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Nous connaissons les politiciens tels qu’ils se présentent à nous dans l’exercice de leurs fonctions. Mais ce n’est que lorsque leur mandat touche à sa fin qu’ils peuvent s’exprimer candidement sur leur expérience, par exemple sur la place du français à la Chambre des communes.

Dans le cadre du projet d’entrevues avec des députés sortants, le Centre Samara pour la démocratie a créé Les Personnages de la Chambre, un balado dans lequel six anciens députés fédéraux racontent leur réalité. Les libéraux Linda Lapointe, Rémi Massé et Jean-Claude Poissant, les néo-démocrates Guy Caron et Matthew Dubé, et le conservateur Stephen Blaney y livrent leurs expériences personnelles et leurs sentiments réels à l’égard de leur travail parlementaire.

Ces entretiens révèlent les expériences uniques des députés québécois en tant que francophones à Ottawa.

Sur les six ex-élus rencontrés – tous nés au Québec –, cinq ont le français comme langue maternelle et un, l’anglais. Chacun a son propre avis sur l’utilisation du français, le respect des droits linguistiques et l’influence que ces enjeux ont eue sur leur propre mandat, mais ils se rejoignent tous sur certains thèmes.

Tous soulignent la nécessité d’institutionnaliser la formation en matière de droits linguistiques, leur propre prise de conscience liée à l’emploi du français au Parlement, l’avantage du bilinguisme pour mieux servir leurs électeurs et les défis particuliers liés aux interactions avec les médias francophones.

Parler sa propre langue en Chambre

Pour la plupart d’entre eux, pouvoir s’exprimer en français dans l’exercice de leurs fonctions n’a jamais posé problème. Mais chacun souligne la vigilance et l’importance qu’ils accordent au fait de parler et d’utiliser le français à la Chambre des communes.

Le conservateur Stephen Blaney avait par exemple exigé que toutes ses notes de breffage soient rédigées en français. De son côté, le néo-démocrate Guy Caron prenait soin d’alterner entre le français et l’anglais durant la période de questions pour s’assurer que les deux langues étaient utilisées de manière égale. Pourquoi? « Parce que lorsqu’on parle comme porte-parole, lorsqu’on parle comme ministre, on parle au nom du pays au complet ». Il montrait ainsi l’importance qu’il accordait à une fonction qui se doit d’être représentative du bilinguisme officiel qui prévaut au Canada.

Le conservateur Stephen Blaney avait par exemple exigé que toutes ses notes de breffage soient rédigées en français. LA PRESSE CANADIENNE/ David Kawai

Le libéral Jean-Claude Poissant explique quant à lui qu’« on parle notre langue en Chambre. Peu importe, on a le droit de parler notre langue ». En général, les anciens députés interviewés parlent positivement des ressources linguistiques comme les outils d’interprétation, les services de traduction et la formation linguistique qui étaient à leur disposition à Ottawa.

Un « combat incessant »

Les avis des ex-députés diffèrent cependant sur les efforts requis pour que le français soit respecté et valorisé au sein du Parlement.

Lorsqu’on lui demande si le français était valorisé sur la colline, le libéral Rémi Massé se montre plutôt optimiste : « Je ne peux pas dire que c’est une priorité, mais je ne peux pas dire que c’était négligé non plus parce qu’autant mes collègues anglophones s’efforçaient de pouvoir échanger en français avec moi, autant on avait l’ensemble des services requis ». Quant à M. Blaney, il estime que « c’est un combat incessant, et c’est la raison pour laquelle souvent, même si je pouvais m’exprimer en anglais, je m’exprimais en français ».

Certains des députés relèvent que leur bilinguisme était perçu comme un avantage et qu’ils pensaient que cela leur permettait de mieux comprendre les enjeux de leurs électeurs. Malgré tout, ils considèrent que la préservation d’une langue repose majoritairement sur l’individu, plutôt que sur un mécanisme plus large. 

« Il n’y a pas de deuxième langue officielle »

La libérale Linda Lapointe se présente comme une francophone fière qui s’est toujours sentie respectée à la Chambre des communes.  Quand elle a commencé à siéger à Ottawa, un député lui avait dit : « Linda, il n’y a pas de deuxième langue officielle. Il y a deux langues officielles, elles sont sur le même pied ». Alors, elle les a toujours traitées de la même façon. Elle se sent néanmoins responsable de veiller à ce que la prochaine génération de francophones bénéficie du même respect de leur culture dont elle a bénéficié.

Cette perspective explique son intérêt pour une mise à jour de la Loi sur les langues officielles. Mme Lapointe constate une asymétrie persistante entre les deux langues officielles, en particulier sur le web, où les textes sont principalement en anglais. Tous les députés interviewés pour le balado ont à coeur la pérennisation du français au pays, mais Linda Lapointe est particulièrement préoccupée par l’avenir et la nécessité de « mettre des mesures en place pour ça reste ».

L’ex-députée accorde une grande importance à la préservation du patrimoine francophone du pays et elle souligne l’importance d’intégrer le regard francophone dans les lois canadiennes et de renforcer les services linguistiques.

« Si on parle en anglais, on ne faisait pas prévaloir l’importance du français »

Selon le néo-démocrate Matthew Dubé, la langue est utilisée comme une arme par les médias francophones. Il note qu’« en français, il y a un standard plus élevé » et que « c’est une langue plus difficile à maîtriser, même pour les francophones ».

Selon le néo-démocrate Matthew Dubé, la langue est utilisée comme une arme par les médias francophones. LA PRESSE CANADIENNE / Justin Tang

Dubé donne en exemple une critique des médias à la suite d’une erreur grammaticale commise dans l’une des publications de sa campagne, évaluant que le comportement des journalistes avait alors ressemblé à celui de « paparazzis ». « En français, je pense que tous les élus sont tenus à une certaine rigueur que je ne vois pas en anglais. »

Son collègue néo-démocrate Guy Caron partage sa perspective dans une certaine mesure. Malgré ses tentatives pour assurer un équilibre entre les deux langues, M. Caron croit que « les journalistes tendent à négliger » la plus grande difficulté du français et à blâmer les députés pour leurs erreurs. Selon lui, les représentants des médias ne comprennent pas que « si on parle en anglais, on ne fait pas prévaloir l’importance du français ». Il note malgré tout que lors de son mandat, le NPD avait pour la première fois une majorité de francophones, ce qui a permis de changer la culture linguistique du parti.

Selon le néo-démocrate Guy Caron, les représentants des médias ne comprennent pas que « si on parle en anglais, on ne fait pas prévaloir l’importance du français ». LA PRESSE CANADIENNE / Sean Kilpatrick

Solidifier la confiance des francophones envers leurs institutions parlementaires

Construire un sentiment d’identité nationale qui soit à la fois inclusif et représentatif demande une attention particulière. Chaque député a vécu une expérience distincte en tant que francophone naviguant dans une Chambre des communes à majorité anglophone et ayant des comptes à rendre face à des électeurs francophones et anglophones, ainsi qu’aux médias. L’identité linguistique est une caractéristique déterminante qui façonne la manière dont les députés québécois représentent leurs électeurs.

Les anciens députés québécois interviewés ont fait face à des défis uniques, notamment les complexités supplémentaires liées au français, les critiques reçues lorsqu’une seule langue a été utilisée et les difficultés liées à l’emploi de la langue. Leurs efforts pour affirmer la francophonie dans la pratique de la démocratie canadienne sont importants pour établir la confiance des francophones en leurs institutions parlementaires et pour qu’elles représentent leurs communautés. Cette confiance est indispensable pour faire progresser des valeurs démocratiques durables et inclusives au Parlement.

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DFO
Chloë Hill est coordinatrice de recherche du Centre Samara pour la Démocratie.
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Beatrice Wayne est directrice de recherche au Centre Samara pour la démocratie.

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