La construction ardue d’une Europe sociale reflète les difficultés de la social-démocratie contemporaine, qui peine à définir un projet collectif porteur.

Le 31 janvier 2020, le Royaume-Uni quittera officiellement l’Union européenne (UE). Il restera beaucoup à négocier pour encadrer les relations commerciales entre les deux entités, mais un cap aura été franchi. Les Britanniques auront rompu définitivement avec le projet européen.

Alors que la Chambre des communes et tout le pays se déchiraient sur la mise en œuvre du Brexit après le choix référendaire de juin 2016, beaucoup a été dit sur le sort du Royaume-Uni, qui est tiraillé notamment par la douloureuse question irlandaise et par la forte préférence des Écossais pour le maintien du lien avec le continent. Mais qu’en est-il de l’Europe, du « rest of Europe » ?

L’UE, qui a toujours été un complexe processus d’improvisation collective, sans véritable plan d’ensemble, continuera son chemin. La clarté des prises de position communes face à un gouvernement britannique un peu déboussolé a bien montré la force et la résilience des institutions de l’UE. Mais ces institutions sont aussi fragiles, minées notamment par la désaffection de bien des citoyens, qui nourrit le populisme en montée presque partout sur le continent. Et elles continuent d’évoluer.

Philippe Pochet est un observateur privilégié des institutions politiques européennes. Politologue attaché à l’Université catholique de Louvain, il est depuis huit ans directeur général de l’Institut syndical européen, le centre de recherche et de formation de la Confédération européenne des syndicats. Auparavant, dans une situation semblable de chercheur engagé, il a été directeur de l’Observatoire social européen.

Dans un livre majeur qui vient de paraître, À la recherche de l’Europe sociale, Pochet tire ses conclusions à partir d’un bilan exhaustif et nuancé de l’évolution de l’Europe depuis le Traité de Rome de 1957. Il peut sembler étonnant, écrit-il en conclusion, compte tenu de la force de l’idéologie de marché et du parti pris des dernières années pour les politiques de déréglementation et d’austérité budgétaire, que les syndicats et les organisations sociales ne se soient pas retournés contre l’Europe : « … ils sont restés, parfois difficilement, sur la ligne d’une ʺautreʺ Europe. »

Pochet lui-même, aussi critique soit-il, exprime cette préférence pour une Europe plus juste, qui se construirait en conjuguant la lutte contre les changements climatiques et des politiques ambitieuses de réduction des inégalités sociales. C’est que le rêve d’une Europe unie et solidaire a la vie dure.

Créée d’abord pour constituer un marché commun, l’UE a dès les origines accordé la priorité à la dimension économique. Le social demeurait, pour l’essentiel, la prérogative des États membres.

Néanmoins, l’idée d’une Europe sociale qui viendrait équilibrer la libéralisation des marchés a rapidement fait surface, par exemple autour de mesures pour promouvoir l’égalité hommes-femmes ou d’interventions pour la santé et sécurité au travail. Dans les années 1980, la quête d’un dialogue social plus soutenu entre patrons et syndicats est apparue à l’avant-plan, tout comme la volonté d’élaborer une stratégie commune pour l’emploi. À la fin des années 1990, une nouvelle approche décentralisée et flexible a été mise en place ― la méthode ouverte de coordination ―, afin d’encourager les États membres à se comparer et à s’améliorer sur divers plans, et notamment dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.

« L’histoire de la politique sociale européenne, écrit Pochet, est davantage une histoire d’échecs que de succès. »

Mais à chaque fois, les vents contraires sont demeurés forts, et la logique du marché a prévalu sur celle du social. « L’histoire de la politique sociale européenne, écrit Pochet, est davantage une histoire d’échecs que de succès. » Les acteurs qui font l’Europe se divisent en deux clans, explique-t-il. Le premier est plus économique et regroupe les ministères de l’Économie et des Finances des États membres, la Direction générale des affaires économiques et financières de la Commission européenne, les associations patronales et divers lobbys apparentés. Le second est social et inclut notamment les ministères à vocation sociale, la Direction générale de l’emploi, des affaires sociales et de l’inclusion de la Commission, les syndicats et diverses organisations sociales. Dès l’origine, les premiers ont pris le dessus, puisqu’il s’agissait d’abord de construire un marché commun et ouvert.

Comme instance intergouvernementale, l’UE est aussi fortement déterminée par l’évolution politique des États membres. Pochet indique que les analyses de la politique européenne négligent trop souvent les simples rapports de force entre les gouvernements de droite et de gauche. Or, à l’échelle européenne, la droite a souvent prédominé. Dans les années 1980, par exemple, la multiplication des gouvernements de droite a renforcé les tendances néolibérales des institutions européennes.

La fin des années 1990 et le début des années 2000 représentent à cet égard une exception révélatrice. En 1999, 11 des 15 États membres avaient des gouvernements de centre gauche. Ce nouvel équilibre politique donnera lieu, entre 2000 et 2004, à ce que Pochet appelle un « âge d’or » de l’Europe sociale, avec des objectifs chiffrés, une méthode commune pour les atteindre et de nouveaux secteurs d’intervention, comme la lutte contre la pauvreté, les questions reliées aux migrations ou les soins de santé.

Cette embellie ne durera cependant pas. L’élargissement à 25 pays en 2004 puis à 27 en 2007 voit l’entrée dans l’UE de plusieurs gouvernements peu intéressés par la construction de l’Europe sociale. Surtout, les gouvernements de gauche s’effondrent presque tous en 2011 et 2012. Dans la foulée de la crise financière qui frappe alors l’Europe, le développement social cède le pas à un rétrécissement des ambitions et à des politiques communes d’austérité budgétaire.

L’incapacité de l’UE de mener à bien la construction d’une Europe sociale relève de facteurs institutionnels propres à celle-ci, qui reste d’abord et avant tout un grand marché. Mais elle reflète également les difficultés de la social-démocratie contemporaine, qui peine à définir un projet collectif porteur pour les années à venir. Ce projet, souligne avec à-propos Pochet, devra mettre à l’ordre du jour des stratégies crédibles conciliant une transition écologique pour prévenir les changements climatiques et des politiques solides de réduction des inégalités et de progrès social. Il devra aussi rallier les jeunes, qui se mobilisent de plus en plus pour le climat et la justice sociale.

Les forces contraires à une telle Europe sociale demeurent importantes, mais les raisons d’agir le sont encore plus.

Photo : Le bâtiment Paul-Henri Spaak, lieu de travail du Parlement européen à Bruxelles. Shutterstock / olrat.


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