Le débat sur l’immigration se concentre souvent sur les seuils, la pénurie de logements ou les besoins économiques. Mais il laisse rarement place au vécu des immigrants eux-mêmes.
Les dernières actualités sur l’immigration au Québec me laissent parfois une impression de déjà-vu. Il m’arrive de survoler les nouvelles qui abordent le sujet sans m’attarder sur les détails. Ce n’est pas la problématique de l’immigration en elle-même qui détourne mon attention, mais les enjeux habituels que l’on présente au public.
Dès que l’immigration est mentionnée dans un contexte politique ou médiatique, je devine déjà qu’il sera question de chiffres, de seuils, d’économie ou de défis structurels dans le débat. En règle générale, la dimension humaine du phénomène s’efface derrière les statistiques. Que fait-on alors de l’expérience vécue, des trajectoires de vie complexes et des singularités qui façonnent les communautés immigrantes au Québec? La sous-représentation des immigrants dans un débat qui les concerne directement pourrait mener à des politiques publiques déconnectées de leur vécu.
Du discours de « l’autre » vers l’inclusion
Il faut tenir compte des expériences d’intégration socioculturelle dans l’élaboration des politiques d’immigration. Cette approche inclusive permettrait de passer d’une logique purement décisionnelle à une compréhension concrète des besoins des personnes immigrantes. En effet, le débat public sur le sujet a tendance à blâmer l’immigration pour des problèmes systémiques tels que la crise du logement et l’engorgement des services publics.
Pour les opposants à l’immigration de masse, il est urgent d’adopter des mesures de gestion et de limitation. Fixer des objectifs d’immigration raisonnables, désengorger les services publics, accompagner l’intégration des nouveaux arrivants et favoriser la francisation, entre autres. Les plus radicaux réclament des politiques restrictives de fermeture des portes. Leur objectif est clair : arrêter les flux migratoires vers le Québec. Pour les partisans de l’immigration, en revanche, la pénurie de main-d’œuvre et le vieillissement de la population exigent des politiques favorables à l’accueil des immigrants. Selon eux, il faut prioriser les besoins économiques et démographiques de la province en ouvrant les portes.
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Les politiques d’immigration du Canada à la croisée des chemins
Tout le monde sait à peu près ce que le gouvernement et les citoyens pensent de l’immigration. Mais combien connaissent le ressenti de la plupart des immigrants à ce sujet? Nous sommes impliqués, bien malgré nous, dans un débat politique où la précarité de notre sort se décide sans nous. Notre opinion est-elle prise en compte ? Le silence nous est imposé par défaut. Nous entendons les autres parler de nous sans que la parole ne nous soit donnée. « En prendre moins, mais en prendre soin », martelait le gouvernement de Legault en 2018 pour défendre la baisse des seuils.
Cette absence de parole n’est pas qu’une impression. Une étude récente menée par la politologue Mireille Paquet de l’Université Concordia montre que les Canadiens ont tendance à associer l’immigration aux réfugiés et aux demandeurs d’asile, même si ces derniers ne représentent qu’une partie des nouveaux arrivants. Cette perception est fortement influencée par les médias et les discours publics, qui façonnent les images associées à l’immigration et contribuent à un décalage entre les expériences réelles et leur représentation dans l’espace public.
Craindre aussi de disparaître
Et si l’on changeait de perspective pour donner aux immigrants la possibilité de parler d’eux-mêmes? Je vous parlerais alors de nos craintes, car nous aussi craignons de disparaître. Se noyer dans les vagues de tension et de rejet qui découlent souvent du sentiment anti-immigration. S’effacer derrière les mythes et les préjugés qui altèrent nos histoires. Se laisser consumer par la pression de la performance ou par le sentiment de limitation que la précarité de nos statuts nous impose. L’abolition du PEQ, la séparation des familles, le choc culturel, la hantise de la stigmatisation, les affirmations de Legault selon lesquelles « 100 % du problème de logement » au Québec viendrait de l’augmentation du nombre d’immigrants temporaires…
Oui, nous aussi, nous connaissons l’insécurité et la frustration. Souvent, nous les étouffons dans le silence. Parce que le silence forge aussi la résilience. On nous rappelle sans cesse notre différence, tout en nous demandant de nous intégrer. Il nous faut prouver notre appartenance, bien que nous soyons constamment renvoyés à notre statut d’étrangers. « Vous, les immigrants… ».
Nous, les immigrants, revendiquons notre place au cœur des débats qui nous concernent. Nous aspirons à des politiques gouvernementales qui transcendent les chiffres et dépassent les discours polarisés. L’immigration n’est pas seulement une affaire de flux économiques ou de données démographiques, mais aussi une somme d’histoires singulières.
Un parcours singulier, des trajectoires plurielles
Je suis arrivée au Québec en décembre 2016 dans le cadre du programme de parrainage. Tout droit venue des États-Unis pour un regroupement familial. J’avais en poche des diplômes universitaires du Cameroun (mon pays d’origine) et des États-Unis (mon pays d’adoption). Originaire du Cameroun, j’ai obtenu la citoyenneté américaine avant d’immigrer au Canada pour fonder une famille. Mais malgré mon bilinguisme, mes diplômes américains et mon expérience d’enseignante à Washington, j’ai connu mon premier choc de nouvelle arrivante au Québec : enseigner dans le système éducatif du Québec nécessite des cours d’appoint ainsi qu’un brevet délivré par le ministère de l’Éducation. Pour une détentrice de diplômes « étrangers » comme moi, en tout cas. Et non, ce n’est pas une joke… J’ai dû retourner aux études pour obtenir mon brevet d’enseignement.
Par ailleurs, mon intégration au Québec s’est avérée plus difficile que je ne l’aurais cru. J’ai parlé anglais si longtemps qu’il m’a presque fallu « réapprendre » à parler français. Au Canada, la plupart des personnes que je côtoie me considèrent comme une immigrante camerounaise, malgré ma nationalité américaine. Je prends alors véritablement conscience que mes origines me collent plus à la peau que mes acquis. Ma nationalité camerounaise m’a été retirée dès l’instant où j’ai pris la nationalité américaine, car le Cameroun n’admet pas la double nationalité, mais les autres me la restituent à travers leur perception de mon identité. Mon parcours ne correspond pas aux schémas habituels d’immigration.
Le Cameroun ne me reconnaît plus comme ressortissante camerounaise et il me faut désormais demander un visa pour rentrer à la maison. Mais où se trouve donc cette « maison » ? Au Cameroun où je suis née, aux États-Unis où j’ai passé presque dix années de ma vie, ou peut-être au Canada où je suis désormais installée avec ma petite famille?
Aujourd’hui, j’ai la double nationalité américaine et canadienne, mais je suis considérée, de part et d’autre, comme une immigrante. J’ai travaillé dur pour bâtir une carrière relativement solide. Je suis enseignante au secondaire, traductrice agréée au Québec, écrivaine et intervenante à la Francophonie littéraire de Washington. Je n’ai jamais voulu prendre l’emploi de quiconque; je suis juste venue occuper ma place, en contribuant au rayonnement du français et en payant des impôts dans ma terre d’accueil.
Si l’on n’intègre pas suffisamment de trajectoires plurielles comme la mienne dans le discours sur l’immigration, les politiques publiques seront condamnées à être incomplètes. Aucun récit d’intégration, individuel ou collectif, ne devrait s’éclipser dans les généralités du débat public.

