Si le Québec veut réduire ou revoir ses seuils d’immigration, devrait-il en parallèle mieux orienter les nouveaux arrivants vers les régions qui ont les plus grands besoins de main-d’œuvre? La question se pose d’autant plus que les immigrants y réussissent, en moyenne, mieux sur le plan économique. Encore faut-il des politiques publiques pour favoriser leur établissement et leur rétention.
Les régions rurales du Canada font face à d’importants défis démographiques. Les données de recensement montrent qu’entre 1991 et 2021, la proportion de la population canadienne vivant dans les régions non métropolitaines a diminué, passant de 39,9 % à 29,9 %. Cette baisse a des conséquences concrètes.
Lorsqu’une collectivité perd des habitants, elle perd aussi des contribuables. Sa base fiscale se rétrécit, ce qui réduit sa capacité à financer les services publics, les infrastructures et l’entretien du territoire. À cela s’ajoutent le vieillissement de la population rurale et le départ des jeunes vers les villes. Dans ce contexte, répondre aux besoins du marché du travail devient un défi de plus en plus important pour les communautés rurales.
L’immigration peut jouer un rôle important dans le renouvellement des populations rurales. L’arrivée d’immigrants peut contribuer à la création de nouvelles activités économiques. Les immigrants apportent aussi des compétences, des savoir-faire, des réseaux sociaux et des expériences qui peuvent donner un nouvel élan aux communautés d’accueil.
C’est pourquoi, ces dernières années, les différents ordres de gouvernement ont mis en œuvre plusieurs politiques visant à faciliter l’installation des immigrants dans les petites villes et les communautés rurales. L’accueil des immigrants par les petites collectivités est ainsi devenu une réalité de plus en plus visible au Canada.
Des immigrants qui réussissent mieux en région
La croissance récente de l’immigration au Canada repose en grande partie sur les immigrants originaires des pays en développement, que nous désignons ici comme les « immigrants du Sud ». La majorité d’entre eux continue de s’installer dans les grandes régions métropolitaines. Les données de recensement montrent toutefois que leur présence dans les régions non métropolitaines a augmenté depuis 2011. Leur part dans la population de ces régions est passée de 3,5 % en 2011 à 4,5 % en 2021.
Les données mettent également en évidence deux grandes tendances parmi les immigrants du Sud vivant dans les régions non métropolitaines. D’une part, la proportion de jeunes immigrants dans cette population a augmenté. D’autre part, leur revenu relatif s’est amélioré de manière significative au cours des dernières années. Ces évolutions suggèrent que les politiques visant à encourager l’installation des immigrants dans les régions rurales ont produit certains effets positifs. Elles semblent avoir contribué à une transformation favorable de la structure démographique et économique de ces territoires.
L’immigration régionale présente un potentiel important, non seulement pour l’avenir des régions rurales au Canada, mais aussi pour l’amélioration du niveau de vie des immigrants. Les données issues des recensements montrent que le revenu moyen des immigrants du Sud établis dans les régions non métropolitaines est, en moyenne, supérieur à celui de leurs homologues vivant dans les centres métropolitains.
Pourquoi la région peut être plus avantageuse
Pourquoi les immigrants connaissent-ils parfois une meilleure réussite économique en milieu rural que dans les grandes métropoles ? La réponse tient notamment au fait que l’installation en région rurale ne produit pas les mêmes effets pour tous. Leur choix dépend de leurs caractéristiques, de leurs contraintes et de leurs attentes économiques.
D’un côté, certains immigrants moins qualifiés peuvent faire face à des perspectives limitées dans les marchés urbains. Les grandes villes offrent certes davantage d’emplois, mais elles se caractérisent aussi par une forte concurrence, des coûts de logement élevés et des difficultés d’insertion. Pour ces immigrants, les régions rurales peuvent représenter une alternative plus favorable. Leur migration peut donc être motivée par des facteurs de répulsion liés aux contraintes rencontrées dans les centres urbains. Dans ce cas, s’installer en région rurale peut permettre une amélioration tangible du revenu et des conditions de vie.
D’un autre côté, certains immigrants plus qualifiés sont attirés par les possibilités offertes dans les régions non métropolitaines. Ils disposent de compétences que les marchés locaux peuvent mieux valoriser. Les conditions économiques de ces territoires peuvent leur permettre de mieux mobiliser leur capital humain, d’accéder à des niches professionnelles moins saturées ou encore de créer leur propre emploi dans des secteurs qui offrent de bonnes perspectives.
Ces deux logiques conduisent à un même résultat : les immigrants qui choisissent ces territoires sont souvent ceux qui peuvent y espérer un revenu plus élevé ou une amélioration de leurs conditions de vie.
L’établissement de ces immigrants en région rurale contribue aussi à réduire les inégalités de revenu à l’intérieur de ce groupe. Cette diminution s’explique principalement par une hausse plus marquée des revenus dans le bas de la distribution. En d’autres termes, les immigrants les moins rémunérés ont connu une progression plus rapide de leur revenu.
Cet effet égalisateur a eu une incidence directe sur la réduction de la pauvreté parmi les immigrants du Sud vivant dans les régions non métropolitaines. La baisse de la pauvreté ne s’explique donc pas seulement par une hausse générale des revenus. Elle s’explique aussi, et surtout, par une réduction des inégalités internes.
Des politiques pour attirer et retenir les immigrants
Les politiques d’intégration des immigrants dans les régions rurales devraient donc accorder une attention particulière à la réduction des disparités économiques. En plaçant la lutte contre les inégalités au cœur des stratégies d’intégration, il serait possible de consolider les gains en matière de cohésion sociale et de favoriser une insertion plus équitable et plus durable des immigrants dans le tissu socio-économique rural.
Le marché du travail constitue un facteur central dans l’attractivité des régions rurales auprès des immigrants internationaux. Les immigrants privilégient les collectivités où l’environnement économique est perçu comme favorable à une insertion rapide et stable.
Pour renforcer l’attractivité économique des régions rurales et favoriser la rétention durable des immigrants, il est essentiel de soutenir les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre immigrante. C’est notamment le cas de la fabrication, du commerce de détail, des soins de santé et de l’assistance sociale, ainsi que des services d’hébergement et de restauration. Ces secteurs offrent de nombreuses possibilités d’emploi et constituent souvent des portes d’entrée importantes sur le marché du travail pour les immigrants.
Les politiques publiques devraient améliorer la visibilité et l’accessibilité des possibilités d’emploi dans ces secteurs. Il ne suffit pas que les emplois existent : encore faut-il que les immigrants puissent en être informés, y accéder facilement et y trouver des perspectives de progression.
L’immigration comme levier de développement régional
Tous les ordres de gouvernement devraient également soutenir l’entrepreneuriat immigrant en milieu rural. Ce soutien peut prendre plusieurs formes : microcrédits, subventions, incitatifs fiscaux, accompagnement technique, formations en gestion, mentorat ou simplification des démarches administratives. L’objectif serait de favoriser la création, le développement et la viabilité des entreprises dirigées par des immigrants en région rurale.
L’immigration ne peut pas, à elle seule, résoudre tous les défis des territoires ruraux. Mais elle peut contribuer à leur renouvellement démographique, à leur dynamisme économique et à leur diversification sociale. À condition d’être accompagnée par des politiques adaptées, elle peut devenir un levier important de recomposition socio-économique des régions rurales canadiennes.
Les résultats, interprétations et conclusions exprimés dans cette étude sont entièrement ceux des auteurs et ne doivent en aucun cas être attribués à Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.


