Quand un événement occupe tout l’espace médiatique, le défi des gouvernements et des médias est de retenir l’attention de la population tout au long de cette éclipse.

(Cet article a été traduit en anglais.)

Nous vivons actuellement une situation sans précédent. La crise provoquée par la COVID-19 n’est pas seulement sanitaire, sociale et économique, mais aussi médiatique, alors que sa couverture supplante tous les autres événements qui se passent sur la planète en ce moment. Nous assistons à une éclipse médiatique inédite.

Qu’est-ce qu’une éclipse médiatique ? Elle est la concentration de nouvelles autour d’un seul événement ou d’un seul thème de telle façon qu’il reste peu ou pas de place pour discuter d’autres sujets. Dès qu’un sujet occupe plus de 20 % de l’espace médiatique, on parle habituellement d’éclipse médiatique. L’événement peut être la mort d’une personnalité publique, une catastrophe naturelle ou causée par l’homme, un bouleversement politique inattendu ou bien un engouement pour un enjeu social. Cet événement ne laisse alors plus de place pour d’autres nouvelles.

Le coronavirus dépasse de loin les 20 % de l’espace médiatique. Il occupe tout l’espace actuel. Des enjeux récemment importants tels que la crise environnementale ou les revendications des Autochtones, qui bloquaient il y a quelques semaines les voies ferrées pour faire valoir leurs droits, ne font plus la une maintenant. C’est la même chose sur la scène internationale, alors que la crise des réfugiés ou la guerre en Syrie ne défraient plus la chronique.

La dernière éclipse médiatique importante que nous avons vécue au Québec est celle de la Charte des valeurs. La célèbre Charte avait alors fait ombrage à toutes les autres nouvelles pendant au moins un mois. Mondialement, ce sont les attentats du 11 septembre 2001 qui ont créé la plus grande éclipse médiatique de notre siècle. La Terre entière avait alors les yeux rivés sur les États-Unis, et la couverture en direct marquait le paysage médiatique.

Les facteurs temps, nouveauté, ainsi que le caractère spectaculaire d’une nouvelle sont des éléments clés de la longévité d’une éclipse médiatique.

Lors du décès d’une personnalité publique, l’éclipse médiatique se termine habituellement avec les derniers hommages qui lui sont rendus. Dans le cas de catastrophes ou de bouleversements sociaux majeurs, c’est plutôt la résolution de la situation qui signe la fin de l’éclipse. À l’instar des attentats du 11 septembre, il faut s’attendre à ce que le coronavirus fasse les manchettes pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois encore. Mais certaines crises tombent dans l’oubli quand elles s’éternisent ou ne sont plus intéressantes à couvrir, comme celle des réfugiés ou la lente reconstruction après un tsunami. Les facteurs temps, nouveauté, ainsi que le caractère spectaculaire d’une nouvelle sont des éléments clés de la longévité d’une éclipse.

Les effets d’une éclipse médiatique sont divers. La concentration de toutes les ressources médiatiques sur l’enjeu en question est l’un des plus importants. Dans le contexte actuel du manque de ressources financières des médias traditionnels et de l’affaiblissement de leur modèle d’affaires, qui est accentué par la crise (notamment par une nouvelle baisse des revenus publicitaires), il est difficile pour les médias de couvrir autre chose que la COVID-19 ou de tenter de trouver des angles novateurs pour l’analyser. De plus, une part importante du travail des journalistes consiste à couvrir l’actualité politique, qui gravite elle aussi autour de la pandémie. Les politiciens discutant presque exclusivement de ce sujet, il se crée un effet d’activation en cascade, où la couverture politique ne fait alors que renforcer l’éclipse médiatique.

Il est aussi difficile pour les médias de parler d’autre chose actuellement parce que cette crise est sans précédent. Elle occupe une place phénoménale dans la vie de tous, touchant l’ensemble des secteurs sociaux et économiques. La population cherche à s’informer par tous les moyens. Les médias voient alors leur rôle de chiens de garde de la démocratie et d’informateurs en chef renouvelé et prendre une importance névralgique, surtout à l’ère des fausses nouvelles et de la désinformation.

Étant donné que nous vivons à l’heure de l’hybridation médiatique, où médias traditionnels et socionumériques s’enchevêtrent et s’adaptent l’un à l’autre dans un environnement de plus en plus fluide, les médias sociaux jouent aussi un rôle dans cette éclipse médiatique. Les citoyens, les gouvernements, les entreprises et d’autres organisations reprennent les nouvelles et les partagent sur de multiples plateformes, comme Facebook, Twitter et Instagram. Au Québec, les propos clés des conférences de presse quotidiennes du premier ministre François Legault et de son équipe deviennent rapidement des mots-clics et circulent ensuite dans les médias socionumériques. Ce phénomène est analogue au marketing citoyen, la participation des citoyens au marketing politique. En effet, les utilisateurs de ces plateformes peuvent à la fois amplifier les messages qu’ils jugent pertinents en les partageant avec leur propre réseau et les remodeler de manière à exprimer leurs préoccupations, notamment par la création de mèmes Internet.

Les éclipses médiatiques représentent aussi des défis pour les citoyens, les entreprises et les gouvernements. Les citoyens, submergés de toutes sortes d’informations, doivent garder à l’esprit des questions de fond sur la source de l’information et sa fiabilité. Dans le doute, ils peuvent consulter des sites de vérification de nouvelles comme celui des Décrypteurs ou ceux d’organismes accrédités comme l’International Fact-Checking Network.

Plusieurs entreprises se demandent aussi comment tirer parti de cette éclipse sans choquer leurs clients. Certaines y réussissent en intégrant des propositions amusantes à leur offre. Pensons à Simons, qui dispense des conseils au moyen de son infolettre, ou bien à Ricardo ou à Jamie Oliver qui, privés de leur émission quotidienne, diffusent leurs recettes sur Facebook ou Instagram. Quelques entreprises seront peut-être tentées de profiter de l’éclipse médiatique pour annoncer une mauvaise nouvelle (la fermeture d’une usine par exemple), espérant qu’elle passera sous le radar des journalistes dont les énergies sont mobilisées ailleurs. Par contre, cette approche pourrait avoir des répercussions négatives à moyen et à long terme pour l’entreprise et nuire à sa réputation.

Quant aux gouvernements, tous leurs efforts sont concentrés sur la gestion de la crise ― protéger la santé de tous, soutenir financièrement les citoyens et les entreprises, rapatrier les Canadiens encore à l’étranger. Les projets de loi sont mis en veilleuse jusqu’à la fin de la crise. De plus, les responsables politiques doivent rapidement adopter les « bonnes pratiques » de la communication de crise en imposant un cadre d’interprétation de la situation, en mobilisant leurs experts pour expliquer la situation de façon claire et rassurante, et en mettant en place des mesures progressives. Pour ce faire, ils utilisent des approches traditionnelles comme la conférence de presse ou la publicité, mais ont aussi recours aux médias socionumériques. Ils doivent également s’assurer de respecter leurs domaines de compétence et éviter de possibles divergences entre les mesures provinciales et fédérales, entre autres.

Mais en fin de compte, le plus grand défi actuel des gouvernements et des médias est de retenir l’attention des citoyens tout au long de cette éclipse médiatique. Une surdose d’information sur un même sujet peut en effet lasser la population, ce qui est contre-productif dans une perspective de communication à grande échelle. Enfin, comme la crise génère beaucoup d’émotions ― peur, anxiété, tristesse, inquiétude ― et que l’éclipse médiatique ne permet pas de s’évader de ce tsunami d’information, les citoyens pourraient être tentés de fermer leur poste de radio, leur télévision ou leur téléphone cellulaire afin de trouver un peu de répit. Ils sont déjà nombreux à le faire. Ils risquent alors de ne pas avoir en main des informations importantes sur la crise sanitaire actuelle qui leur permettraient de mieux se protéger. D’autres choisiront de ne s’informer que de manière sporadique et sélective, s’exposant possiblement aux fausses nouvelles et à la désinformation.

Cet article fait partie du dossier La pandémie de coronavirus : la réponse du Canada.

Photo : Shutterstock / stockphoto mania