La décision prise par Justin Trudeau en 2018 de légaliser le cannabis, outre ses avantages politiques, reposait sur trois principes : réduire la criminalité, augmenter les recettes fiscales et protéger les jeunes.

Aujourd’hui, les arrestations liées au cannabis ont diminué, le marché noir s’est réduit et les gouvernements perçoivent d’importantes recettes fiscales provenant d’une industrie réglementée — mais l’idée que les adolescents sont mieux protégés est partie en fumée.

Le temps est venu pour Ottawa de faire le point sur les raisons pour lesquelles la politique phare du gouvernement Trudeau n’a pas atteint l’un de ses principaux objectifs.

Voyons ce que nous révèlent les données.

Augmentation de la consommation

Dans un cadre politique pleinement développé, certains des principaux indicateurs de réussite incluerait une réduction du nombre d’adolescents consommant du cannabis ou s’adonnant à une consommation fréquente et intensive, ainsi qu’une réduction des blessures ou des dommages liés au cannabis. Or, ce que nous observons est tout le contraire.

Des recherches menées avant la légalisation suggéraient qu’environ 25 % des adolescents plus âgés consommaient du cannabis chaque année. Aujourd’hui, ce chiffre avoisine les 40 %.

L’un des arguments centraux en faveur de la légalisation était que la vente au détail réglementée réduirait l’accès des mineurs de moins de 19 ans. Les dispensaires vérifient l’âge ; les revendeurs illicites ne le font pas. Mais cette logique reposait sur l’hypothèse que le marché illégal disparaîtrait. En réalité, il y a toujours des personnes prêtes à fournir du cannabis aux adolescents — désormais complétées par une industrie légale qui produit des produits de plus en plus puissants.

La légalisation n’a pas seulement réglementé le cannabis, elle l’a transformé.

Une puissance accrue

Depuis des décennies, la puissance du cannabis n’a cessé d’augmenter. Depuis la légalisation, et les investissements commerciaux qui ont suivi, cette tendance n’a fait que s’accélérer. Le cannabis d’aujourd’hui est bien plus puissant que celui que connaissaient les générations précédentes.

Ce n’est pas un hasard, mais plutôt le résultat d’un marché incité — une « course à l’armement » entre les producteurs qui se disputent les consommateurs à travers des produits de plus en plus puissants. Les taux de THC, le principal composant psychoactif du cannabis, sont passés d’environ 4 % dans les années 1990 à 12 % au début des années 2010. Depuis la légalisation, certains produits à base de cannabis à forte puissance présentent des taux de THC supérieurs à 30 %.

Le cannabis n’est pas un bien de consommation ordinaire. Ses niveaux de risque suivent une courbe dose-réponse : plus la puissance est élevée, plus le risque est grand.

Et les effets néfastes ne sont pas répartis de manière uniforme. L’adolescence et le début de l’âge adulte — la tranche d’âge où la consommation de cannabis est la plus élevée — constituent également une période critique du développement cérébral.

Au cours de ces années, le cerveau continue de perfectionner les systèmes responsables du contrôle des impulsions, de la régulation émotionnelle et des fonctions exécutives. L’introduction de substances psychoactives à forte puissance dans ce processus n’est pas anodine. Elle représente une menace réelle pour un développement sain et, plus largement, pour la santé mentale.

Ces risques sont de plus en plus visibles. Les données canadiennes montrent que, de 2007 à 2020, les visites aux urgences liées au cannabis ont plus que doublé chez les jeunes pour des troubles tels que la psychose induite par le cannabis et le syndrome d’hyperémèse cannabinoïde.

Ces fortes augmentations peuvent être attribuées à des changements dans la puissance du cannabis, les modes de consommation — et la manière dont le produit est conditionné pour les clients.

Bonbons et vapoteuses

La popularité croissante des cartouches de vapotage de cannabis — discrètes, pratiques et souvent très concentrées — a changé la façon dont de nombreux jeunes consomment le cannabis. Ces produits peuvent contenir jusqu’à 90 % de THC.

Parallèlement, l’ère de la légalisation a vu proliférer les produits comestibles tels que les bonbons gélifiés, les chocolats et les boissons infusées au cannabis. Ces innovations sont peut-être motivées par la demande des adultes, mais elles sont très attrayantes pour les jeunes.

L’ajout de cannabis dans des bonbons ou des sodas réduit la barrière psychologique à l’entrée, car cela ressemble moins à une drogue et davantage à une friandise. En effet, les produits comestibles sont souvent liés à des hospitalisations liées au cannabis, compte tenu du risque de surconsommation, du retard dans l’apparition des effets et de l’augmentation de la psychoactivité lorsque le THC est métabolisé par le foie.

Nous avons déjà été confrontés à des problèmes de ce type. En 2010, le Canada est devenu le premier pays à interdire les cigarettes et les cigarillos aromatisés. Pourtant, dans le cas du cannabis, nous laissons une tendance parallèle se développer : des produits légaux qui brouillent la frontière entre les substances psychoactives réglementées et les bonbons pour enfants.

C’est un élément important à prendre en compte, car plus une personne commence tôt à consommer du cannabis, plus le risque de dommages psychologiques et de dépendance est élevé.

La popularisation du cannabis sous forme de « friandises » a également entraîné une forte augmentation des hospitalisations impliquant de jeunes enfants qui consomment accidentellement du cannabis en pensant manger des bonbons. Une étude a enregistré une multiplication par neuf de ces intoxications en Ontario depuis que le cannabis est devenu une substance légale.

Mais, soyons clairs : même si le Canada a tardé à faire face aux conséquences négatives de la légalisation du cannabis, la solution n’est pas un retour à la prohibition.

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Les méfaits de la criminalisation étaient bien réels, et la légalisation a contribué à y remédier. Mais le succès d’une politique dans un domaine ne justifie pas la complaisance dans un autre. Si la légalisation se voulait une réforme de santé publique, la santé des jeunes doit alors être au cœur de la manière dont nous l’évaluons et l’améliorons.

Bien que seule une poignée de pays ait légalisé le cannabis, il existe néanmoins des modèles dont le Canada peut s’inspirer. L’Uruguay, par exemple, a adopté une approche qui privilégie la santé publique plutôt que la commercialisation. Au lieu de favoriser un marché de consommation concurrentiel, il a mis en place des contrôles stricts sur les types de produits, leur puissance et leur distribution. Un résultat significatif : des recherches suggèrent que la consommation de cannabis est restée stable chez les adolescents dans ce pays d’Amérique du Sud.

Si le Canada souhaite sérieusement tirer les leçons de l’expérience internationale et de ses propres erreurs, les décideurs politiques devraient agir en conséquence. Cela implique notamment d’envisager un âge légal plus élevé pour les produits à forte puissance, de fixer des limites maximales de THC fondées sur des données probantes pour toutes les catégories de produits — et pas seulement les produits comestibles — et de considérer les produits à forte puissance comme une circonstance aggravante dans les affaires impliquant la fourniture de cannabis à des mineurs.

Cela signifie également de placer la santé des jeunes au premier plan lors de l’examen de toutes les politiques existantes et futures.

La légalisation n’a jamais été conçue comme le point final de la politique en matière de cannabis ; c’était un point de départ. Le Canada a pris de nombreuses bonnes décisions, mais lorsqu’il s’agit de protéger les jeunes contre les dangers du cannabis moderne à forte puissance, le Parlement, le gouvernement du Canada et leurs homologues provinciaux ont encore du travail à faire.

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Justin Bergamini

Justin Bergamini est un psychothérapeute agréé qui pratique à Ottawa. Il est spécialisé en traumatologie et en dépendance, avec un accent particulier sur le soutien aux premiers intervenants. En plus de sa pratique clinique, il écrit sur des enjeux à l’intersection de la santé et des politiques publiques.

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