À l’heure où les menaces commerciales américaines rappellent la fragilité de notre économie, le Québec doit revoir sa façon de soutenir l’innovation et de faire croître ses entreprises. Cela passe notamment par une réforme des marchés publics : mettre fin à la règle du plus bas soumissionnaire, créer un bureau consacré à l’approvisionnement en innovation et réserver une partie des dépenses technologiques gouvernementales aux entreprises établies au Québec.

Le premier ministre Mark Carney a repopularisé ces derniers jours le slogan de l’équipe libérale de Jean Lesage lors de l’élection provinciale québécoise de 1962, « Maîtres chez nous ». Face aux menaces de l’administration Trump, nos décideurs doivent repenser notre économie. La Révolution tranquille peut nous servir d’inspiration.

La situation économique actuelle du Québec présente plusieurs similitudes avec le contexte ayant précédé la Révolution tranquille. La majorité des mines, des forêts, des papeteries et des grandes industries québécoises appartenaient à des investisseurs américains ou canadiens-anglais. Le Québec n’était pas, en quelque sorte, maître de sa destinée et ne contrôlait pas les ressources sur son propre territoire.

La suite est bien connue. L’élection du Parti libéral du Québec sous la gouverne de Jean Lesage, en 1960, s’accompagne d’un agenda visant à transformer la société québécoise et lui donner un élan de modernité. Le gouvernement Lesage instaure alors toute une série de réformes et crée des institutions clés pour le développement économique et social du Québec, dont certains continuent aujourd’hui de générer de la richesse collective. Pensons notamment à la Caisse de dépôt et placement du Québec (maintenant appelée La Caisse) et à Hydro-Québec.

Hydro-Québec a contribué à bâtir une expertise d’ici

Une chose qu’on oublie souvent de mentionner, c’est qu’au-delà d’avoir redonné aux Québécois le plein contrôle sur leurs ressources hydroélectriques, la création d’Hydro-Québec a également créé quelque chose de moins tangible, mais tout aussi important : une expertise unique au monde.

Les grands projets de l’époque ont exigé des innovations techniques majeures et contribué à promouvoir l’expertise des ingénieurs québécois. Des firmes de génie-conseil et d’experts-conseils se sont ensuite développées pour répondre aux besoins de la société d’État en matière de sous-traitance, de conception et d’efficacité énergétique. 

L’industrie du génie-conseil au Québec représente aujourd’hui un secteur majeur représentant plusieurs milliards de dollars, étroitement lié à l’infrastructure publique. Des entreprises comme WSP, AtkinsRéalis ou CIMA+, par exemple, sont aujourd’hui au cœur du tissu économique et sont considérées comme des fleurons québécois.

C’est l’innovation issue des grands chantiers d’Hydro-Québec qui a grandement contribué à la croissance et au succès de ces différentes entreprises. La nationalisation de l’hydroélectricité a permis non seulement aux Québécois de reprendre le contrôle de leurs ressources naturelles, mais elle a également mené à la création de champions nationaux.

Les marchés publics peuvent créer des champions québécois

Le plus récent rapport du Conseil canadien des innovateurs (CCI), Le fossé de la croissance : de la création de valeur à la rétention de valeur s’appuie sur des entrevues avec une trentaine d’entrepreneurs canadiens qui ont tous vendu leur entreprise à des intérêts étrangers au moment où celles-ci commençaient à s’imposer sur les marchés internationaux, ce qui entraîne plusieurs effets négatifs sur l’économie : exode de la propriété intellectuelle, fuite des cerveaux et déplacement des centres de décision, entre autres.

Parmi les facteurs les plus souvent cités pour expliquer qu’autant d’entrepreneurs canadiens vendent leur entreprise lorsqu’elle atteint un certain stade de croissance figure l’inaccessibilité des clients locaux, en particulier gouvernementaux. Les pays qui génèrent le plus d’innovation et de productivité ont compris que les marchés publics peuvent être de puissants vecteurs de croissance et n’hésitent pas à accorder des contrats aux entreprises les plus prometteuses. Au Canada et au Québec, nous faisons trop souvent l’inverse : nous demandons à nos entreprises de faire leurs preuves à l’étranger avant de leur ouvrir nos propres marchés.

Le Québec possède les talents pour innover

Que ce soit en éducation, en santé ou encore au niveau de nos infrastructures, les défis du Québec sont nombreux. Nous avons la chance de compter sur Mila, l’un des plus grands centres de recherche en IA au monde. Nos universités sont de calibre mondial et produisent des diplômés hautement qualifiés en IA, génie et sciences.

Nous comptons sur une concentration exceptionnelle de chercheurs et de talents techniques reconnus internationalement. Le Québec dispose de tous les ingrédients nécessaires pour utiliser l’innovation locale afin de répondre à ses propres défis. Il reste à donner aux entreprises les moyens de mettre cette expertise en marché.

Une étude de la Fédération canadienne des entreprises indépendantes (FCEI) a montré que chaque dollar dépensé dans une entreprise locale permet de garder 0,66 $ dans notre économie, comparativement à 0,11 $ lorsque l’argent se retrouve entre les mains d’une multinationale. Chaque fois qu’on choisit une multinationale étrangère plutôt qu’une entreprise de chez nous, on se prive de retombées économiques extrêmement importantes. Avec des finances publiques dans le rouge et des choix difficiles à l’horizon, le Québec ne peut simplement pas se permettre de continuer avec cette approche.

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L’État doit devenir un client des entreprises innovantes

Il faut mettre fin à notre dépendance envers les grands fournisseurs étrangers pour tout ce qui touche aux TI et au numérique. Il est temps de prioriser le soutien aux entreprises locales, notamment en supprimant la règle du plus bas soumissionnaire en faisant plus de place à l’innovation sur les marchés publics.

Nous pourrions notamment établir un bureau dédié à l’approvisionnement en innovation, doté d’une enveloppe réservée aux dépenses technologiques gouvernementales pour les entreprises établies au Québec (à l’image de la Small Business Research Initiative du Royaume-Uni, qui est un exemple à suivre).

Les entreprises québécoises ne sont pas « nées pour un p’tit pain ». Nos entreprises devraient avoir accès au capital, aux talents, aux clients et à l’approvisionnement dont elles ont besoin pour croître ici et réussir à l’international.

Réformer l’approvisionnement pour stimuler la croissance

À l’aube de la prochaine élection générale, le Québec doit poser les jalons de l’économie de demain. Nous avons besoin de leaders ambitieux prêts à poser les gestes nécessaires afin de transformer notre économie et positionner le Québec comme un leader mondial en matière d’innovation.

« Maîtres chez nous » ne devrait pas référer seulement à un slogan du passé. Il peut aussi être une stratégie économique pour l’avenir.

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Jean-François Harvey

Directeur pour le Québec au Conseil canadien des innovateurs (CCI), Jean-François Harvey œuvre à l'intersection de l'innovation, de la politique économique et de la souveraineté numérique. Il milite pour que les entreprises technologiques d'ici aient accès aux talents, au capital et aux clients dont elles ont besoin pour prospérer et s’imposer sur les marchés mondiaux.

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