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Certains commentateurs affirment que la crise du coût de la vie est surtout une question de perception. Selon eux, les suppléments de revenu, comme la nouvelle Allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels, sont des subventions financées par le déficit qui découragent le travail, alimentent l’inflation ou gaspillent des fonds publics au détriment de l’investissement direct en entreprise.
Ces affirmations ne résistent pas à une analyse le moindrement poussée. Les difficultés d’accès à l’alimentation abordable rencontrées par les ménages à faibles revenus sont bien réelles et mesurables.
La nouvelle allocation alimentaire constitue un pas dans la bonne direction, même si elle sera probablement insuffisante pour réduire significativement l’insécurité alimentaire.
Son coût est contrôlable et il existe d’autres moyens de réduire le déficit fédéral ou de trouver les fonds nécessaires à la croissance économique sans pour autant ignorer les souffrances humaines engendrées par une insécurité alimentaire prolongée.
Malheureusement, plusieurs idées préconçues concernant la crise du coût de la vie et les programmes de soutien au revenu contaminent le débat public. Il est temps de déconstruire ces mythes.
Mythe n°1 : La crise du coût de la vie est surtout une question de perception
Le pourcentage de Canadiens en situation d’insécurité alimentaire, de modérée à grave, a doublé entre 2019 et 2023. Près de 20 % de la population craint de ne pas avoir assez à manger. Le recours mensuel aux banques alimentaires a doublé en 2025 par rapport à 2019, atteignant plus de deux millions de requérants en mars 2025, le dernier mois pour lequel des statistiques sont disponibles. On ne fait pas appel aux banques alimentaires par simple caprice.
Lorsque les ménages ne peuvent réduire leurs dépenses fixes, comme le loyer ou les services publics, ils dépensent moins pour l’alimentation. Bien que le taux d’inflation ait ralenti depuis son sommet de juin 2022, le prix des produits de première nécessité est bien plus élevé qu’il y a six ans. Depuis 2019, l’Indice des prix à la consommation a augmenté d’environ 21 %, mais le prix des aliments achetés en magasin a grimpé de 31 % et le coût du logement de 30 %.
Au troisième trimestre de 2025, les ménages les plus modestes (les 20 % les plus pauvres) consacraient environ 115 % de leur revenu disponible (avant transferts gouvernementaux) au logement, à l’alimentation et aux transports. Les ménages à faibles revenus (le deuxième quintile le plus bas) y consacraient environ 67 %. À l’inverse, les ménages les plus aisés (les 20 % les plus riches) ne dépensaient qu’environ le tiers de leur revenu disponible pour les besoins essentiels.
Cette pression sur les revenus se reflète dans les données. Au troisième trimestre de 2025, les ménages les plus modestes ont été les seuls à ne pas afficher de progression de leur revenu disponible moyen, celui-ci ayant reculé de 0,5 % sur un an. Si les salaires ont augmenté, cette hausse a été entièrement annulée par la diminution des revenus tirés du travail autonome et des revenus nets de placements.
Les inégalités de patrimoine se sont également creusées : les ménages à faibles revenus se sont davantage endettés au cours des six dernières années, tandis que les ménages à revenus plus élevés ont vu la valeur de leurs actifs et de leur épargne augmenter.
Pour de nombreux Canadiens, la crise du coût de la vie n’est pas une simple « vibecession » ou une question de perception, contrairement à ce qu’a déjà dit l’ancienne ministre des Finances, Chrystia Freeland. Chaque mois, ils doivent prendre des décisions difficiles et choisir entre payer le loyer, l’épicerie ou le chauffage.
Mythe n° 2 : Les suppléments de revenu stimulent la consommation, l’inflation et la dette publique
En matière d’inflation alimentée par l’État, il existe une différence majeure entre les mesures de relance économique généralisées, telles que celles mises en place par l’ancien premier ministre Stephen Harper lors de la crise financière de 2008-2009, et les aides ciblées visant à atténuer la souffrance humaine.
Pour les ménages qui peinent à subvenir à leurs besoins essentiels, un revenu supplémentaire ne se traduit pas par des dépenses superflues. Il leur permet de faire leurs courses, de payer leur loyer et leurs factures d’électricité.
Pour de nombreux ménages à faibles revenus, ce revenu supplémentaire peut servir à freiner la hausse des soldes de carte de crédit ou à rembourser d’autres dettes à taux d’intérêt élevés, plutôt qu’à accroître leurs dépenses. De plus en plus d’éléments indiquent que la hausse du prix des denrées alimentaires et du logement ne s’explique pas uniquement par une trop forte demande.
Le rapport entre le coût et l’efficacité des dépenses publiques en matière de soutien du revenu dépend du mode de distribution. Nos recherches montrent que le recours au crédit pour la TPS/TVH est une façon concrète d’octroyer davantage d’argent aux ménages qui en ont le plus besoin. Ce mécanisme permet un versement rapide de fonds supplémentaires à un coût limité. D’autres mécanismes, comme l’Allocation canadienne pour enfants ou la Prestation canadienne des travailleurs, ne rejoignent pas seulement les ménages qui en ont le plus besoin, ce qui en limite la portée et l’efficacité.
Il est également important de considérer l’ampleur du soutien au revenu dans son contexte. La nouvelle allocation comprend un supplément unique de 50 % et une augmentation de 25 % sur cinq ans du crédit pour la TPS existant. Un adulte seul, admissible au paiement maximal, recevra 402 $ de plus la première année (33,50 $ par mois) et 136 $ de plus les années suivantes (11 $ par mois). Un couple avec deux enfants pourrait recevoir jusqu’à 805 $ de plus la première année (67 $ par mois) et environ 272 $ de plus les années suivantes (22,67 $ par mois).
Bien que ces montants soient significatifs pour les ménages à faible revenu, ils ne sont pas suffisamment importants pour entraîner une explosion des dépenses publiques susceptible de provoquer de l’inflation. En fait, la critique la plus crédible de cette politique est qu’elle est insuffisante pour freiner la hausse de l’insécurité alimentaire au Canada.
Le Conseil d’action pour l’accessibilité financière — une collaboration entre divers experts en politiques publiques et des leaders communautaires, sous la direction de l’Institut de recherche en politiques publiques — a recommandé de tripler ces montants pour les personnes les plus démunies.
Cela dit, la réduction du déficit demeure un objectif politique valable. Les Canadiens devront tôt ou tard assumer les coûts qui découlent de l’augmentation des dépenses et chaque dollar consacré au service de la dette est un dollar de moins pour les programmes gouvernementaux essentiels.
Finances Canada estime que la nouvelle prestation permettra d’injecter 11,7 milliards de dollars en aide supplémentaire sur six ans, tandis que le directeur parlementaire du budget en estime le coût à 12,4 milliards de dollars entre les exercices financiers 2025-2026 et 2030-2031. Réparti sur six ans, ce coût représente environ 2 milliards de dollars par année, soit environ 0,4 % des dépenses fédérales annuelles.
Si le gouvernement fédéral souhaite réduire les dépenses des programmes sociaux, il existe des solutions de rechange moins dommageables. Par exemple, l’allocation pour enfants pourrait être réorientée en réduisant ou en éliminant les versements aux familles à revenu élevé et en augmentant les versements aux ménages à faible revenu.
Mythe n° 3 : Les prestations ciblées en fonction du revenu découragent le travail
Les critiques affirment que les programmes de transfert qui réduisent progressivement les prestations à mesure que le revenu augmente découragent les gens de travailler. Cependant, le ciblage en fonction du revenu est le seul moyen d’offrir un soutien financier supplémentaire sans épuiser les finances publiques fédérales. Les économistes appellent l’effet combiné des impôts et de la réduction progressive des prestations comme des à taux d’imposition à effets marginaux ».
Le crédit pour la TPS/TVH commence à être réduit progressivement à partir d’un seuil de revenu de 46 432 $ pour l’année de prestations 2026-2027. Il est réduit de cinq cents pour chaque dollar supplémentaire de revenu familial net ajusté au-delà de ce seuil.
Le Bureau du directeur parlementaire du budget a conclu que la nouvelle prestation pour l’épicerie n’aura pas d’impact significatif sur les comportements. En effet, les recherches sur les facteurs de désincitation au travail montrent que les modifications apportées aux prestations ne réduisent pas sensiblement l’offre de travail.
La perception généralisée du contraire serait donc inexacte. En fait, l’impact des transferts monétaires tend à être faible, surtout pour ceux qui travaillent déjà.
Réduire l’inflation ne suffira pas à rendre la vie plus abordable
Banques alimentaires Canada indique que 19,4 % de sa clientèle déclare avoir un emploi comme principale source de revenus, ce qui témoigne de revenus insuffisants, et non d’un choix délibéré de rester sans travail.
Prenons l’exemple d’une personne seule, travaillant à temps plein, au salaire minimum en Ontario. Son revenu annuel après les déductions habituelles pourrait s’élever à environ 30 000 $. Les versements d’une allocation supplémentaire de 402 $ la première année, puis de 136 $ les années suivantes, ne devraient pas avoir d’impact sur les heures de travail et l’effort qu’elle y met.
Mythe n° 4 : L’argent des contribuables serait mieux investi dans l’économie.
Le Canada se retrouve présentement à un moment critique où sa souveraineté et son niveau de vie dépendent de sa capacité à diversifier rapidement sa stratégie commerciale, à investir dans ses capacités de défense et à améliorer sa productivité. Les gouvernements doivent jouer un rôle essentiel, notamment grâce à des programmes qui incitent le secteur privé à investir dans des secteurs stratégiques.
Cependant, les gouvernements peuvent mener plusieurs actions de front. Grâce à des dépenses judicieuses et ciblées, ils peuvent investir à la fois dans l’économie et dans le soutien au revenu pour les personnes les plus vulnérables.
Le soutien au revenu a également des retombées économiques positives. Des transferts bien conçus peuvent stimuler la participation au marché du travail et contribuer à prévenir des dépenses ultérieures en matière de santé, d’hébergement et de justice. Il a également été démontré qu’améliorer la sécurité alimentaire pendant l’enfance améliore le niveau futur des revenus, tout comme l’autonomie financière.
Dépasser la fausse dichotomie gauche-droite
Historiquement, l’augmentation des dépenses en matière de soutien au revenu a été perçue comme une politique émanant des progressistes ou des partis de gauche. Or, tous les grands partis fédéraux reconnaissent désormais la crise de l’abordabilité. Les sondages montrent que l’abordabilité demeure une préoccupation majeure pour les Canadiens.
Cette discussion nous offre l’occasion de dissiper enfin les idées reçues sur le soutien au revenu.
Nous pouvons donc espérer des débats politiques éclairés sur les approches les plus économiquement viables et conformes aux valeurs partagées par les Canadiens.


