Dès lors, qu’est-ce qui distingue les modèles d’intégration québécois et canadien sur le territoire métropolitain ? Comment leur concurrence se manifeste-t-elle à la Ville de Montréal ? L’adhésion de cette municipalité au multiculturalisme peut-elle découler de l’absence de formalisation du modèle d’interculturalisme ?

Les deux sociétés d’accueil

Depuis les années 1960, le Québec et le reste du Canada sont animés par des projets de construction nationale concurrents. Chacun à leur manière, ils cherchent à se constituer en tant que société d’accueil.

Le gouvernement fédéral s’appuie sur le multiculturalisme, un modèle hautement institutionnalisé ayant fait l’objet d’un énoncé (1971), d’une clause de la Charte canadienne des droits et libertés (1982) et d’une loi (1988). Il présente le Canada comme un État postnational bilingue et une « communauté de communautés » sans majorité culturelle. L’intégration des immigrants s’accomplit par assimilation grâce à la force linguistique et socioéconomique de la majorité anglophone.

L’intervention du Québec s’inspire de l’interculturalisme, un paradigme qui n’a jamais été formalisé par une loi contraignante. Ce modèle présente le Québec comme un État francophone et une nation cherchant un équilibre entre la réalisation du projet politique de la majorité culturelle et la reconnaissance des minorités ethnoculturelles. Dans ce cadre, l’intégration des immigrants s’accomplit grâce à l’action de l’État, comme la Charte de la langue française (1977) qui rend obligatoire l’école francophone.

La valse-hésitation montréalaise

Montréal n’échappe pas aux tensions qui découlent de la concurrence de ces deux modèles sur son territoire. Prise entre l’arbre et l’écorce, son discours et ses pratiques en intégration indiquent néanmoins que la Ville a fait tacitement le choix du multiculturalisme. L’analyse du jeu des acteurs au cœur de l’administration municipale ainsi que plusieurs exemples illustrent cette situation.

On peut d’abord penser au recours par la Ville au bilinguisme anglais-français, qui sape l’idée du français comme langue publique commune. Ensuite, ses politiques encouragent l’intégration à la « société d’accueil montréalaise » et ne se réfèrent pas au contexte national et francophone québécois. Elles réduisent aussi l’histoire de la métropole à l’arrivée de vagues migratoires indifférenciées.

La politique québécoise du laisser-faire

Le choix de Montréal n’est pas étranger à l’absence de loi sur l’interculturalisme. Sans orientations claires, on ne peut reprocher à la Ville d’être sensible aux préoccupations de sa société civile. Après tout, une municipalité – même de la taille de Montréal – n’a pas la responsabilité de réfléchir à l’intégration dans un cadre national.

Le gouvernement du Québec devrait travailler avec Montréal afin de codifier son modèle d’interculturalisme. Cela traduirait un engagement ferme de leur part en faveur du pluralisme, qui conçoit l’immigration comme une source d’enrichissement collectif. Ce serait l’occasion de rejeter officiellement les approches assimilationnistes, telles que la convergence culturelle que proposent plusieurs intellectuels nationalistes et conservateurs.

Dans un contexte où la culture franco-québécoise ne jouit pas de la même force d’attraction que la culture anglo-canadienne, l’interculturalisme représente une meilleure stratégie d’intégration que le multiculturalisme puisqu’il répond aux besoins de reconnaissance de la majorité. Il a ainsi le potentiel de prévenir ses ressacs identitaires et de créer les conditions gagnantes de l’ouverture à l’autre.

Avec ces nouvelles balises, Montréal tiendrait compte du cadre national dans l’élaboration de ses politiques. Cela pourrait améliorer durablement les relations entre la métropole et le gouvernement du Québec.

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DC
David Carpentier est candidat au doctorat à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Ses travaux portent sur la gouvernance municipale, l’immigration et l’intégration, le nationalisme et les politiques publiques.

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