La transition énergétique est généralement évaluée à partir des réductions d’émissions, des investissements et des emplois créés. Or, alors que le Québec vise la carboneutralité d’ici 2050 et doit décider où investir ses ressources, une question se pose : que devient le travail dans cette transformation ? Les tâches, les risques, les compétences, les parcours et les relations de travail sont eux aussi appelés à changer.

En 2024, le secteur canadien des produits environnementaux et de technologies propres représentait 363 094 emplois, contre 327 506 en 2022. Cette progression est encourageante, mais elle ne dit pas si ces emplois sont sûrs, stables, accessibles et porteurs de trajectoires durables. Le Plan d’action canadien pour des emplois durables 2026-2030 accorde désormais une place aux travailleurs, aux compétences et aux communautés.

Au Québec, le Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques 2026-2050 reconnaît les besoins de formation et de main-d’œuvre. Ces avancées demeurent toutefois insuffisantes pour apprécier conjointement les conséquences de la décarbonation sur la santé, les carrières et la capacité des travailleurs à participer aux décisions.

Les emplois verts ne sont pas sans risques

Un emploi utile à l’environnement n’est pas automatiquement un emploi sûr. La fabrication et le recyclage des batteries, l’exploitation des minéraux critiques, l’éolien, l’hydrogène, l’électrification et la gestion des déchets exposent à des risques chimiques, électriques, thermiques et ergonomiques, ainsi qu’au travail en hauteur. Les changements climatiques amplifient parallèlement l’exposition à la chaleur, aux fumées, à la pollution et aux événements extrêmes. L’Organisation internationale du travail souligne que les procédés et matériaux verts peuvent créer des dangers encore insuffisamment connus ou encadrés.

Aux dangers physiques et technologiques s’ajoutent des risques psychosociaux. L’écoanxiété peut acquérir une dimension professionnelle chez les personnes confrontées aux catastrophes, à la dégradation des écosystèmes ou à l’incertitude entourant leur activité. La crainte de perdre son emploi, de voir ses compétences devenir obsolètes ou de subir des restructurations répétées peut aussi alimenter le stress chronique.

Nous proposons de regrouper ces manifestations sous la notion de risques professionnels de transition : les atteintes potentielles à la santé, à la sécurité économique, aux compétences, aux parcours et à la capacité d’action collective produites ou amplifiées par la manière dont la décarbonation transforme le travail. Cette notion distingue les risques climatiques amplifiés, les risques technologiques émergents et les risques résultant de la réorganisation des emplois.

Des métiers transformés et des parcours à sécuriser

En 2024, la rémunération annuelle moyenne, avantages sociaux compris, atteignait 108 172 dollars dans le secteur canadien des produits environnementaux et de technologies propres, contre 78 079 dollars dans l’ensemble de l’économie. Ces résultats masquent cependant des écarts entre professions, secteurs et territoires. Ils ne renseignent pas non plus sur la stabilité, la syndicalisation et la continuité des trajectoires.

Au Québec, l’hydroélectricité, la filière batterie, les bioénergies, l’efficacité énergétique et le développement du réseau électrique changent les qualifications demandées. Certains travailleurs pourront transférer leurs compétences ; d’autres devront se former, changer de région ou accepter un déclassement. L’Agence internationale de l’énergie relève également que les travailleurs du pétrole et du gaz gagnent encore, en moyenne, davantage que ceux des énergies propres. Proposer une formation ne suffit donc pas : celle-ci doit être accessible avant la transformation de l’emploi, permettre le maintien du revenu et conduire à un travail d’une qualité comparable.

La transition recompose aussi les relations de travail. L’introduction de technologies ou la conversion d’installations touche les classifications, l’ancienneté, les avantages sociaux, la sous-traitance et le partage des coûts de la reconversion. Bien que les principes canadiens de transition équitable reconnaissent la participation des travailleurs et des syndicats, celle-ci n’est pas automatiquement garantie dans chaque projet. La transition énergétique doit devenir un objet d’information, de consultation et de négociation collective, plutôt qu’une variable externe à laquelle le travail devrait simplement s’adapter.

La soutenabilité professionnelle, un nouveau critère

Une transition peut être environnementalement nécessaire et économiquement rentable, tout en demeurant professionnellement insoutenable pour certains travailleurs. Pour contrer ce phénomène, nous proposons d’ajouter aux critères de réussite celui de soutenabilité professionnelle.

Celle-ci désigne la capacité d’une politique ou d’un projet à maintenir dans le temps les conditions permettant de travailler en santé et en sécurité, de développer ses compétences, de poursuivre un parcours de qualité, de conserver une sécurité économique et de participer aux décisions.

Elle comporte donc six dimensions : sanitaire, capacitaire, trajectorielle, économique, relationnelle et institutionnelle-participative.

Trois décisions publiques pour protéger les travailleurs

Tout d’abord, les gouvernements devraient ajouter un volet professionnel standardisé aux évaluations des grands projets énergétiques. Au Québec, les évaluations environnementales et les évaluations d’impact sur la santé considèrent déjà certains effets humains, sociaux et sanitaires.

Leur portée pourrait être étendue aux risques professionnels, aux compétences, à la qualité des emplois, à la sous-traitance, aux reconversions et aux relations de travail. Les représentants des travailleurs devraient participer à cette évaluation dès la conception des projets.

La transition énergétique mondiale pourrait affecter 10% des Canadiens

L’équité et le financement sont essentiels pour une transition énergétique rapide

Ensuite, il faudrait conditionner les aides publiques à des engagements professionnels mesurables. Le gouvernement fédéral applique déjà ce principe à certains crédits d’impôt dans l’économie propre où l’accès au taux régulier est lié au versement du salaire prévalant et au recours à des apprentis ; à défaut, le taux peut être réduit de dix points. Cette logique pourrait être étendue à la prévention, à la formation, aux reconversions et à la consultation des travailleurs. Au Québec, l’audit de la filière batterie par le Vérificateur général rappelle qu’une condition n’est crédible que si elle est assortie d’indicateurs, de jalons, d’un suivi et d’une reddition de comptes.

Enfin, les gouvernements devraient organiser un suivi commun de la soutenabilité professionnelle. Statistique Canada mesure les emplois, les professions et les rémunérations du secteur environnemental ; la CNESST documente les lésions ; les organismes d’emploi suivent les compétences ; les politiques énergétiques mesurent les investissements et les émissions. Ces données devraient être colligés dans un tableau de bord portant également sur les reconversions, la stabilité de l’emploi, la sous-traitance et la participation des travailleurs à la prise de décision. Cette fonction pourrait être intégrée aux mécanismes existants, sans imposer la création d’une nouvelle institution.

La transition énergétique du travail est déjà engagée. La question est de savoir si elle sera seulement créatrice d’emplois ou également soutenable pour ceux qui les occupent. En intégrant la soutenabilité professionnelle aux évaluations, au financement et au suivi publics, le Canada et le Québec pourraient décarboner l’économie sans fragiliser celles et ceux qui rendent cette transformation possible.

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Kokou Nusianunyo Nyaho

Kokou Nusianunyo Nyaho est consultant-chercheur, évaluateur et diplômé des Écoles nationales d’administration publique du Togo et du Québec. Il a fait des études doctorales en science du travail et de l’emploi à l’Université Laval. Expert des cours et des tribunaux du Togo, il cumule plus de 15 ans d’expérience professionnelle en gouvernance, administration, inspection du travail et lois sociales.

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Yaya Chadli

Yaya Chadli Ph.D est diplômé de l’Université Laval au Canada et de l’université libre de Bruxelles en Belgique. Il est consultant stagiaire, analyste en données environnementales et stratégie maritime à Carbone Québec à Saguenay dans la province du Québec. Son champ d’expertise et d’intervention couvre la transition énergétique, l’innovation technologique, le transport maritime et la réduction des gaz à effet de serre.

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