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Le gouvernement fédéral a récemment publié une nouvelle stratégie industrielle de défense, accompagnée d’un financement additionnel de 6,6 milliards de dollars. Elle s’accompagne d’un objectif ambitieux : produire 70 % de notre matériel de défense au Canada.
Cette stratégie comporte de nombreux volets, mais une question revient souvent : pourquoi ne pas simplement acheter nos avions et nos navires à d’autres pays ? C’est une réflexion logique, mais elle ignore l’histoire récente.
Compte tenu des menaces du président américain Donald Trump envers la souveraineté et l’économie du Canada et advenant que ces tensions se prolongent au-delà de son deuxième mandat, il serait utile de fabriquer nous-mêmes de l’équipement militaire de pointe, tout en diversifiant nos fournisseurs et partenaires internationaux pour installer des capacités de production ici.
C’est ce qu’on appelle l’autonomie stratégique. Son importance a été démontrée partout dans le monde.
Autonomie stratégique et invasion de l’Ukraine
En février 2022, le président russe Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine lors d’un assaut à grande échelle autant immoral qu’illégal. En dénonçant cette attaque et en imposant des sanctions contre la Russie, le monde libre donnait en réalité un avantage à Poutine.
L’Europe est dépendante des exportations de gaz naturel russe. Ainsi, l’onde de choc s’est vite fait sentir sur les prix de l’énergie, des engrais et du blé, entraînant une forte inflation. Certains alliés se sont alors montrés moins déterminés à affaiblir l’économie russe par des sanctions et à fournir des armes à l’Ukraine, ce qui a prolongé le conflit.
Le pouvoir de négociation peut contraindre à des compromis inconfortables, mais il peut également jouer dans les deux sens dans une économie mondiale étroitement intégrée.
En mars 2022, Boeing a joint son rival Airbus en interrompant la livraison de pièces et de services aéronautiques à la Russie. Compte tenu des composants très spécialisés nécessaires au maintien des avions, la Russie a dû trouver des solutions pour contourner les sanctions et maintenir son industrie aéronautique à flot. La viabilité de cette stratégie reste incertaine. Moscou déploie des efforts considérables pour développer sa propre industrie aérospatiale, mais les résultats sont mitigés.
Les pièces ne sont pas le seul enjeu. Les services comme les mises à jour logicielles et l’assistance technique sont tout aussi cruciaux. Acheter des équipements complexes, c’est aussi nouer une relation. Si cette relation se détériore, la flotte en pâtit. C’est pourquoi la Russie tente de développer une autonomie stratégique dans des secteurs clés – trop tard, espérons-le.
La décision de Boeing et d’Airbus rappelle que les entreprises peuvent elles aussi revoir leurs relations avec certains pays.
Un exemple plus préoccupant est celui de Starlink. SpaceX a fourni à l’Ukraine l’accès à son Internet par satellite dès le début de la guerre, un soutien précieux pour les défenses ukrainiennes. Mais l’entreprise a refusé de permettre son usage en Crimée, occupée par la Russie, malgré les demandes ukrainiennes.
« We will not enable escalation of conflict that may lead to WW3 (Nous ne favoriserons pas une escalade du conflit qui pourrait conduire à la Troisième Guerre mondiale) », avait tweeté le fondateur de SpaceX, Elon Musk, alors que le gouvernement américain soutenait explicitement l’Ukraine.

Le dilemme du Canada : efficacité contre sécurité
Cette question est au cœur des préoccupations, car des rumeurs ont circulé sur un supposé « kill switch » pouvant désactiver la flotte de chasseurs F‑35, d’une valeur de 19 milliards de dollars, que le Canada achète à Lockheed Martin. L’histoire était si inquiétante que le Pentagone a jugé nécessaire de la démentir.
Pourtant, il n’est pas nécessaire que ce scénario soit réel pour être plausible. Les entreprises – de leur initiative ou à la demande de leur gouvernement – pourraient tout simplement ne plus fournir certaines pièces ou mises à jour logicielles. Le vice-amiral Mark Norman a rappelé lors d’une récente entrevue : « Significant aspects of the F-35’s advanced capabilities would be nullified (Des aspects importants des capacités avancées du F-35 seraient réduits à néant [si nous perdions le soutien américain]. »
Les relations avec les États-Unis ne sont plus aussi sûres qu’auparavant. Le Canada doit envisager des scénarios où il serait coupé des chaînes d’approvisionnement essentielles, non seulement avec les États-Unis, mais aussi avec tous ses alliés. Une seule élection peut transformer un allié fiable en partenaire incertain.
Il est difficile de restaurer les garanties de sécurité une fois qu’elles ont été mises à mal. Accroître nos échanges commerciaux avec une diversité de pays permet de réduire le risque qu’un fournisseur devienne peu fiable.
Nous devons également renforcer nos propres capacités, sur lesquelles nous avons un contrôle total. Nous ne deviendrons pas totalement autonomes, mais nous pouvons limiter les risques pour notre sécurité en développant et en protégeant des industries stratégiques, comme la fabrication de matériel de défense, l’exploitation minière et la production d’acier.
Il existe un compromis entre l’efficacité du commerce mondial et les menaces pour la sécurité. Le protectionnisme est souvent inefficace, mais comme l’a souligné le premier ministre Mark Carney, à Davos, il faut tenir compte du monde tel qu’il est.
Les marchés publics de défense dans un ordre mondial en mutation
Pour les biens stratégiques, le risque qu’un fournisseur utilise son poids commercial comme levier suffit à justifier de sacrifier un peu d’efficacité.
Certains craignent à juste titre que favoriser les entreprises nationales conduise à acheter du matériel plus coûteux et de moindre qualité. D’autres redoutent que le gouvernement utilise les dépenses de défense comme un programme de création d’emplois inefficace. Dans un monde idéal, le Canada n’aurait pas à privilégier la production nationale.

Les chaînes d’approvisionnement sont très mondialisées parce que c’est efficace. Si chaque pays visait l’autosuffisance, la productivité mondiale serait beaucoup plus faible. Avoir 195 constructeurs d’avions commerciaux ne serait pas aussi efficace que de disposer de quelques grands constructeurs dotés d’une expertise approfondie et d’une envergure mondiale. Rien ne garantit que les entreprises canadiennes de défense, qu’elles soient nouvelles ou en expansion, seront aussi rentables que les fournisseurs actuels.
Une grande partie de l’équipement militaire du Canada provient d’un petit nombre de fournisseurs, pour la plupart situés aux États-Unis. Si nous nous contentons de passer de nouvelles commandes auprès des entreprises existantes, nous ne ferons pas mieux que les autres.
Une façon de se sortir de cette situation est de construire nos propres équipements. On ne peut pas simplement acheter un sous-marin ou un avion de chasse tout fabriqué. Avoir la capacité de construire et d’entretenir des équipements aussi complexes, grâce à des partenariats, permet au Canada non seulement de renforcer la résilience de sa chaîne d’approvisionnement, mais aussi d’ajouter une offre sur le marché.

Envoyer un signal clair au marché national peut contribuer à dynamiser l’industrie de la défense. La construction d’usines demande plusieurs années de préparation ; s’engager à acheter des produits nationaux offre une certaine sécurité aux fournisseurs et producteurs potentiels. Sans cela, les entreprises pourraient craindre que les engagements ambitieux s’effacent si les tensions géopolitiques s’apaisent. Des engagements financiers concrets peuvent dissiper ces inquiétudes.
Bien sûr, rien de tout cela n’est simple. Les politiques industrielles peuvent facilement dérailler, par malchance ou par mauvaise exécution. Mais le Canada n’a guère d’autre choix que d’essayer.
Cela ne signifie pas que le Canada doit tout fabriquer lui-même. Mais produire davantage au niveau national réduirait les risques liés à notre chaîne d’approvisionnement tout en apportant une contribution significative à l’OTAN, qui soutient la sécurité du Canada depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Même si nous ne voulons plus être aussi dépendants de nos alliés pour la production d’armes, nous souhaitons néanmoins rester de bons partenaires tant que nos alliés le sont également.
Trouver les bons partenaires
S’associer à des entreprises étrangères prêtes à implanter leur production au Canada peut aider à développer les talents locaux et à renforcer l’écosystème de défense dans son ensemble.
Pour des équipements extrêmement complexes développés sur plusieurs générations, il peut être plus judicieux de signer des accords avec des producteurs étrangers prêts à ouvrir des usines au Canada, plutôt que d’essayer de réinventer la roue. L’un des principaux avantages est que le savoir-faire et les installations ne disparaissent pas si la situation change.
Prenons l’exemple des avions de chasse. Les propos de Donald Trump sur l’annexion ont conduit Ottawa à revoir son projet d’achat de nouveaux F‑35. Il ne s’agit pas d’une simple question commerciale : si le gouvernement américain envisage sérieusement d’utiliser la coercition économique contre le Canada, son contrôle sur la technologie qui sous-tend notre défense comporte des risques.

Bien que nos défenses aériennes soient étroitement liées à celles des États-Unis, ce dernier a envisagé à plusieurs reprises de modifier ou de supprimer le NORAD, notamment à cause de la possibilité que le Canada choisisse des Gripen suédois.
En 2021, le ministère de la Défense nationale a jugé que le F-35 était « de loin » supérieur au Gripen. Cependant, disposer d’une plus grande diversité de fournisseurs et de la capacité de fabriquer nous-mêmes du matériel militaire de pointe reste un atout. C’est pourquoi le gouvernement fédéral ne semble pas exclure le Gripen.
Le constructeur du Gripen, Saab, a promis de créer des emplois. Bien que cela ne doive pas être l’objectif principal de la stratégie industrielle de défense du Canada, c’est une occasion de relancer notre base industrielle de défense et de renforcer notre industrie aérospatiale déjà solide. Les entreprises canadiennes fabriquent déjà des avions commerciaux, des jets d’affaires et des turbopropulseurs ; nous ne partons pas de zéro.
Certains estiment que de choisir le Gripen plutôt que le F-35 serait une erreur, d’autres que chaque option répond à un besoin spécifique. Les questions techniques en jeu sont complexes et difficiles à appréhender pour les civils.
Mais ces enjeux sont intimement liés à nos relations futures avec les États-Unis, un facteur largement hors du contrôle du Canada. L’interopérabilité avec le NORAD est souvent invoquée pour justifier le F-35, et les responsables américains l’utilisent pour suggérer que des conséquences négatives pourraient survenir si nous n’achetions pas davantage de F-35, ce qui semble contredire l’idée d’autonomie stratégique.
Le gouvernement fédéral doit équilibrer ces considérations avec les exigences opérationnelles. Comme l’a souligné Mark Carney à Davos, si les grandes puissances agissent seules, les puissances moyennes doivent s’unir. Le partenariat entre deux puissances moyennes pour produire des avions de chasse pourrait en être un exemple concret.
Le même raisonnement s’applique aux sous-marins. Le Canada envisage d’en acquérir de nouveaux soit auprès de la Corée du Sud ou de l’Allemagne. Dans les deux cas, les négociations dépassent largement les seules considérations financières.
Ottawa cherche des partenaires stratégiques. Rien ne garantit qu’il fera le choix idéal, mais rapatrier la production signifie que si l’un de ces partenaires devient peu fiable – en raison d’une élection ou d’un autre événement – nous aurons au moins la capacité de nous adapter.

